Chez les autres

samedi 24 septembre 2016

Biblio take care

Bibliothèque de l'université de Coïmbre, Portugal.

À Georges-Alain…


J'ai un ami cher, nous l'appellerons Michel D., qui aime fouiller les tréfonds du “politiquement correct” américain et qui, sachant le plaisir que j'y prends, ne manque jamais, lors de nos agapes communes, de me faire part de ses dernières découvertes, toujours juteuses et jouissives, comme le veut le sujet. Aujourd'hui, où nous déjeunâmes, cet épisode porta sur un guide édité outre-Atlantique à l'usage des bibliothécaires universitaires, destiné non pas à leur apprendre leur métier mais les comportements qu'il importe qu'ils aient dans un certain nombre de circonstances particulièrement épineuses. (Sans vouloir me vanter, je dois dire que, dans les deux exemples qui vont suivre, j'ai immédiatement deviné le dessous des cartes, preuve que je commence à parler le modernœud couramment.)

La première consigne était simple et assez évidente, au fond. Elle édicte que, si un lecteur se met à faire du bruit, à déranger ses voisins, à les empêcher de travailler, de lire (voire de dormir, après tout), le bibliothécaire ne doit pas intervenir si le perturbateur est noir. Je suppose que, dans le texte original découvert par Michel D., on ne dit pas “noir”, mais plutôt “african american”, cette construction syntactique ne voulant absolument rien dire.

La deuxième occurrence est plus retorse et, donc, beaucoup plus rigolote. Elle suppose que nous soyons dans une bibliothèque scientifique (mathématiques, physique, chimie…) ou dans le département scientifique d'une grande bibliothèque généraliste. Soudain, arrive un étudiant lambda (mais très probablement blanc) qui cherche un renseignement, un livre, etc. Pour l'obtenir, il se dirige vers un autre étudiant qui, visiblement, se trouve être d'origine asiatique : que doit faire le bon bibliothécaire ? C'est très clair : fondre sur lui et lui demander, courtoisement mais fermement, d'aller chercher son renseignement plus loin. Pourquoi ? Vous l'avez déjà deviné, comme moi, je suppose : parce que les étudiants asiatiques ont la réputation de mieux réussir dans les études scientifiques que “les autres” (ces “autres” ne désignant évidemment pas les étudiants blancs, dont tout le monde se fout qu'ils soient “discriminés” ou non). Le fait que, en effet, les Asiatiques réussissent nettement mieux dans le domaine des sciences exactes que “les autres” ne doit pas entrer en ligne de compte : l'étudiant perdu qui entre dans la bibliothèque et cherche une branche à quoi se raccrocher en vue de son examen prochain, cet étudiant-là doit avant tout se préoccuper de la couleur de la branche vers quoi il va tendre la main. De toute façon, le bibliothécaire veille.

mercredi 21 septembre 2016

Mes Jachères

À Nicolas J., on comprendra pourquoi.

Avant cinq heures moins le quart cet après-midi, je n'avais jamais entendu parler de Marc-Antoine Girard de Saint-Amand, poète français né aux environ de Rouen en 1594 et mort à Paris 67 ans plus tard. (Et tout de suite je m'aperçois que c'est faux, que j'arrange, puisque c'est dans le Dictionnaire égoïste de Dantzig qu'il en est question et que c'est un livre déjà lu. Mais enfin.) Contrairement à ce qu'insinuent volontiers mes détracteurs, ma culture est des plus pauvres, présentant les aspects clairsemés et malingres d'un champ de blé qu'on s'évertuerait à faire venir sur le causse, voire à une jachère n'ayant même pas la consolation d'être triennale. Sur Wiki, on m'informe que ce fils de bourgeois, pas plus noble que vous et moi – mais c'est un privilège que l'on reconnaît aux écrivains, de s'adjoindre noms ronflants et micro-particules –, se décrivait lui-même comme un “bon gros, plus frisé qu'un gros comte allemand”, fort amateur de franches repues et de libations exagérées, ce qui le rend tout de suite très sympathique : le côté Porthos, sans doute.

Et Dantzig dans sa notice cite de lui trois vers, dont le dernier va me valoir, je le sens, au moins trois jours de plein bonheur ; les voici :

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté.

Il y a, dans cet alexandrin en gelée, comme un effluve fin de siècle, le XIXe, qui se prolongerait dans les premières années du suivant. Mais, ne voulant point lasser, j'interromps là ma tartine.

mardi 20 septembre 2016

Les corridors de Dantzig


Pourquoi donc, hier, au sortir des Souvenirs de Léon Daudet, avoir repris le Dictionnaire égoïste de la littérature française, commis par Charles Dantzig il y a un peu plus de dix ans, et lu à l'époque ? En réalité, je le sais fort bien : parce que c'est un livre que l'on picore plutôt qu'on ne le lit, comme d'ailleurs la plupart des dictionnaires, et qu'il est donc très précieux dans ces périodes où aucun titre nouveau n'attire particulièrement : une sorte de salle d'attente, confortable, bien chauffée et meublée, en attendant que le goût de l'exploration revienne ; ou encore un vieux pyjama que l'on enfile faute de mieux quand, telle une blonde devant son armoire pleine à dégorger de vêtements, on gémit que l'on n'a “plus rien à lire”.

