dimanche 20 août 2017

C'est dimanche, on joue !


J'ai, au premier coup d'œil, reconnu huit des neuf écrivains de cette couverture ; mais le dernier, celui qui se trouve tout en bas de la colonne centrale, m'a résisté quelques heures. Je pense pourtant avoir fini par l'identifier. À votre tour, hypocrites lecteurs, mes semblables, mes frères, saurez-vous accrocher un nom à chacun de ces visages ? (Pour faire durer un peu le jeu, je ne publierai vos éventuelles réponses qu'en fin de journée.)

samedi 19 août 2017

La phtisie tue parfois très lentement



Victor Baillot avait vu le jour en l'an de disgrâce 1792, le 22 avril. Son âge a fait que, en 1815, il a été pris dans la dernière conscription de Napoléon, retour de l'île d'Elbe ; si bien qu'il se retrouve aussitôt à Waterloo. « Ah ! Waterloo. Il  en avait du monde, là. Et le canon tonnait dur. Les blés et les seigles étaient grands. Mais quand la cavalerie avait passé là-dessus, ça faisait de belles routes. J'ai tout vu et rien vu. J'y étais et c'est comme si j'y avais pas été. On s'est mis à se battre, je suis tombé […]. »

J'ai tout vu et rien vu. J'y étais et c'est comme si j'y avais pas été. On croirait relire, fortement résumé, le premier chapitre de la Chartreuse de Stendhal : Fabrice aussi “y était”, Fabrice non plus n'a rien vu. Toujours est-il que, blessé, Victor Baillot est fait prisonnier par les Anglais et envoyé sur les pontons. Lorsqu'il revient en France, il est aussitôt réformé, comme phtisique au dernier degré. Malgré cette tuberculose ancienne manière, Victor Baillot deviendra le dernier survivant recensé des armées napoléoniennes et ne consentira à mourir qu'au rivage de 1898, à l'âge de 106 ans, après avoir obtenu à l'arraché la croix de la Légion d'honneur, épinglée à son revers par le président Félix Faure entre deux turlutes steinheiliennes.

L'histoire de ce vétéran est contée par Guy Dupré dans Je dis nous, recueil des chroniques que ce précieux et discret écrivain a données à divers journaux entre 1952 et… 2005 ; celle qui nous occupe est de 1968, et n'est d'ailleurs pas un article mais une préface à la Chronique de la Grande Guerre de Maurice Barrès. Guy Dupré n'avait que 24 ans lorsqu'il a publié cet étrange et séduisant roman au titre non moins étrange et séduisant : Les Fiancées sont froides, salué notamment par André Breton et Julien Gracq, et que je vais m'empresser de relire dès que vous me laisserez un moment à moi.

Me penchant tout à l'heure sur le cas de Guy Dupré, j'ai eu la surprise de constater que, né en 1928, il était toujours de ce triste monde ; ce qui le met sur la bonne piste pour tenter d'égaler le record de Victor Baillot.

mercredi 16 août 2017

La longue marche des rhinocéros


Pendant ce temps, tout ce que nos pays en phase terminale comptent de joyeux progressistes s'est levé comme un seul homme pour s'alarmer du raz-de-marée nazi qui, dans une ville du sud des États-Unis, a tué… une personne. Ils sont tellement occupés, ces gentils nounours en guimauve, à reformer les cohortes sacrées pour aller combattre l'hydre, qu'ils n'ont plus une seconde à eux pour enregistrer les voitures qui, en France, foncent droit sur les devantures des cafés, en tuant un homme par-ci, une fillette par-là. Il est vrai que ces véhicules-là ne sont pas conduits par des gestapistes mais par de simples “déséquilibrés”, naturellement plus à plaindre qu'à blâmer. D'ailleurs, avec un minimum d'effort conceptuel, nos angéliques racaillolâtres, nos antifas clavioteurs devraient réussir à établir que si, chez nous, certains malheureux en sont réduits à foncer sur les terrasses de bistrots pare-choc en avant, c'est parce qu'ils ont été littéralement rendus fous de terreur par la remontée du nazisme américain : coup double gagnant. 

Face à leurs envolées avortées de poules caquetantes, dont chaque paragraphe est une insulte à l'intelligence, on perd jusqu'à l'envie d'argumenter, par exemple en faisant remarquer que rien ne serait arrivé à Charlottesville si les pressions conjuguées des gauchistes décervelés et des noirs vociférants (on pourra sans dommage inverser les deux adjectifs) n'avaient conduit au déboulonnage de cet enstatué remarquable que fut le général Lee ; et si, d'autre part, ces mêmes gauchistes décerférants et vocivelés, ne s'étaient pas lancés dans une “contre-manifestation” qui n'était rien d'autre qu'une invitation pressante à la baston générale. À quoi bon discuter, objecter, contredire ? Affronter la bêtise à front de taureau armé de la simple muleta du verbe, voilà qui allait bien quand on était jeune. Aujourd'hui, les taureaux s'étant faits rhinocéros, il nous reste le rire qui finira bien par dissoudre leur corne ; et à passer loin d'eux pour éviter de marcher dans leurs bouses.

vendredi 11 août 2017

Fantômes de blog



C'est très intéressant, de relire, comme je le fais depuis quelques jours, les billets de blog que l'on s'est laissé aller à publier, entre 2013 et maintenant. D'abord parce qu'on se rend compte que neuf sur dix d'entre eux auraient gagné à n'être pas écrits. Mais, ça, je le savais déjà, depuis que j'avais passé au crible ceux de 2008 à 2013, pour composer En territoire ennemi. Le plus amusant est de balayer du regard les commentaires qui font suite à chacun d'entre eux : c'est une procession de fantômes. Certains de ces spectres jacassants sont encore là aujourd'hui : ils n'ont pas changé, ils disent les mêmes choses qu'alors ; comme, suppose-t-on, soi-même. Beaucoup ont disparu : on en regrette certains (Georges, Marchenoir…), on se félicite de la disparition d'autres, qui publiaient des tartines sous chaque billet, et dont on va oublier les noms : ceux-là, à les relire, sont aussi pesants et dormitifs qu'ils l'étaient à l'époque ; c'est leur malédiction personnelle, je suppose. Néanmoins, les uns comme les autres prennent place dans une sorte de temps incertain, dont on a la surprise de se retrouver un peu nostalgique. Et, pour ceux-là qui semblent évanouis, on se demande s'ils se sont simplement échappés dans un ailleurs ensoleillé (on n'y croit qu'à moitié, mais on le leur souhaite quand même), ou s'il leur est arrivé des choses plus pénibles et irrémédiables, dont personne ne nous aurait tenu au courant. En tout cas, à la relecture, leur silence est retentissant.

mercredi 9 août 2017

Les Guimbardes de Bordeaux


Les livres d'occasions recèlent parfois des surprises que n'offriront jamais les volumes neufs. J'ai reçu ce matin Les Guimbardes de Bordeaux, livre de Stephen Hecquet (nous reviendrons sur les deux, l'auteur et son ouvrage, dans les prochains jours, sans doute), publié par La Table Ronde en avril 1958. J'y découvris d'abord, entre les premières pages jaunies et odorantes, une feuille de papier pliée en deux, visiblement depuis longtemps si j'en juge par le soin qu'il m'a fallu pour l'ouvrir ; l'ensemble avait à peu près le format d'une carte d'anniversaire. Une fois dépliée, on y voyait, sur la page de droite, le dessin d'un jeune homme en uniforme : large béret incliné sur l'oreille droite, chemise à manches retroussées et ornée d'un insigne tricolore, pantalon large façon golf, chaussettes roulées sur de grosses chaussures noires : le jeune homme fait le salut militaire, dans un cadre lui aussi tricolore ; dessous, ces lettres : C.J.F.