Et, justement, cette même comparaison, que je sais avoir notée dans mon journal il y a déjà quelques semaines, je l'ai retrouvée telle quelle dans ce dictionnaire égoïste. Réminiscence ? Non, tout de même : après dix ans d'incubation, ce serait vraiment du microbe résistant. D'autant que, une ou deux centaines de pages plus avant, je suis tombé sur une autre remarque de Dantzig que je me suis déjà faite quasiment à l'identique – j'ai négligé de noter laquelle. Et une troisième fois, il y a un quart d'heure. À l'article La Bruyère, page 434, je tombe sur ce paragraphe : 

Il a eu un contradicteur qui ne pouvait pas lui être plus opposé. Il écrit : « On guérit comme on se console : on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer » (sentence 34). Édith Piaf chante : « On n'a pas dans le cœur de quoi toujours aimer / Et l'on verse des pleurs en voulant trop aimer […] Mais moi j'ai dans le cœur de quoi toujours aimer, / J'aurai toujours assez de larmes pour pleurer. » (Parolier : Charles Dumont.)

Or, on s'en souvient peut-être, je faisais, le premier février dernier, un billet pour relever exactement la même chose, à cette période où j'étais plongé dans Les Caractères. Minuscule avantage que j'ai sur Charles Dantzig, à opposer à l'énorme qui est le sien, de l'antériorité indubitable : je sais, moi, que Charles Dumont n'a jamais été le parolier de Piaf, mais son compositeur. Les paroles de Toujours aimer sont de Nita Raya, chanteuse d'origine roumaine, ayant vécu une dizaine d'années avec Maurice Chevalier et morte en 2015, sept mois avant de passer le siècle d'existence : quand je disais, il y a trois jours, que les femmes allaient rarement au bout de leur effort et rataient presque toujours leur centenaire…

samedi 17 septembre 2016

Les duels qui font voyager

Léon Daudet, 1867 – 1942
Il me prend parfois des regrets que le duel ait totalement disparu de nos mœurs, lui qui était encore si vivant, et parfois d'un irrésistible pittoresque, au début du siècle qui m'a vu naître. Celui qui opposa Jean Jaurès à Paul Déroulède, au mois de décembre 1904, atteint presque au sublime à force de bouffonnerie. 

Bouffon par son motif, d'abord, qui n'était rien de moins que l'honneur de… Jeanne d'Arc. Ayant considéré en effet qu'un article paru dans L'Humanité était gravement attentatoire à la mémoire de la Pucelle, Paul Déroulède avait envoyé une lettre à Jaurès, par laquelle il le couvrait d'injures. S'estimant à son tour offensé, ce dernier lui demanda réparation par les armes ; on se décida pour le pistolet.

Seulement, comment faire ? À la suite d'une tentative de coup d'État assez grand-guignolesque, perpétrée en 1899, ce bon Déroulède se trouvait exilé en Espagne et dans l'impossibilité de venir en France. Comme les deux cabochards tenaient à leur duel, on trouva la solution : la rencontre eut lieu à Hendaye, chaque adversaire se tenant de son côté de la frontière. Jaurès fit d'ailleurs le voyage pour rien, puisque les quelques balles échangées le furent sans résultat, les françaises allant se perdre dans la nature espagnole et inversement.

On trouve cette anecdote dans les souvenirs de Léon Daudet, réunis par Robert Laffont en un volume, dont je recommande vivement la lecture, surtout si l'on est sensible à l'art si réjouissant du portrait vachard. Certes, Daudet n'est pas Saint-Simon, mais enfin, son trait est féroce à souhait et d'une verve puissante, si bien qu'il demeure fort agréable à suivre, dans les salons ou les salles de rédaction, même lorsqu'il dépeint des “importants” dont notre mémoire actuelle n'a pas conservé la moindre trace. Et il n'est pas moins brillant dans ses exercices d'admiration, en particulier lorsqu'ils concernent des femmes, telles Mme de Loynes ou Juliette Adam – Juliette Adam qui, notons-le en passant, a bien failli rejoindre Fontenelle sur le podium des écrivains centenaires puisque, née le 4 octobre 1836, elle est morte le 23 août 1936, soit quarante-deux jours avant le consécration du siècle accompli ; les femmes sont rarement capables d'aller au bout de leur effort.