Sur la page de gauche, deux lignes d'écriture. La première, à l'encre bleue : « En souvenir de nos “Chantiers” 1941. » La seconde est inscrite en rouge : « Fait le S. 25 avril 1959. » On croit comprendre qu'il s'agit d'un cadeau fait par un ancien membre des Chantiers de la Jeunesse française, créés en juillet 1940, à l'un de ses camarades de l'époque ; lequel camarade, scrupuleux, a inscrit au crayon à papier sur la dernière page du livre : « Lu du Jeudi 16 au Vendredi 24 avril 1959. » Si bien que, soudain, à cause de la discordance des dates, on ne sait plus trop qui est l'auteur du dessin et de l'envoi. Ce n'est pas tout. 

Entre les dernières pages sont intercalées trois coupures de journaux. La plus importante est aussi la plus ancienne : une pleine page de Rivarol, du 1er mai 1958, dans laquelle Lucien Rebatet dit tout le bien qu'il pense du livre que l'on tient entre les mains. La deuxième est un simple entrefilet, daté à la main du 6 mai 1960, d'un journal inconnu, qui annonce la mort de Stephen Hecquet, à l'âge de 40 ans. La troisième, enfin, est une sorte de portrait de l'écrivain, paru dans Carrefour le 24 janvier 1962 ; il n'est pas signé mais est présenté sous le titre de ce qui doit être une tribune régulière : Propos du magot solitaire.

Lorsqu'on a mélancoliquement épilogué sur ces divers personnages, le connu et les autres, en se disant qu'ils doivent être tous morts depuis déjà un moment, que l'on a réveillé quelque chose qui n'aurait peut-être pas dû l'être, qu'on les a troublés dans leurs conciliabules d'ombres, on sent que l'on est désormais tenu de lire ce livre tombeau, et de le faire avec une certaine touche de gravité.

jeudi 3 août 2017

Hector Berlioz, antifestif et rebeyle


Réjouissants, ces Mémoires d'Hector Berlioz, pour quoi j'ai quitté hier Debussy. Je ne sais trop quelle image je me faisais de cet homme-là au travers de sa musique (que je n'écoute pas tous les jours), mais son humour continue à me surprendre et, donc, par son côté inattendu, à me ravir. Où je suis rendu – 200 pages sur 650 –, Berlioz n'a pas tout à fait 30 ans et se trouve pensionnaire de la Villa Médicis, où il s'ennuie fort. Du coup, son caractère, plutôt du genre bouillonnant, s'en ressent, et le débord menace à chaque page. Voici par exemple ce qu'écrit cet antifestif avant l'heure : « J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à m'irriter davantage.  Le charme qu'ils trouvaient aux joies du carnaval surtout m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome comme à Paris les jours gras !… fort gras, en effet ; gras de boue, gras de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de chevaux éreintés, d'imbéciles qui rient, de niais qui admirent, et d'oisifs qui s'ennuient. »

Trois paragraphes plus loin, Berlioz met en scène l'excitation du peuple roi (l'expression est soulignée par lui) à l'apparition des “élites” : on a l'impression de se trouver au bas des marches du palais cannois  des festivals, quand les gogos en short et leurs matrones en collants boudineux lèchent des yeux et des smartphones les saltimbanques empingouinés qui abordent les ondulations régulières du tapis écarlate. Cela donne ceci : 

« Mirate ! Mirate ! voilà l'ambassadeur d'Autriche !
– Non, c'est l'envoyé d'Angleterre !
– Voyez ses armes, une espèce d'aigle ! »

Cela continue dans ce ton durant quelques répliques de la même eau, et puis soudain :

« Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut avoir l'air grave ?
– C'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la fashion de quitter son poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de l'égout de la place Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman de Rouge et noir. »

Se doutant que nombre de ses lecteurs ignoreront à qui il vient de faire allusion, Berlioz précise en note : « M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendhal et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment. »

Le “dogue à la chaîne” a tout de même trouvé le moyen de mordre.

mercredi 2 août 2017

Férocité de plume : Debussy aussi


Lecture très agréable que celle de Monsieur Croche. Dans ces chroniques publiées au début de son siècle, d'abord à la Revue blanche, puis au Gil Blas, puis encore ailleurs mais j'ai oublié où, Claude Debussy se montre armé d'une plume volontiers sarcastique et nanti d'un jugement pour le moins tranché. Le revers de la médaille est que l'ironie est tellement répandue entre ses paragraphes que, quand il fait des compliments à tel chef d'orchestre ou loue le morceau de tel compositeur, on se demande toujours à quel degré il faut prendre les lauriers qu'il distribue, au premier ou au second. 

Pour donner une idée de sa manière, voici ce qu'il dit d'un certain Émile Sauer dont, en mars 1903, le Concert Lamoureux vient de donner un concerto pour piano et orchestre : « Cet homme qui n'a pourtant pas l'air méchant a le concerto sans pitié ; par un artifice diabolique, il paraît devoir finir, mais il recommence des petites choses folles, pas gaies du tout, où, de temps en temps, intervient une valse infernale, pendant laquelle M. Émile Sauer projette des mains d'escamoteur, de façon à inquiéter les araignées mélomanes du plafond. Notez qu'il joue fort bien du piano, qu'il a une autorité incontestable sur les diverses façons de faire les gammes ; pourquoi se croit-il obligé d'écrire des concertos ? Est-ce la conséquence d'un vœu ? Ou bien est-il né comme cela ? » 

Par moment, on songe à Paul Léautaud, quand il revêtait l'habit  critique de Maurice Boissard, même si Debussy n'a tout de même pas son aisance de style ni son goût parfait en la matière.

dimanche 30 juillet 2017

Cot, cot… Odette !


Comme les plus cérébralement déliés des commentateurs de ce blog l'avaient deviné dès hier, c'est le poulailler dont Catherine a fait l'emplette que découvrait Golo ; en pressentant la présence, à l'intérieur, des deux gallinacées rapportées de la jardinerie par la même Catherine. Puisqu'il s'agit de poules de demi-luxe, elles ont aussitôt été baptisées Odette et Nana, cette dernière étant la rousse, comme il se doit.

samedi 29 juillet 2017

Qu'est-ce que c'est encore que ça ?


« Quelle est donc cette cabanette qui est apparue dans mon jardin ? Allons voir ça de plus près, et même de plus haut… Ça sent bizarre, là-dedans… Et puis ça remue… Qu'est-ce qu'ils ont encore trouvé, comme idée à la con, ces deux affligeants bipèdes qui se croient mes maîtres ? »

Réponse demain…

vendredi 28 juillet 2017

Plutôt gaucho que gauchiste


Entre Manche et Pampa, juin fut à l'heure hispanique.

mardi 25 juillet 2017

Q.I. ! Q.I. ! piaille l'oiseau sans tête


La nouvelle du jour n'est pas réjouissante, mais son traitement l'est. On apprend ce matin, ici par exemple, que le Q.I. moyen est en chute libre à peu près partout en Europe, notamment en France où, avec 3,8 points perdus depuis la fin du millénaire dernier, il va bientôt faire concurrence au président Macron dans le domaine de la glissade non contrôlée. Bien entendu, mes chers (ex-)confrères en journalie se sont aussitôt mis à chercher des explications à cette curieuse dégringolade. Comme de juste, ils en ont trouvé ; des variées, des pittoresques, des inattendues : je vous laisse le plaisir de les découvrir dans l'article des Échos mis en lien plus haut. Mais enfin, en gros, ça va de l'iode aux perturbateurs endocriniens, en passant par ces salauds de riches qui, sous couverts d'études longues, font moins d'enfants que les “défavorisés”. (Du côté de l'Asie du Sud-Est, en revanche, on fait péter les scores vers le haut : voilà des gens qui doivent être dotés de thyroïdes réglées comme des coucous suisses.)

En tout cas, une chose est certaine : la descente ne peut en aucun cas être imputable à l'Éducation, pour l'excellente raison que les systèmes éducatifs européens sont très différents les uns des autres et qu'il y a néanmoins baisse partout. Il doit donc y avoir autre chose… Je ne sais pas, moi… Un phénomène plus général, qui toucherait à peu près tous les pays d'Europe… Un changement qui aurait commencé à affecter les diverses populations voilà environ un quart de siècle… Un genre de saut, à la fois qualitatif et quantitatif…

Non, décidément, les responsables doivent bien être l'iode et les perturbateurs endocriniens, je ne vois pas autre chose. Ou à la rigueur la montée des extrêmes droites et l'ultra-libéralisme.

dimanche 23 juillet 2017

Que doit-on penser de la Révolution française ?

Léon Daudet, 1867 – 1942

« N'en doutez pas, il faut la maudire. Elle a tout bouleversé, nous n'y avons rien gagné. Nous lui devons les nations armées, les casernes, les guerres innombrables. Les hommes y ont perdu des libertés essentielles, tangibles et profitables, pour une liberté toute théorique, celle de se prononcer sur des problèmes qu'ils ignorent. Je crois vraiment que l'existence était plus heureuse avant la Révolution. »

Et l'on croit entendre déjà s'agiter, sur le banc des dévotes progressistes : « Évidemment ! Qu'attendre d'autre, de la part d'un gros porc réactionnaire, antisémite, misogyne (probablement aussi homophobe et opposé aux énergies renouvelables), tel que votre immonde Léon Daudet ? » Le malheur, voyez-vous, chères punaises de sacristie citoyenne, est que le paragraphe cité est non de ce Léon-là mais d'Anatole France ; écrivain qu'en général les gens de gauche, ceux d'entre eux qui lisent des livres, s'empressent d'annexer sous leurs bannières, en compagnie des trois ou quatre esseulés qu'ils ont réussi à tirer du fleuve impétueux des grands écrivains réactionnaires. Eh bien, de même que l'on pourrait assez facilement leur contester Zola, voilà qu'il nous faut déjà leur reprendre Anatole !

Mais alors, pourquoi une photo du Daudet ? Parce que ce propos de France se trouve recueilli dans le livre de souvenirs de l'un de ses intimes, Marcel Le Goff, Anatole France à la Béchellerie, ouvrage dont Daudet donne une recension en décembre 1924, soit à un moment où est encore tiède le cadavre de France, ce cadavre piétiné tantôt par une bande de sales gosses s'apprêtant à verser comme un seul homme dans le stalinisme militant, les surréalistes. L'article est réuni à une centaine d'autres, dans le fort volume que Séguier a eu l'excellente idée de faire paraître, et qui s'intitule Écrivains et Artistes.

Tout au long de ces 850 pages, Léon Daudet tient la balance à peu près égale entre les exercices d'admiration et le jeu de massacre. Il est excessif dans les deux genres, toujours tranché, souvent partial, parfois injuste, mais constamment irrésistible de verve, qu'elle soit au service d'une déférence presque sacrée ou de l'ironie la plus crépitante. Excessif mais au goût sûr, un goût qui lui permet de saluer, dès la parution de son premier roman, Bernanos comme un grand écrivain, ou encore le pousse à placer Toulet bien au-dessus de Rostand, lequel ressort en lambeaux d'entre ses griffes.

Excessif dans l'opprobre (le “coprophage” Zola ne mérite certainement pas tant d'indignités…), il l'est dans le panégyrique. Il est sans doute très beau d'être fidèle à la mémoire d'un père aimé, ou attaché au souvenir des hommes qui ont enchanté votre enfance en vous faisant, comme on dit, “sauter sur leurs genoux” ; mais enfin, mettre tranquillement Alphonse Daudet sur le même pied que Balzac ou Proust, Frédéric Mistral au rang de Virgile, et faire du Félibrige l'équivalent de la Pléiade, c'est frôler dangereusement le précipice du ridicule ; ou ce le serait si elle n'était, finalement, assez touchante, cette fidélité de l'enfant révolu. 

L'essentiel n'est pas là, on s'en doute. Il est dans cette multitude de portraits hauts en fumet et en goût, ainsi que dans le tableau quadrichrome d'un monde des arts et des lettres englouti, dont la plupart des hommes qui l'ont fait n'étaient à peine plus que des noms, et qui viennent revivre un petit moment, leurs livres et tableaux sous le bras, devant l'œil acéré et finalement bienveillant de Léon Daudet, qui place toujours la littérature au-dessus de tout le reste, comme il est bien naturel.


P.S. : S'il faut, comme je l'ai fait, féliciter les éditions Séguier de leur initiative, il convient de leur faire donner le knout au bas des reins pour la manière dont elles ont conduit leur affaire : outre une couverture aussi laide qu'un prospectus publicitaire des années cinquante, le livre est truffé de fautes de frappe – y compris dans les noms propres –, de mastics, de mots manquants, de majuscule là où il faudrait de l'italique, etc. Un vrai boulot de… non, rien.

lundi 17 juillet 2017

Pensée bidon


Comme la vie serait simple et tranquille, si on la cantonnait dans l'enfance ! Le matin on va au lait, le soir on va au lit ; entre les deux on fait du vélo.

dimanche 16 juillet 2017

Les nuages qui passent… là-bas…


L'azur est une sorte de barque renversée. Sur son fond défilent des îles frangées, des continents mouvants, des mammifères marins, des enclumes à demi fondues, des visages malades et patients. Au moment où j'allume la deuxième cigarette, l'Espagne se sépare de l'Alaska, poussant devant elle un Portugal dubitatif et frileux, vers le Kamtchatka qui semble s'en foutre, tout à son attirance de l'Est qui l'aspire à goulées régulières. L'Alaska ne l'entend pas de cette oreille, et ses côtes mâchouillées se muent en un profil de rocker agressif, à la banane ostentatoire. La péninsule ibérique prend le large, mais le rocker devient une sorte de goule, dont l'œil est braqué sur Valence et qui avance sa lippe pour aspirer la Catalogne, tandis que l'Asie glacée file au large. La côte des Asturies se morcelle, se convulse, l'Andalousie se tord sous la succion, la Sibérie s'éloigne sans se déformer, et l'Espagne revient vers l'extrême nord de l'Amérique. Un peu plus tard, un éléphant de mer s'adoucit en main ouverte et s'apprête, devenu Dieu, à tendre son index nonchalant vers un Adam invisible, dont le bleu est peut-être l'élément naturel. Enfin tout se défait, et l'on pourrait sans doute en concevoir une espèce de frayeur, si on restait assis là.

vendredi 14 juillet 2017

Perec mis en pièces

La Vie mode d'emploi porte sous son titre la mention : Romans, au pluriel. De fait, le livre grouille littéralement d'histoires, comme la gamelle du chat le fait d'asticots quand vous avez oublié de la vider avant de partir pour les Deux-Sèvres en profitant du long week-end du 15 août. Un index, proposé en annexe, en recense 107, et il est bien spécifié qu'il n'est nullement exhaustif. Mais la plus importante est celle qui court durant tout le roman et lui sert en quelque sorte de second axe central, le premier étant bien entendu la cage d'escalier de l'immeuble sis 11 rue Simon-Crubellier, Paris 17°. Le protagoniste en est le propriétaire du grand appartement du 3° étage gauche (quand on regarde la façade ouverte de l'immeuble), Percival Bartlebooth, dont le nom est évidemment une synthèse du Barnabooth de Valery Larbaud et du Bartleby d'Herman Melville.