lundi 12 septembre 2016

Pose ta canne blanche et viens faire un cécifoot


Hier, tandis que la nuit prenait résolument ses aises, et que je naviguais à sauts et à gambades entre les différentes chaînes de télévision, j'ai brusquement basculé dans une espèce de monde surnaturel, qui était bien entendu le nôtre et qui rappelait par son étrangeté mi-inquiétante, mi-comique, ce pays littéraire où les lapins ont des montres à gousset, et les sourires, une complète autonomie d'existence. C'était une émission consacrée à ces jeux que l'on nomme paralympiques, et que je serais tenté de rebaptiser plutôt guignolympiques. Au moment où je débarquai, se disputait entre le Brésil et la Turquie la fin d'une première mi-temps de cécifoot : en modernœud, le mot désigne une partie de football réservée aux aveugles et se pratiquant sur un terrain beaucoup plus petit que le vrai. Passé la première minute d'incrédulité peureuse, je me mis à osciller assez violemment entre le fou-rire nerveux et la béance pure et simple. Finalement, le rire l'emporta haut la main, devant ces bienheureux en short et maillot jetant maladroitement leurs pieds cramponnés en avant, quand la balle était déjà à deux mètres d'eux ; rire libérateur, rire sain, rire nostalgique aussi : qui, de nos jours, a encore l'occasion de se foutre de la poire des aveugles ? Même celui qui se sentirait de taille à braver l'opprobre induit par une telle malveillance serait bien empêché de dauber, vu la raréfaction dramatique de cette catégorie d'infirmes. Passerait-il une journée entière sur un banc public, face à un réverbère, qu'il n'aurait pratiquement aucune chance de voir un porteur de canne blanche venir s'y écraser le nez. Mais, là, soudain, cette innocente petite joie m'était rendue pour quelques minutes. La mi-temps se termina sur le score de 1 à 0 en faveur du Brésil. L'autre source d'amusement et de pouffade était le décalage entre la sarabande incertaine qui se donnait à voir et le sérieux papal dont faisait preuve les deux commentateurs appointés.

Après, j'eus droit à un 400 mètres pour culs-de-jatte. On les pose sur des sièges qui ne sont pas sans rappeler ceux des tracteurs de notre enfance, monté sur un châssis équipé de trois roues : une moyenne à l'avant et deux grandes latérales arrière ; c'est en poussant ces dernières à la force des bras que les athlètes s'élancent sur la piste. J'ai attendu jusqu'au premier virage, pour voir, en cas de chute, ce qui allait se passer : je me demandais si, en bordure de piste, les organisateurs avaient prévu une escouade de ramasseurs de cul-de-jatte, comme il y eut naguère des lanceurs de nains. Mais tout ce petit monde passa sans encombre.

J'ai ensuite découvert un sport inconnu (inconnu de moi), qui se pratique sur un terrain de la même taille que le cécifoot et dont j'ai oublié le nom. De chaque côté, le fond du terrain est presque entièrement occupé par une cage de but extrêmement longue. Deux équipes de trois joueurs s'affrontent. Ils sont à demi-assis, à demi-allongés (un mauvais esprit dirait : vautrés) sur le sol. L'un des joueurs d'une équipe se lève, attrape le ballon et l'envoie d'un déroulé du bras vers la gigantesque cage de ses adversaires ; lesquels, ne le voyant pas arriver, le laissent passer ou bien le stoppent par hasard, parce qu'ils se trouvaient sur la trajectoire : après deux ou trois minutes, cela devient un peu monotone, malgré les paracommentaires enthousiastes des deux parajournalistes parasportifs.

J'ai encore patienté un peu, espérant vaguement assister à une épreuve de tir à l'arc pour manchots ou à une course de Formule 1 pour aveugles. J'attendais aussi l'épreuve de saut à la perche pour nains, mais j'ai réalisé que les personnes-de-petite-taille n'étant pas considérées comme des infirmes, elles ne devaient pas être autorisées à sauter à la paraperche ; ce qui est une façon particulièrement vicieuse de les discriminer. Je suis donc finalement allé me coucher, pas tout à fait certain d'être revenu dans le monde réel, ni même de l'existence d'une réalité quelconque.

dimanche 11 septembre 2016

De l'influence bénéfique du critique littéraire sur l'épargne des ménages


Dans ce monde stupide et vindicatif qui est le nôtre, chacun réclame des lois à sons de trompe, pour tenter, j'imagine, de masquer tant soit peu la trouille qui le fait trembloter à l'intérieur. Eh bien, à mon tour : j'en veux une ! Je souhaiterais, Monsieur le législateur, si ce n'est pas abuser de vos temps et patience, qu'un édit dûment circonstancié contraignît les critiques littéraires – je parle de ceux qui font les recensions dans les journaux –, lorsqu'ils tentent de nous vendre un roman, à toujours en publier un extrait d'une douzaine de lignes au moins, en exergue de leur dithyrambe : cela ferait faire à leurs lecteurs, neuf fois sur dix, de substantielles économies, grâce auxquelles ils pourraient participer à la réfection du maître autel de leur église paroissiale, ou bien aller aux putes.

Je songeais à cela il y a une poignée de minutes, en lisant sur Causeur une critique de Jérôme Leroy, consacrée à un écrivain dont je n'ai jamais lu une ligne : Christian Laborde. A priori, le fait que cet homme soit contre la corrida et pour Claude Nougaro m'aurait incité à demeurer dans cette saine ignorance, campant plutôt sur des positions inverses des siennes. Cependant, étant d'une largeur d'esprit qui confine à l'encombrement pénible, j'étais tout prêt à remiser mes préjugés afin d'accorder à M. Laborde et à ses pages quelques heures d'attention. M'avait tout de même un peu refroidi le titre de son dernier opus, comme disent les sentencieux imbéciles : Le sérieux bienveillant des platanes ; franchement…

Mais enfin, là encore, j'étais disposé à me faire une violence bienveillante. Seulement, pour illustrer le fait que, selon lui, M. Laborde fait “swinguer la langue”, Jérôme Leroy avait cru bon de nous proposer deux petits extraits de son livre. Le premier disait ceci :

« Seul le frémissement des seins sous un chemisier peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres. C’est un truc que je sais et ne lis nulle part. Y a pas le corps dans les livres d’aujourd’hui bien que leurs auteurs prétendent le contraire. Ca exhibe, ça affiche, ça filme de près, mais le corps, ils le ratent, ils passent à côté, parce que le merveilleux, c’est pas leur truc. Ce sont des huissiers, des adeptes de l’inventaire. Et les poètes, les mecs qui marchent à l’imagination, ils les dénoncent aux flics. »

Et le second, cela :

« Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon, jamais. »

Je venais d'économiser quinze euros.

vendredi 9 septembre 2016

Deus ex machina, le retour


On peut toujours se moquer, et de fait on ne s'en prive guère, du fameux Deus ex machina qui, voilà quelques siècles, permettait aux dramaturges ayant du mal, à la fin de leurs pièces, à “poser leur bombardier”, pour parler comme Frédéric Dard, leur permettait, donc, de boucler leur intrigue en faisant descendre des cintres une divinité bien arrangeante qui, de son souffle divin, remettait tout dans l'ordre et autorisait ainsi les spectateurs à quitter la salle avant l'heure du dernier métro. Il arrivait que l'habitant de l'Olympe fût remplacé par le roi terrestre régnant, et c'est une chose que l'on a suffisamment reproché à Molière.

On devrait pourtant en rabattre, de nos lazzis et de nos petits airs supérieurs, puisque nos “créateurs” se sont gaillardement remis à faire la même chose, au cinéma principalement mais aussi dans les mauvais romans – comme Millenium par exemple. Ce nouveau Deus ex machina, cette ficelle bien commode qui dispense de toute explication, puisqu'elle est elle-même l'explication, c'est désormais ce que nous appellerons “le petit génie informatique”, c'est-à-dire ce personnage – généralement jeune, mi-rigolo, mi-marginal, dont l'unique fonction est de promener ses doigts agiles sur les divers claviers disposés devant lui (dans son gourbi d'où il ne sort que contraint et forcé, ce qui ne se produit jamais avant le troisième tiers du film), afin de faire défiler sur ses écrans des colonnes de lettres et de chiffres, lesquels dispensent le scénariste de trouver une explication cohérente à ce qu'il entend nous faire avaler ; et que nous avalons en effet, puisque nous-mêmes semblons avoir admis le fait que tout ce qui passe par le filtre de l'ordinateur, aussi absurde ou hasardeux que ce soit, devient immédiatement recevable, de même qu'un aliment ayant transité par l'estomac et l'intestin est ensuite assimilé sans difficulté par l'organisme.

Un nouveau pas a été franchi il y a peu, notamment dans cette très intéressante série, américaine bien entendu, qui s'appelle Person of interest (au Québec : Personne d'intérêt, ce qui ne veut à peu près rien dire ; traduire en français est louable, à condition de savoir le français…). On y voit le Deus passer au second plan, au profit de la machina elle-même ; laquelle, par cette autonomie, acquiert une puissance formidable, et même des sortes de dons divinatoires dignes des Dei ex machina d'antique école. Ayant compris que, désormais, nul n'aurait plus le front de mettre en doute ce qui émane de la machine, si timidement que ce soit, les scénaristes ont choisi – judicieusement je pense – de ne plus rien nous expliquer du tout de son fonctionnement, ni même de nous montrer la dite machine qui, fort commodément, comme un dieu justement, est aussi bien partout que nulle part. Comment un assemblage de circuits électroniques peut-il prévoir l'avenir et repérer, à l'intérieur de l'entière population de New York, les individus qui vont être prochainement mêlés à un meurtre, soit comme victime soit comme auteur ? On ne nous en dira rien, nous sommant de nous contenter de l'affirmation, faite sur le ton de l'évidence tranquille, qu'elle le peut. Le plus étrange est que, tels des primitifs autour de leur totem, nous nous en contentons en effet.

mercredi 7 septembre 2016

Dangereuse identité de la France


Parce qu'un zapping de hasard m'a fait, l'autre soir, tomber sur une émission de France 3 consacrée à Fernand Braudel, j'ai descendu de son étagère et tiré d'un long sommeil le premier des trois volumes de son livre “testament”, L'Identité de la France, dans lequel, depuis, je suis plongé avec délectation. Avant de l'ouvrir, et rêvassant devant sa jaquette, je me disais, mi-goguenard, mi-attristé, que si l'historien était né trente ans plus tard, et qu'il publiait donc son livre aujourd'hui, il lui faudrait presque certainement en changer le titre, tant les officines exerceraient de pression afin que ne s'affiche pas, aux montres des libraires, une réunion aussi nauséabonde de mots : identité et France. Ou alors, pour en contrebalancer les pouvoirs méphitiques, il leur serait  nécessaire de chanter à pleine gorge les vibrants éloges de la diversité en effet contenus dans l'œuvre ; mais en cachant soigneusement qu'il s'agit de celle séparant et unissant tout en même temps les Bretons, les Alsaciens, les Picards, les Gascons, les Provençaux, les Berrichons, les Auvergnats, les Savoyards, les Bourguignons, les Champenois, les Normands, et quelques autres populations rigoureusement hexagonales. Ce qui tendrait à prouver qu'en trente ans – le livre a été publié en 1986, un an après la mort de son auteur – nous avons accompli de grands progrès dans la régression, nous approchant toujours plus près des enviables sommets de l'abîme.

mardi 30 août 2016

Détoxicomaniaque


C'est dans le journal de juillet.

samedi 27 août 2016

De l'utilité comptable du beurkini


La nécessité d'une aussi stupide polémique ne m'est pas apparue tout de suite, il me faut l'avouer : que pouvait bien me chaloir la manière dont, sur le sable ou les galets tout empoissés d'huile solaire, se vêtaient ces corps innombrables en état de mort cérébrale, ou au moins de catalepsie bronzante ? Mais, à force de me poser la question, j'ai fini par discerner une bonne raison de ne point empêcher l'usage du beurkini, et même, éventuellement, de le promouvoir.