Le Bartlebooth de Perec a, dès l'âge de 20 ans, imaginé ce qu'allait être le grand œuvre de toute sa vie, conçu de telle manière qu'il devra l'occuper pendant cinquante ans et que, à la fin, il n'en reste absolument rien. La première phase dure dix ans, pendant lesquels, lui qui n'a aucune aptitude pour le dessin, prend une leçon par jour pour apprendre à maîtriser l'aquarelle. À l'issue de cette décennie, il part sillonner le monde durant vingt ans, escorté par son fidèle domestique Smautf, le Passepartout de ce Phileas Fogg. Sur les cinq continents, Bartlebooth va peindre cinq cents aquarelles de cinq cents ports différents. Dès que l'une est terminée, elle est envoyée à Winckler (6° étage droite de l'immeuble), lequel est chargé d'en faire un puzzle de 750 pièces découpées à la main ; les dites pièces étant ensuite rangées dans une boîte, laquelle va rejoindre les autres dans le coffre d'une banque.

(Il va de soi que je simplifie à l'excès : dans le roman, tout, absolument tout est spécifié, depuis la marque et la qualité du papier utilisé comme support par Bartlebooth, jusqu'au nom de la banque et aux caractéristiques du coffre, en passant par mille autres choses de la plus haute importance.)

Quand Bartlebooth et Smautf réintègrent l'immeuble de la rue Simon-Crubellier, trente années ont donc passé – nous sommes à peu près au milieu des années cinquante. Il reste à accomplir la dernière partie de l'œuvre : durant encore vingt ans, à raison de deux par mois approximativement, Bartlebooth va reconstituer ses cinq cents puzzles. Dès que l'un est terminé, il est confié à un autre occupant de l'immeuble, un chimiste, lequel fait d'abord disparaître toutes les découpes du bois (la qualité et la nature du bois sont bien entendu spécifiées par Perec), puis décolle la feuille de papier, qui est donc redevenu simple aquarelle. Il ne reste plus à Bartlebooth qu'à expédier chacune d'elles à l'endroit du monde où elle a été exécutée par lui ; là, la feuille est plongée dans un une solution (évidemment donnée avec toutes ses caractéristiques) dont elle ressort parfaitement blanche, avant d'être réexpédiée à Bartlebooth. 

Cet excentrique – je ne trouve pas de mot mieux approprié, même s'il est faible – est tout près de mener à bien son projet (transformer, en cinquante ans, cinq cents feuilles blanches en cinq cents feuilles blanches), lorsque deux impondérables se produisent, peu avant le “présent” du livre, lequel se situe le 23 juin 1975, aux alentours de huit heures du soir – ce qui n'est pas le pire moment pour envisager un petit apéritif, histoire de se remettre du solstice et d'attendre confortablement la Saint-Jean.

mardi 11 juillet 2017

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?


Son étagère n'est qu'à une cinquantaine de centimètres du sol, pourtant, l'autre jour, mes yeux sont tombés sur Georges Perec ; je veux dire : sur les trois ou quatre volumes que je possède de lui. L'affaire aurait pu en rester là, mais il se trouve que j'ai extrait de l'alignement Penser/Classer ; que j'ai ensuite relu avec plaisir, sans trop m'occuper de la mine pincée d'Anthony Trollope, dont je venais de suspendre, assez grossièrement il faut bien le dire, la lecture de ses Tours de Barchester. Le mince volume avalé, j'ai poursuivi avec Espèces d'espaces ; dans le même élan, j'ai commandé un livre déjà lu, il y a longtemps, Les Choses, et deux que je ne connaissais pas, sinon par bribes : Je me souviens et W ou le souvenir d'enfance. Leur lecture m'a occupé ces deux derniers jours. Les Choses est un roman nettement supérieur au souvenir qui m'en était resté, à la fois cafardeux et d'une réjouissante drôlerie ; quant  à W, c'est l'un des livres les  plus douloureux que j'aie lus depuis longtemps [et je ne suis pas du tout assuré de ce subjonctif-là…]. Comme je n'étais pas encore rassasié, qu'au contraire je sentais mon appétit croître, je viens de commander La Disparition, ce fameux roman lipogrammatique dont je m'étais toujours tenu éloigné, sans bien savoir pourquoi ; et, en attendant qu'il arrive, j'ai rouvert l'énorme pavé que constitue La Vie mode d'emploi.

Voilà où nous en sommes.

dimanche 9 juillet 2017

Foire à rien


J'en veux beaucoup aux différents édiles héberto-plessiens d'avoir dévolu le terrain de football – où, de mémoire d'homme, onc le moindre match ne fut disputé – à ce qu'il est convenu d'appeler la foire à tout, et qui, l'expérience l'a souventes fois montré, n'est généralement qu'une foire à rien ; on se demande d'ailleurs à la suite de quel raisonnement tortueux des gens en apparence normaux (je le sais : ils passent actuellement devant mon portail, bras ballants à l'aller, chargés au retour vers les voitures) sont prêts à payer – des sommes modestes, certes : la foire à tout est essentiellement une distraction de va-nu-pied – pour acquérir des objets qu'ils auront ensuite à charge d'aller déposer à la déchetterie de Saint-Aquilin, lorsqu'ils auront eu tout loisir de constater que le hideux bougeoir à douze branches ou le grand miroir dédoré et piqué de rouille ne peut vraiment trouver aucune place dans leur gourbi, déjà fort encombré de monstruosités diverses. 

Quoi qu'il en soit, n'ayant rien contre les réjouissances populacières, du moment qu'elles laissent à l'honnête homme toute latitude de les ignorer, j'eusse préféré que celle-ci ne se déroulât point au dit terrain de football, lequel est essentiellement accessible par la rue de l'Église. Je rends néanmoins grâce au Tout-Puissant de ce que personne n'ait encore eu la funeste idée de la sonoriser.

samedi 8 juillet 2017

Je suis un garçon sensible et délicat


Chaque année, la saison que nous traversons actuellement me voit repartir au combat, le même toujours, perdu d'avance mais obstinément mené. Assis dans le fauteuil du salon, on peut me voir un livre à la main droite et, dans l'autre, un carré de plastique grillagé muni d'un long manche plus ou moins flexible : une tapette à mouches. Car musca domestica est mon ennemi. Je le dis sans haine mais avec une froide détermination : toutes celles qui ont le front de venir se poser sur l'une ou l'autre partie de mon anatomie lisante s'expose à un coup violent, la tapette fondant du ciel comme la foudre divine. Mon taux de réussite ne dépasse guère cinquante pour cent, car la mouche est plus fine qu'on ne le croit généralement. Ce qui me sépare de la brute sadique est ceci : lorsque je vois l'un de ces petits diptères effectuer, après coup porté, un gracieux vol plané et choir sur le parquet, je ne reprends pas illico ma lecture, mais me penche sur l'animal pour vérifier que la mort a été instantanée. Si la bête se trouve sur le dos et agite furieusement ses paires de pattes, un second coup de tapette, asséné avec plus de délicatesse que le premier, il me semble, vient mettre fin à ses souffrances.