Imaginons que, dans trois jours ou l'été prochain, un petit détachement de bons musulmans surarmés décide de s'en aller kärchériser une plage du Midi ou de la côté atlantique, à grandes rafales zigzagantes de Kalachnikov : comment feront ces moissonneurs de l'éternel enfer pour séparer le rare et précieux bon grain des respectueuses croyantes de l'ivraie des mécréantes impudiques ? Jusqu'à maintenant, ce devait être un casse-tête tel qu'il expliquerait assez bien que ces glorieux combattants ne soient point encore passés à exécution. Désormais, l'affaire sera simple : il leur suffira, d'un coup d'œil, de repérer les beurkinis, avant d'éviscérer en large et en travers toutes les salopes qui n'en portent mie. Non seulement ils feront là œuvre pie, mais en outre ils cloueront le bec méphitique de leurs détracteurs qui, avec la mauvaise foi qui les caractérise le plus souvent, osaient prétendre jusqu'à récemment que ces braves soldats dAllah tuaient aveuglément.

jeudi 25 août 2016

La photo lugubre du jour


La France d'avant, la France de pierre et d'air, contemplant les déjections bariolées que la modernité la plus échevelée, malgré les pots de chambre retournés en casques, a répandues sur ses tapis de sable et de siècles. Et il nous prend des impatiences : voyant tel méchef, qu'attend donc l'archange pour, d'un trait de feu, leur accabler le chef ?

vendredi 19 août 2016

Simon Leys ou l'anti-Belkacem

Simon Leys / Pierre Ryckmans sur le quai de la gare de Canberra, le 26 avril 2014, quatre mois avant sa mort.

Je dois d'abord adresser un grand merci à l'ami cher qui m'a chaudement recommandé la biographie de Simon Leys, sous-titrée : Navigateur entre les mondes. Elle est signée d'un certain Philippe Paquet, dont je n'avais onc ouï dire quoi que ce fût. Me renseignant, je découvris qu'il était coiffé de la triple casquette de sinologue, d'historien et de journaliste, ces deux derniers couvre-chef ne m'incitant guère à commander son œuvre. Fort heureusement, l'enthousiasme de l'ami fut plus fort que mes préventions, car il s'agit d'une biographie remarquable, telle qu'on n'en voit que rarement paraître en France – mais il est vrai que l'auteur est belge, à l'instar de son modèle. Il n'est pas si facile, pour un biographe, de trouver la bonne distance où se situer par rapport à son personnage, de repérer la frontière toujours assez mouvante qui sépare l'empathie de l'approbation béate, de se garder aussi bien de l'hagiographie que de l'enquête de police vétilleuse. Philippe Paquet y parvient sans peine apparente. Pas facile non plus de reconstituer les divers milieux, époques, pays dans lesquels a vécu le modèle, de les restituer vivants, aussi bien dans leur unité que dans leurs contradictions, d'en montrer les énigmes et d'en suggérer les clés. Là encore, M. Paquet s'en tire avec les honneurs. Comme, en sus de tout cela, il écrit dans une langue claire et précise, jamais jargonnante (mais qui trébuche à quelques reprises, pourtant ; notamment lorsqu'il semble croire que “expérience” et “expertise” sont, en français, synonymes…), et même assez élégante, il n'est pas exagéré de dire (formule journalistique) que ces six cents pages sont une complète et passionnante réussite. Il est vrai que l'homme qu'il a pris pour sujet est à soi seul un monument, dont on se sent parfois absurdement fier d'avoir été le contemporain ici-bas.

J'ignore tout à fait où l'on peut joindre M. Paquet ; si je le savais, je lui poserais sans tarder la question qui me taraude, depuis plusieurs jours que je vis partiellement avec lui. À plusieurs reprises, il fait allusion au journal que, si j'ai bien compris, Pierre Ryckmans a tenu pendant toute sa vie, ou, au moins, durant une très longue période. Et je donnerais gros pour savoir s'il est prévu d'éditer ce journal, et si oui dans des délais qui ne m'obligeraient pas à le consulter post mortem. Pour finir, et parce qu'il faut bien que je justifie mon titre racoleur, voici quelques lignes de Simon Leys. Elles sont tirées du discours qu'il prononça le 18 novembre 2005, lorsqu'il fut reçu docteur honoris causa de l'Université catholique de Louvain, où Pierre Ryckmans avait fait une partie de ses études, un demi-siècle plus tôt. Les voici :

« Si l'exigence d'égalité est une noble aspiration dans sa sphère propre – qui est celle de la justice sociale –, l'égalitarisme devient néfaste dans l'ordre de l'esprit, où il n'a aucune place. La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n'a d'application qu'en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n'est pas démocratique, ni l'intelligence, ni la beauté, ni l'amour – ni la grâce de Dieu. […] Une éducation vraiment démocratique est une éducation qui forme des hommes capables de défendre et de maintenir la démocratie en politique ; mais, dans son ordre à elle, qui est celui de la culture, elle est implacablement aristocratique et élitiste. »

Son biographe rapporte que le vénérable auditoire de Simon Leys avait été quelque peu secoué, ce jour-là, à Louvain, en l'entendant commencer son discours par une citation de Flaubert (dans une lettre à Tourgueniev) : « J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire. Mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler. » Simon Leys n'a jamais eu la langue dans sa poche, en les deux acceptions du mot langue : on s'en apercevra en lisant ou relisant la plupart de ses essais, qu'ils concernent ou non la Chine.

lundi 15 août 2016

Angoisse culinaire


On ne se représente que malaisément la déprime qui doit s'emparer de notre estomac lorsqu'il voit arriver un plat de tripes.

vendredi 12 août 2016

Mousse ! Il est donc marin, ton père ?

Pourquoi la solitude (qui est la mienne depuis hier et pour deux semaines) me ramène-t-elle toujours à Tristan Corbière ? (À François Villon aussi, mais restons pour ce soir avec Corbière.) Qu'est-ce qu'un vieil homme comme je le suis devenu sans m'en apercevoir a en commun avec ce Breton mort à 29 ans, né cent dix ans avant moi ? Pourquoi, installé dans mon fauteuil de salon, suis-je revenu ici pour tracer ces lignes ? 

Si l'on était tenté de croire Wikipedia, Corbière serait une figure du “poète maudit”. Mais non ! Pourquoi maudit ? Parce qu'il était malade et se croyait laid ? Qu'il a aimé une femme et une seule sans être payé de retour ? Parce qu'il rêve d'une épopée de marin et qu'il ne peut rien faire d'autre que lire les poètes qu'il aime et qui, d'une certaine façon, l'écrasent ?

Parce que ses Amours jaunes, son seul livre,  tomberont dans un silence parfait, et que Paul Verlaine ne les relèvera qu'après sa mort ? Parce qu'il rêvait de grand large et vécut confiné et souffrant ?

Tristan Corbière n'est pas maudit : il triomphe par quelques vers, il est vivant, et il rejoint modestement le Villon dont je parlais, en le sachant, par son Pardon de sainte Anne (“Mère taillée à coups de hache…”) qui renvoie à la Ballade pour prier Notre-Dame (“Dame du ciel, régente terrienne…”), et aussi par son épitaphe, qui est un écho de la Ballade du concours de Blois (“Je meurs de soif auprès de la fontaine”…) : “Il mourut en s'attendant vivre, et vécut s'attendant mourir.”

mardi 9 août 2016

Petites fleurs faignasses


C'est nous qui les avons baptisées ainsi, ces rondelles jaunes qui viennent en myriade dans le jardin depuis que, l'été aidant, j'ai cessé de tondre ; j'ignore tout à fait leur vrai nom, mais elles ressemblent plus ou moins à celles de la photo que j'ai choisie. Elles sont assez ridiculement touchantes, en raison de leur petite tête plantée au bout d'une tige trop longue et grêle. Leur surnom vient de ce qu'il ne faut pas compter les voir s'ouvrir avant dix heures du matin, quel que soit le temps, et que, dès quatre heures et demie ou cinq heures, elles sont déjà toutes refermées pour la nuit. On aurait pu aussi les nommer fleurs fonctionnaires.

samedi 6 août 2016

Le vivre-ensemble jeté en pâture


Durant quarante-huit heures, le suspense fut à peine tolérable. La vache solitaire et dépressive avait disparu de son pré et, sans nouvelle d'elle, nous avons oscillé constamment entre le meilleur et le pire, celui-là étant un regain de vie et d'enthousiasme ruminatoire, entraînant un retour de l'égarée parmi ses sœurs de pâture plus lointaine, tandis que celui-ci nous la faisait imaginer pendue de désespoir à la poutre maîtresse de l'étable.

Elle vient de réapparaître, la spleeneuse, et, si elle est toujours en position couchée, elle l'est tout près de notre haie mitoyenne, ce qui veut au moins dire qu'elle a trouvé en elle l'allant suffisant pour boitiller jusqu'ici. En outre, nouveauté, elle est entourée par une douzaine de moutons fraîchement délainés, qui doivent lui constituer ce que, en langage ovin, on nomme je crois une “cellule de soutien psychologique”, chargée de la distraire aussi bellement que possible.