Ensuite, environ tous les deux jours, je me munis de la pelle en plastique et de la balayette à manche de bois, pour faire avec elles le tour des pièces de la maison et y ramasser les mouches mortes.

vendredi 7 juillet 2017

Rêvons un peu pour faire passer les grosses chaleurs



À la fin du mois de septembre, ou au début du suivant, nous irons probablement passer quelques jours dans cet aimable pavillon de la grande banlieue clermontoise. Pourquoi une telle annonce, ridiculement prématurée ? Deux raisons : la première est que la vue de cette belle forêt auvergnate m'aidera peut-être à supporter avec davantage de patience le temps imbécilement méditerranéen qui règne depuis quelque semaines sur la Normandie ; la seconde est que j'en ai assez de tomber sur une face de député carnivore à chaque fois que j'ouvre ce blog. Le château de Codignat nous servira donc de cache-misère durant quelques jours.

mercredi 5 juillet 2017

L'info qui ravit


Elle est, dit-on, sortie dans le Canard enchaîné, où je ne l'ai point vue, n'ayant que peu de goût pour les feuilles de ragots. Cependant, elle a été reprise par Atlantico, le journal en ligne aussi doué pour manier la langue française que moi pour être aquarelliste. Plus que la péripétie comico-épique en elle-même, c'est son intitulé qui n'en finit pas de me ravir :

Une députée En Marche aurait mordu un chauffeur de taxi

Député(e) originaire de Seine-Saint-Denis (évidemment…), Mme Laëtitia Avia aurait donc planté ses crocs dans l'épaule de son convoyeur à la suite d'une féroce engueulade entre eux, laquelle avait pour objet une course de 12 €, ce qui en dit long sur la misère en milieu parlementaire. Il aura ensuite fallu près d'une heure de palabres avec les policiers pour que l'élue du peuple accepte enfin de lâcher ses quelques piécettes. Si la dame persiste dans ces mœurs sans doute un peu trop spontanées, les empoignades dans l'Hémicycle pourraient bien, avec elle, devenir très vite incisives.

lundi 3 juillet 2017

Marechal, me voilà


En me réveillant ce matin, je me suis dit que je devrais faire, aujourd'hui, pas séance tenante mais quasi, un billet sur Enrique Vila-Matas, romancier espagnol – et même catalan, ce qui aggrave sensiblement son cas –, dont je viens de lire avec une intense jubilation Paris ne finit jamais. C'était un texte assez délicat à construire et à ne pas rater, car il devait en quelque sorte s'enrouler sur lui-même, en mêlant des événements de ma propre existence à ceux du roman. Mais enfin, j'allais m'y mettre, je le jure…

C'est alors que, un peu plus tard, parcourant distraitement, dans la salle d'attente de la clinique Pasteur, département des échographies, les très décevants mémoires d'Ernesto Sábato (poubelle jaune, direct), Avant la fin, un nom inconnu m'a sauté au visage, celui de Leopoldo Marechal. ¡ Joder ! m'exclamé-je in petto et en silence : qu'est-ce que c'était encore que cet écrivain argentin qui surgissait sans crier gare (sin gritar estación, en patois de là-bas), alors que je n'avais même jamais entendu prononcer son étrange nom ? D'emblée, j'eus envie d'adresser un himmel de protestation comminatoire à Carlos qui, voilà 40 ans, n'avait pas fait correctement son travail de passeur ; je me contins. En lieu et place, je filais droite chez Mme Wiki qui commença par m'apprendre que l'homme avait vécu de 1900 à 1970, qu'il était issu d'une famille paternelle française, avec grand-père communard, que Julio Cortázar l'aimait beaucoup et qu'il avait notamment écrit un volumineux roman au titre curieux : Adán Buenosayres, lequel fut illico commandé, comme bien l'on pense. En réalité, à y réfléchir un peu, ce titre n'a rien de bizarre : il y a des Français qui se prénomment Adam, d'autres dont le patronyme est Paris ; je ne vois donc pas pourquoi un Argentin ne pourrait pas se nommer Adán Buenosayres. (Et je commence à en avoir un peu assez de passer et repasser du clavier français à l'espagnol, simplement pour placer correctement leurs saloperies d'accents toniques.)

Tout cela, malheureusement, ne me dispensera pas de revenir, tôt ou tard, vous parler du livre de Vila-Matas, écrivain raisonnable qui a au moins la délicatesse de nous offrir un patronyme sans accent intempestif. Mais, puisque Paris ne finit jamais, il peut bien attendre encore.

vendredi 30 juin 2017

La conjuration du livre


Il est un point dans Solstice, le dernier panneau du triptyque de François Taillandier, vers lequel convergent les lignes de force du premier volume (L'Écriture du monde) et du second (La Croix et le Croissant) pour s'y rejoindre et s'y fondre en une sorte d'élan vers l'inconnu, ou comme une promesse des siècles futurs. Il se situe au milieu de la deuxième partie (Renovatio imperii) et occupe les pages 83 à 86 de l'édition originale de Stock. Nous sommes au monastère de Seligenstadt, “année 830 du Christ”. Toute cette partie est une évocation de l'empereur défunt, censée être écrite par Éginhard, l'auteur véritable d'une Vie de Charlemagne dont on lira avec profit l'édition bilingue qu'en ont rééditée les Belles Lettres récemment. Dans les quatre pages qui m'intéressent maintenant, Éginhard se souvient de son maître, Alcuin et le fait parler. Nous sommes donc, là, devant ce qu'on a coutume d'appeler une “mise en abyme” : Taillandier prête vie et verbe à Éginhard, qui fait parler Alcuin, qui ressuscite et convoque d'anciens illustres personnages… lesquels ont été évoqués et animés par Taillandier dans les deux volumes précédents.

Le récit qu'Alcuin faisait au jeune Éginhard (dont le surnom affectueux est Nardulus), et dont celui-ci se souvient quelque quarante ans plus tard, au moment où il va se mettre à écrire sa Vita Karoli, ce récit tourne autour de ce que le théologien anglais appelle : la conjuration du livre. Il la fait commencer, cette conjuration, 300 ans plus tôt, sous le règne de Théodoric, au moment où, après le meurtre de Boèce, Cassiodore se retire dans ses terres du sud de l'Italie pour y constituer une bibliothèque d'environ cinq mille ouvrages, parce qu'il pressent que, dans les temps qui ont commencé, il est primordial de sauver ce qui peut l'être de la science et de la connaissance accumulées par les hommes : c'est là le thème central de L'Écriture du monde

Alcuin poursuit son récit (relayé par Éginhard relayé par Taillandier…) en évoquant la mission que l'évêque de Rome, Grégoire (qui sera ensuite dit : le Grand), confie à Léandre, l'évêque de Séville banni de son pays : se rendre à Scylacium, pour sauver ce qui peut encore l'être des milliers de livres patiemment copiés, compilés, par la centaine de moines réunis autour de Cassiodore dans son domaine. Léandre s'exécute, et c'est une partie de ce qui est raconté dans La Croix et le Croissant ; où il est aussi précisé que l'Espagnol rapportera une partie de ces livres à Séville, à l'intention de son jeune frère, passionné de lecture et de connaissance. Ce cadet, qui deviendra à son tour évêque, c'est Isidore de Séville, l'auteur entre autres des Étymologies, tentative de rendre compte, en une vingtaine de livres, de la totalité du savoir accumulé depuis l'Antiquité. Toujours ranimé par le souvenir d'Éginhard, Alcuin poursuit son évocation des “conjurés du livre” qui, venant de Cassiodore puis d'Isidore, ont mené jusqu'à lui, en passant par Bède dit le Vénérable, sautant d'un pays à l'autre, franchissant mers et océans,  au gré des convulsions de l'histoire. Et Alcuin conclut ainsi :

« Comprends-tu ce que je veux te dire ? Tous ces hommes ont connu les grands chemins, les ports et les bateaux, le risque des brigands et celui des tempêtes. Tu as parfois examiné l'activité des fourmis à l'entour de leurs citadelles ? Elles courent en tous sens, elles forment des colonnes, et si tu les regardes bien, tu t'aperçois que ce mouvement, qui paraît de prime abord désordonné, est en réalité réglé par la volonté commune qui les anime, et dont nous ignorons le principe, comme nous ignorons quels signes elles peuvent bien se donner entre elles… Eh bien, tous ces hommes dont je te parle ont agi de façon semblable à la surface de la terre. Au fil du temps et de leurs voyages, en Italie, en Espagne, dans les Gaules, dans l'île qui est ma patrie, ils se sont transmis les œuvres, les pensées, les connaissances. Et de la même façon que les fourmis, si tu déranges de ton bâton ou de ton pied l'ordonnancement de leur domaine, s'empressent aussitôt de le réorganiser et reconstruire, de la même façon, indifférents aux tyrannies, aux guerres, aux batailles, aux destructions, ces hommes souvent obscurs, ou connus seulement des autres conjurés, ont inlassablement repris et continué l'œuvre commune. De Cassiodore à toi, Nardulus, le fil ne s'est jamais rompu. Nous ne sommes pas nombreux, mais le fil ne s'est jamais rompu. Nous nous tenons la main, au fil du temps… Tels sont les conjurés du livre. »

Et quand Alcuin se tait, que se clôt le chapitre, on a l'impression que, tels les peintres des siècles, François Taillandier vient de lui-même se représenter, humblement mais avec tout de même un léger pétillement du regard, dans un petit coin de sa propre fresque.

jeudi 29 juin 2017

Sous le signe du Calvados


La halle de Saint-Pierre-sur-Dives était toujours là lorsque nous y passâmes, en mai.

mercredi 28 juin 2017

Vers des lendemains qui feulent


Dans notre société de brebis bêlantes (« Vous n'aurez pas ma ê-ê-ê-haine ! »), l'himalayesque président Macron fait figure de lion superbe et généreux.

C'est pourquoi il a Rugy.

lundi 26 juin 2017

In ipsis inimicis latere cives futuros


Parce que l'ami Rémi, voilà quelques semaines, nous en a rapporté les trois volumes, en en faisant force louanges, je me suis replongé dans L'Écriture du monde de François Taillandier (les deux tomes suivants s'intitulent La Croix et le Croissant puis Solstice) : c'est une lecture que je crois bien avoir déjà recommandée, et je ne peux que réitérer le conseil de s'y précipiter sans attendre.

(Vérification faite, j'ai bel et bien consacré plusieurs billets à cette trilogie : si l'on veut les consulter, il suffira, comme je viens de le faire, de taper “François Taillandier” dans le petit cartouche de recherche, ci-contre à gauche, et vous les verrez apparaître, alignés comme de bons petits soldats.)

Pour en revenir à lui, l'ami Rémi (on doit pouvoir solfier cela : l'ami Rémi…) a eu l'excellente et didactique idée de nous apporter en même temps plusieurs lectures adventices à celles qu'il nous restituait ; par exemple la vie de Charlemagne rédigée dans les années 830 par Eginhard, ou encore la célèbre Consolation de la philosophie de Boèce, texte écrit par ce dernier en 524 ou 525, alors que, emprisonné et condamné à mort, il attendait son exécution ; laquelle survint en effet cette même année. Il m'est apparu qu'il pourrait être intéressant, voire instructif, de relire les volumes de Taillandier en les panachant avec ceux-là. C'est donc très logiquement que, ce matin, tandis que la nue compacte se déchirait pour faire place à un soleil assuré de lui-même, j'ai commencé par lire le premier livre de la Consolation, avant que d'aborder le portrait de Cassiodore dressé par Taillandier, partie de L'Écriture du monde se déroulant en 550 et dans laquelle passe l'ombre de Boèce, auquel Cassiodore a réellement succédé comme maître des offices. Pour finir, voici un court extrait de L'Écriture du monde (pp. 22 et 23), que l'on méditera avec profit, entre la fin de la sieste et le premier verre du soir :

« À la naissance de Magnus Aurelius Cassiodorus, en l'an 485 du Christ, cela faisait neuf ans que là-haut, à Ravenne, l'empereur d'Occident avait été déposé sans qu'il fût question d'en introniser un autre. L'événement n'avait pas fait grand bruit. […] Cassiodore en avait connu par la suite, de ces passéistes, engoncés dans la pureté du lignage et les hauts faits d'ancêtres serviteurs de Trajan, de Vespasien ou même de César Auguste. Il se souvenait d'une remarque de l'un d'entre eux : « Ce qui est tragique, ce n'est pas que les choses disparaissent, c'est qu'elles ne soient pas même pleurées, et que l'oubli précède la mort. »

» Le dernier titulaire officiel de l'autorité impériale en Occident, Romulus Augustus, était un tout jeune homme : seize ans. Son père, un barbare naturalisé sous le nom d'Oreste, qui avait jadis servi Attila avant de devenir l'influent conseiller du précédent empereur, n'avait pas osé prétendre lui-même à revêtir la pourpre ; il avait su convaincre le Sénat d'en costumer l'adolescent, auquel il s'était employé à forger, par les femmes, une généalogie romaine qu'il valait mieux ne pas examiner de trop près. »

Quant à la citation qui m'a servi de titre, on la trouve chez saint Augustin et elle signifie : “parmi nos ennemis eux-mêmes résident les citoyens futurs”. Une prédiction dans quoi certains trouveront motif à espérance, parce qu'ils y entendront fredonner les lendemains, et où d'autres puiseront un nouvel aliment à leur tristesse, y percevant le froid montant de leur propre tombeau.

mercredi 21 juin 2017

L'esprit des rues ou la jonction des parallèles


Contrairement à ce qu'un vain peuple croit, induit en erreur par une poignée de géomètres péremptoires, il peut arriver que des parallèles se rejoignent pour se fondre l'une dans l'autre, ou au moins se superposer ; c'est notamment le cas lorsque ces parallèles sont des rues. J'ai eu l'occasion de le dire déjà : tous ces romanciers sud-américains que je suis occupé à relire depuis quelques semaines, je les ai découverts, sous l'influence bénéfique de Carlos, autour des années 1975, 1976 : à 20 ans, donc. C'est à ce moment-là que la rue du Sommerard a fait son entrée dans mon existence.