mardi 2 août 2016

La mélancolie noire des bovins solitaires


Depuis trois ou quatre jours, dans la pâture derrière la Case, se trouve une vache, dépendant de la ferme située à l'autre bout de ce pré (voir, colonne de gauche, la couverture de mon journal 2011). Depuis seize ans que nous sommes ici, on y a vu tantôt des chevaux, mais plus aucun depuis plusieurs années, des vaches en troupeau et des moutons, alternativement. Une vache seule, c'est la première fois et nous en fûmes intrigués ; d'autant plus que celle-ci passe des heures sans se lever jamais, broutant couchée, ne se déplaçant que d'un mètre ou deux à la fois, rarement et sans qu'on ait le temps de la voir sur ses pattes, si encore elle s'y met. Il se dégage de cet animal pesant et immobile, comme affaissé sur lui-même, une impression de grande tristesse. Notre très vieille voisine étant venue nous apporter de petites pommes de terre nouvelles de son jardin, de celles dont il n'est nul besoin d'ôter la pelure avant de les manger, Catherine lui a parlé de notre vache solitaire et mélancolique ; et il est apparu que “mélancolique” était en dessous de la vérité. D'après elle, la voisine, la vache vient d'être opérée d'une patte et, depuis, refuse obstinément de se lever : quand les fermiers veulent la rentrer à l'étable, il leur faut faire donner les chiens pour qu'elle consente à se mettre debout. Catherine a d'abord compris que, suite à l'intervention vétérinaire, la station debout lui était encore pénible ; mais la vieille dame a alors ajouté : « Elle se laisse mourir. » Devant la mine dubitative de Catherine, elle a expliqué que c'était déjà arrivé, aux mêmes fermiers, avec une vache qui avait dû subir une césarienne et qui, à la suite de cette opération, s'était réellement laissée mourir, avec un complet succès. Celle-ci, d'après elle, suit le même chemin, victime de ce qu'on hésite un peu tout de même à nommer une dépression. Mais, après tout, pourquoi les bovins ne seraient-ils pas aptes, eux aussi, aux chagrins irréversibles ? D'autant qu'à force de ruminer…

dimanche 31 juillet 2016

L'écrivain, le traître et le petit délateur

Un peu surpris, ce matin, de recevoir déjà La Tour, le journal de Renaud Camus pour 2015, commandé il y a seulement quatre ou cinq jours. Naturellement, comme les années précédentes, j'ai cédé à la puérile pulsion consistant à filer directement à l'index, pour voir s'il était question de moi à un moment ou à un autre. Je n'ai droit, cette année, qu'à une seule “entrée”, celle du premier octobre ; elle n'est guère flatteuse pour moi, je le crains, mais elle mérite d'être un peu discutée. Je vais commencer par recopier le passage, et peut-être m'en tiendrai-je là pour ce soir, car il est un peu long. Voici :

« Plieux, jeudi 1er octobre 2015, minuit moins le quart. Jérôme Vallet a déposé sur Facebook, ce matin, je ne sais pourquoi, une discussion très désagréable à mon sujet, qui s'était déroulée sur le blog de Didier Goux, à son initiative, semble-t-il. Le consensus entre les participants était que mon inspiration littéraire avait subi un terrible rétrécissement, depuis le début du siècle. La majorité des intervenants attribuaient ce désastre à la place croissante de la politique, dans ma vie et dans mes écrits : elle avait terriblement décomplexifié et délittérarisé ma pensée et mon œuvre, qui avaient perdu toute vibration bathmologique de fait de ma concentration obsessionnelle sur des opinions et des thèmes précis, trop clairs, caricaturaux. D'autres, beaucoup moins nombreux, incriminaient l'amour, le bonheur, la vie de couple, trop régulière et paisible. Goux lui-même pensait qu'il fallait surtout chercher du côté de l'âge, de la réduction des moyens intellectuels et de la capacité littéraire, du fait de l'âge.

« Le piquant est que le rencontrant pour la première fois, il y a une quinzaine d'années, et confronté à son enthousiasme délirant qui m'embarrassait un peu (au moins socialement, devant des tiers), je lui avais prédit (un peu pour dire quelque chose) qu'un jour il ne le comprendrait plus du tout, cet enthousiasme ; et que toute cette ferveur exaltée se renverserait en son contraire exact, comme je l'avais vu cent fois arriver chez d'autres. Bien entendu il n'avait pas cru un mot de ce que je lui disais, et jurait ses grands dieux que pareil renversement ne se produirait jamais. »

Voilà le dossier, donc. Commençons par le second paragraphe. D'abord, une première erreur factuelle, dénuée d'importance ici : nous nous sommes rencontrés pour la première fois à la fin de l'année 2006, c'est-à-dire il y a un peu moins de dix ans. C'était à une réunion de lecteurs et d'amis qui, suite à une lecture publique faite par Camus à Beaubourg de l'une de ses églogues, avait eu lieu chez Jean-Paul Marcheschi, dans cette rue dont le nom m'échappe en ce moment, qui commence rue du Louvre, à la hauteur de la Bourse du Commerce (ou anciennement telle). Je ne me souviens pas d'avoir été particulièrement “délirant”, ni même très prolixe dans l'expression de mon enthousiasme – très réel, lui. Mais enfin, le vin rouge aidant, il est possible que je l'aie été. Ce dont je suis sûr, en revanche, c'est que c'est seulement quelques mois plus tard, lors de notre second dîner privé, dans le Gers, que Camus me fit cette réflexion que je l'aimais (ou admirais ?) trop et que, un de ces jours, je lui planterais un poignard dans le dos (ce fut son expression). Et, en effet, je lui avais alors juré que cela n'aurait jamais lieu. D'où son triomphe en demi-sourire et en forme de je-l'avais-bien-dit.