Je l'ai indiqué dans un précédent billet : c'est dans cette rue parisienne, toute proche de la place Maubert, que Julio Cortázar situe la scène centrale de Marelle, cette longue veillée autour du cadavre de Rocamadour, dont tout le monde a compris qu'il était mort, sauf la mère de l'enfant, la Sybille. Si la scène m'avait impressionné à l'époque, le nom de la rue n'avait laissé aucune trace dans ma mémoire. Mais, à quelque temps de là, lisant Cent ans de solitude, j'avais été frappé par le discret coup de chapeau que Gabriel García Márquez rendait à son aîné : vers la fin du roman, l'un des descendants Buendía quitte Macondo pour l'Europe et, arrivant à Paris, nous précise l'auteur, il va vivre “dans cette chambre où mourut Rocamadour”. Je me souviens de la formule, mais pas du tout si le nom de du Sommerard était indiqué. Quoi qu'il en soit, la rue s'était mise à exister pour moi, bien que sans nom : elle était celle qui abritait principalement des errants latinos un peu fantasques, et qui, partant de Marelle, aboutissait à Cent ans de solitude.

Durant l'année scolaire 1978 – 1979, j'ai passé dans un petit appartement qui n'était pas le mien, un certain nombre de soirées essentielles, et qui me sont très tôt apparues telles. Nous étions alors en seconde année au Centre de formation des journalistes, autant dire que la vie prétendue active menaçait sérieusement. Environ une semaine sur deux (mais la mémoire est-elle fidèle ?) André s'arrangeait pour “vendre” à nos Puissances tutélaires un sujet de reportage l'obligeant à se rendre en Alsace, ce qui lui permettait d'aller passer le week-end chez lui, à Strasbourg, aux frais de l'école. Il n'en revenait jamais les mains vides et, en général le mardi matin, avec des mines de conspirateur joyeux, il nous annonçait, à Philippe et à moi, qu'il nous attendrait chez lui le soir même, pour que nous l'aidions à mettre à mal les quelques flacons de riesling rapportés des marches de l'Est.

Je ne tenterai pas de dire en quoi ces soirées, qui se prolongeaient assez avant dans la nuit, comme il se doit, en quoi elles demeurent aujourd'hui d'une importance capitale pour l'individu que cahin-caha je suis finalement devenu : cela ne regarde personne et, surtout, je ne tiens pas trop à me pencher sur ces mystères, peur d'en apercevoir l'insignifiance. Pour ce qui m'occupe aujourd'hui, l'important est que, d'inconnue qu'elle m'était, croyais-je, la rue du Sommerard m'est alors devenue familière, au moins dans la courte partie qui séparait la place Maubert de l'immeuble où était perché l'appartement d'André. Elle n'avait bien entendu rien de commun avec celle dont je n'avais pas retenu le nom et qui continuait de relier la Colombie à l'Argentine sans pour autant sortir de Paris. 

Ce parallélisme strict, ce mutuel dédain ont donc duré un peu plus de trente-cinq ans ; jusqu'à ce que je relise Marelle. et m'aperçoive que c'était bien rue du Sommerard que mourait Rocamadour, peut-être même dans cette même chambre où j'avais, moi, vécu une sorte d'éveil benoîtement alcoolisé. Et, comme si cela ne pouvait suffire, la rue du Sommerard, désormais bien réelle, s'est enrichie il y a quelques jours d'un nouveau détour littéraire, puisque dans L'Ange des ténèbres, Ernesto Sábato y fait loger l'un de ses personnages, lequel n'est autre qu'un certain Ernesto Sabato, qui est en grande partie lui-même, mais sans doute pas complètement dans la mesure où son nom subit un déplacement de son accent tonique, ainsi que l'indique l'absence d'accent.

Je m'aperçois que j'ai peut-être été trop assuré de moi-même en affirmant que les parallèles s'étaient finalement rejointes : il est possible, au fond, qu'elles soient restée étrangères l'une à l'autre, mais que, par le simple effet de l'éloignement du temps, la rue du Sommerard réelle, physique, parisienne indubitablement, ait à son tour disparu dans l'imaginaire, tout en restant inconfondable avec celle de mes trois exilés magnifiques.

samedi 17 juin 2017

Une idée intéressante


Pour qualifier une idée d'intéressante, il faut qu'elle n'émane pas de soi – ou alors on est un cuistre. Celle qui va suivre ne peut pas non plus être dite d'Ernesto Sábato, dans la mesure où elle est placée dans la bouche de l'un des personnages de son premier et bref roman, Le Tunnel ; personnage est d'ailleurs encore trop dire : l'importance de ce Hunter est plutôt celle d'un catalyseur. Quoi qu'il en soit, la voici : « Ma théorie, expliqua-t-il, est la suivante : le roman policier représente au XXe siècle ce que représentait le roman de chevalerie à l'époque de Cervantès. Mieux, je crois qu'on pourrait faire quelque chose d'équivalent à Don Quichotte : une satire du roman policier. Imaginez un individu qui a passé sa vie à lire des romans policiers et dont la forme de folie consiste à croire désormais que le monde fonctionne comme un roman de Nicholas Blake ou d'Ellery Queen. Imaginez que ce pauvre type se consacre finalement à découvrir des crimes et à procéder dans la vie réelle comme procède un détective dans un de ces romans. Je crois qu'on pourrait faire quelque chose qui serait à la fois amusant, tragique, symbolique, satirique et beau. »

L'auteur partage-t-il ce point de vue de son personnage ? On ne sait. Ce qui est piquant, c'est que le roman commence exactement comme un roman policier, mais dynamité avant même d'avoir pris vie. Voici la première phrase : « Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne : je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires et qu'il n'est pas nécessaire d'en dire plus sur ma personne. » Ce que moyennant, le narrateur ne va plus, ensuite, parler que de lui durant cent quarante pages ; un peu, parfois, à la manière dont parle aussi le narrateur du Sous-Sol de Dostoïevski : la similitude des deux titres ne saurait être fortuite. 

Maintenant, puisque je vous tiens, et qu'il est toujours difficile de quitter une si galante compagnie, je vous livre une autre réflexion du narrateur, du peintre assassin, trouvée trois ou quatre pages après la première et n'ayant rien à voir avec elle : « […] en passe de mourir de faim on accepte n'importe quoi, sans poser de conditions : mais ensuite, une fois que les besoins les plus impérieux ont été satisfaits, on commence à se plaindre, et sans cesse davantage, des défauts et des inconvénients de la nourriture. J'ai vu ces dernières années des immigrants qui arrivaient avec l'humilité de ceux qui ont échappé aux camps de concentration ; ils acceptaient n'importe quoi pour vivre et s'acquittaient avec joie des travaux les plus humiliants : mais il est assez étrange qu'il ne suffise pas à un homme d'avoir échappé à la torture et à la mort pour vivre content : dès qu'il commence à acquérir une nouvelle assurance, l'orgueil, la vanité et la prétention, qui apparemment avaient été annihilés pour toujours, se mettent à réapparaître en lui comme des animaux qui se seraient enfuis sous le coup de la peur ; et, d'une certaine façon, à réapparaître avec plus d'agressivité, comme s'ils avaient honte d'être auparavant tombés si bas. Il n'est pas difficile de comprendre qu'en de telles circonstances on puisse assister à des actes d'ingratitude et que certains oublient jusqu'à leurs bienfaiteurs. »

Il semble aller de soi que, si dans une contrée quelconque, une frange agissante de la population autochtone persuadait dès leur arrivée ces immigrants qu'ils sont traités de manière honteuse et qu'ils ne doivent surtout pas voir des bienfaiteurs là où ne sont que des exploiteurs les tenant pour à peine plus que des animaux, il va de soi que, dans ce cas, les réactions hostiles des arrivants seraient beaucoup plus rapides à survenir et sans doute décuplées. – Heureusement, un tel pays n'existe pas.

jeudi 15 juin 2017

Lire Sábato, ça me dit !


Dans Héros et Tombes, superbe et étrange roman d'Ernesto Sábato (et avec l'accent s'il vous plaît !), l'un des personnages déclare ceci, à propos de la Suisse : « La première fois que je m'étais rendu dans ce pays, j'avais tout de suite eu le sentiment que les ménagères balayaient le pays tous les matins de fond en comble, et naturellement jetaient la poussière sur l'Italie. » On peut en sourire, mais on aurait tort d'attribuer le mot à l'auteur : il n'appartient qu'à Fernando Vidal Olmos, le narrateur de la troisième partie du roman. Les Olmos sont une grande famille de Buenos Aires, qui a donné à l'Argentine des héros de la révolution et des fous ; Fernando Vidal fait à l'évidence partie de la seconde catégorie, lui qui passe le plus clair de son existence, chaque jour, à traquer la gigantesque société secrète et toute-puissante des aveugles ; cette partie, un gros quart des 530 pages du livre, a d'ailleurs pour titre : Rapport sur les aveugles. Elle est d'une grande drôlerie et d'une férocité au moins égale. C'est surtout un tour de force littéraire car rien n'est plus difficile à maîtriser – et plus casse-gueule – que les personnages délirants, rien plus délicat que de les rendre en apparence cohérents et sensés : c'est ce que fait magistralement l'Argentin (je périphrase comme une bête pour éviter de récrire son nom, ce qui m'obligerait à retourner dans le fucking clavier espagnol). Lors d'une conversation ébouriffante avec la concierge de l'immeuble qu'il surveille de près (un aveugle de fraîche date réside au septième étage et va forcément être bientôt contacté par les grands maîtres de l'Organisation…), Fernando Vilar se livre à une démolition du progressisme étonnante de modernité, comme diraient mes ex-confrères en journalie. 

Les deux premières parties du roman racontent une histoire d'amour entre deux très jeunes gens, dont l'élément féminin, Alejandra, est une jeune fille assez bizarre, qui fait elle aussi partie de la famille Olmos ; on apprend dès la première page qu'elle s'est suicidée en se faisant brûler vive dans la maison familiale. Durant ces 250 premières pages, il n'est nullement question de Fernando Vidal, même s'il est cité deux ou trois fois. Je suppose que la quatrième et dernière partie va se charger de réunir et d'unifier les deux récits. Mais, en fait, je ne suis sûr de rien.

mardi 13 juin 2017

Encore un qui a manqué la dernière marche

Ernesto Sabato, 24 juin 1911 – 30 avril 2011.

On finirait par croire qu'ils le font exprès, tous ces candidats au centenariat qui se précipitent dans leur tombe alors que la ligne d'arrivée est à deux pas, avec l'air affolé d'un candidat qui, après avoir bûché ses matières durant des mois, finit par s'enfuir à toutes jambes au moment de franchir le seuil de la salle des examens.

À part ça, Ernesto Sabato est un écrivain argentin, l'un de ceux qui, pour d'obscures raisons, m'avaient totalement échappé lors de mon immersion sud-américaine du milieu des années soixante-dix. Il est notamment l'auteur d'une trilogie romanesque, dite “de Buenos Aires” : Le Tunnel, puis Héros et Tombes, et enfin L'Ange des ténèbres. À la suite d'une probable mais peu explicable panne de cerveau, je viens, ce matin, d'entrer dans ce triptyque par son panneau central : n'en ayant lu qu'une quarantaine de pages, je n'en dirai rien aujourd'hui, sinon que j'ai envie de poursuivre.

Je me posais une question : alors que l'on connaît plusieurs écrivains chimistes (Primo Levi, Italo Svevo…), y eut-il des écrivains physiciens, en dehors de notre Portègne ? Car physicien, Sabato le fut pleinement : dans l'immédiat avant-guerre, à Paris (il faudrait aussi se demander s'il existe un seul écrivain sud-américain qui n'ait pas vécu à Paris), il partageait son temps entre ses travaux à l'Institut Curie (le jour) et les facéties montparnassiennes des surréalistes canal historique (la nuit). Il a ensuite poursuivi ses travaux sur la relativité à l'université de La Plata, où il était professeur, avant d'opter définitivement pour la littérature, en 1945 – excellente date pour tout remettre à plat. Bien des années plus tard, atteint d'une grave maladie oculaire, il cessera d'écrire pour se consacrer désormais à la peinture, car chacun sait qu'un aveugle est beaucoup plus à l'aise face à une toile que devant un clavier, ainsi que l'a illustré, de ce côté-ci de l'océan, notre irremplaçable Jean-Edern. Il n'empêche que, ces yeux devenus inutiles, il aurait pu les fermer deux mois plus tard et entrer ainsi dans notre petit panthéon, déjà si peu fréquenté.

samedi 10 juin 2017

Les cheveux de Babeth

Ami lecteur, une Élisabeth G. est cachée dans cette photographie : sauras-tu la trouver ?

Hier soir, en gros réactionnaire aviné (désolé mais embierré n'existe pas) qu'il est, Nicolas a publié un billet destiné à fustiger ce témoignage d'époques géologiques fort anciennes que le langage courant désigne sous le nom d'Élisabeth Guigou, sous prétexte qu'on a pu la voir les cheveux dissimulés sous un foulard, haranguant un groupe d'adeptes de la religion la plus tolérante et peaceful que le monde ait jamais connue. Ne pas être d'accord avec l'infiniment glorieux habitant du Kremlin-Bicêtre m'est chose habituelle, mais pas à front renversé comme c'est le cas aujourd'hui.

Il me semble en effet que Mme Guigou a parfaitement eu raison de se voiler la chevelure en cette occasion. (Après tant d'année à se vautrer dans le socialisme le plus nocif et obtus, elle aurait également pu se voiler la face, mais c'est un autre sujet.) Lorsque l'on se rend chez les gens, que l'on pénètre chez eux, à plus forte raison si c'est pour leur tenir des discours visant à solliciter leur aide, la plus élémentaire des courtoisies me paraît être de respecter leurs coutumes, ou au moins de ne pas choquer leurs esprits en bravant stupidement leurs interdits s'ils en ont. Si une femme trouve insupportable de camoufler sa chevelure, il lui reste la solution de ne pas mettre les pieds dans une mosquée, laquelle n'est pas un espace public à ma connaissance. Si elle tient vraiment à y entrer, alors elle devra se plier à la coutume de ses hôtes : à Rome, fais comme les Romains, ainsi qu'aime à le répéter ce brave Zemmour. De même, si d'aventure je devais me rendre demain à la synagogue, c'est sans rechigner que je m'affublerais le chef d'une kippa, si on me demandait de le faire. Et si j'étais amené à inviter à déjeuner, dimanche prochain,  un couple de naturistes, je ne trouverais rien de bizarre à ce qu'ils se vêtent avant d'entrer chez moi.

On m'objectera peut-être que tout cela est bel et bon, mais que, de leur côté, tous nos pittoresques allogènes passent leur temps à ne pas respecter le principe que je viens d'énoncer. Raison de plus : quand on a la chance d'être né romain, on en accepte les devoirs et l'on continue de se comporter comme tel, aussi fortes que puissent être les tentations contraires. En se souvenant qu'aucun précepte n'a jamais dit : à Rome, fais comme les barbares.