Seulement, Camus se trompe : bien loin de se transformer en “son exact contraire”, cet enthousiasme d'il y a dix ans est demeuré intact, pour les livres de lui publiés à cette époque et pour l'écrivain qu'il était (et est peut-être encore, après tout, même s'il persiste à n'en plus guère donner de preuves éclatantes). En clair, alors que par ce billet – que je vais aller relire ainsi que tous ses commentaires – j'exprimais, il me semble, une inquiétude au sujet de son pouvoir créateur, lui préfère se placer sur le terrain de la trahison. Or, il me semble que toute personne qui décide de rendre publics ses écrits accepte par là même, ou devrait accepter, que tel ou tel lecteur, après avoir été enthousiasmé par celui-ci, se déclare déçu de celui-là. On n'entre pas dans l'œuvre d'un écrivain comme on le fait en religion ; et, plongeant dans celle de Camus il  a dix ans, m'y immergeant totalement durant deux ans, et ne l'abandonnant jamais ensuite, je n'ai pas pour autant fait acte d'allégeance inconditionnelle à son auteur ; il n'y eut, entre nous, ni adoubement ni ordination : seulement, de moi vers lui, et c'est déjà beaucoup, une admiration pour la plupart des livres qu'il a écrits depuis 40 ans. Mais lui-même semble voir les choses autrement et plus ou moins me refuser cette liberté de jugement dont je parle, puisque, deux paragraphe plus loin, il évoque ma “désertion” ; or, je ne me souviens pas d'avoir jamais signé d'engagement ferme dans une quelconque armée camusienne.

Je viens de rechercher le billet mis en cause par Camus : impossible de mettre la main ni l'œil dessus ! Me voilà donc un peu embarrassé pour aborder le premier paragraphe, auquel je comptais arriver maintenant. Ce dont je me souviens, c'est d'y avoir envisagé, en tant qu'hypothèse, un tarissement, total ou relatif, de la veine créatrice, ou disons purement littéraire. Mais je suis bien certain de n'avoir jamais parlé de “réduction des moyens intellectuels”, ce qui aurait équivalu à traiter Camus de semi-gâteux, ou en voie de gâtification, chose qui ne m'a jamais effleuré l'esprit. Et parler, en ce qui me concerne d'un “abandon” est tout aussi inexact, puisque je n'ai jamais cessé de lire les livres de Camus à mesure qu'ils paraissaient, à en rendre compte souvent dans le blog, à dire mon adhésion presque complète (presque parce que je trouve l'expression Grand Remplacement plutôt malheureuse en elle-même) à ses thèses “politiques” et à recommander toujours aussi chaudement la lecture de son œuvre, comme un certain nombre de mes amis pourrait en témoigner.

Il y a tout de même une chose amusante, dans ces deux paragraphes, c'est lorsque Camus se demande pourquoi Jérôme Vallet a cru bon de transporter billet et commentaires sur Facebook. Comme s'il était surpris de ce petit jet de bile, évidemment destiné à semer la zizanie entre lui et moi, de la part d'un individu dont, lors de ce même dîner où il prophétisait son assassinat par moi, Camus nous avait dit ne plus le supporter, ni lui ni ses interventions sur les différents forums. Sur ce, je vais retourner à La Tour, dans la lecture de quoi, malgré mes divers abandon et trahison, je suis plongé depuis ce matin à peu près sans interruption.

jeudi 28 juillet 2016

Le temps venu des armes lourdes


En juin, on a kärcherisé tous azimuts.

lundi 25 juillet 2016

Asylum, dégâts collatéraux


J'ai acquis récemment un gros coffret de disques “blu-ray” comprenant les quatre premières saisons d'American horror story : un achat que je qualifierai d'anti-alcoolique. En effet, Catherine ayant la ferme intention, le mois prochain, de m'abandonner à moi-même et à mes funestes penchants durant deux semaines, pour aller faire la zouavesse dans une yourte au fin fond d'un bois canadien, il me fallait dresser de solides pare-feu entre moi et ma tendance aux libations massives dès lors qu'une certaine solitude conjugale descend sur la maison. Or, rien de plus efficace, quand on prétend remplacer l'ivrognerie honteuse par une “ivresse douce et raisonnée”, pour parler comme Juan Carlos Onetti, que la perspective d'une soirée de télévision comportant un lot raisonnable de meurtres, tortures, éviscérations en tous genres : la compréhension du scénario, ni la lecture agile des dialogues en sous-titres, ne s'accommode du sommeil plombé qui a tendance à saisir le franc buveur dès lors qu'il s'appesantit dans son fauteuil.

Hélas, comme toutes les âmes impatientes, je n'ai point pu y tenir, et, avant-hier soir, j'ai commencé à regarder les premiers épisodes de la saison 2 (les saisons, ici, sont tout à fait indépendantes les unes des autres, on peut donc gravir cet Éverest par n'importe laquelle de ses faces), qui s'intitule Asylum. Comme ce nom l'indique aux anglophones, et aux moins envasés du bulbe des autres, l'histoire se déroule en un centre psychiatrique où, dans les années soixante, on enfermait les fous criminels. J'ai été bien puni de ma précipitation. Non que la saison soit décevante, au contraire : elle est malsaine à souhait, et les acteurs, Jessica Lange en tête, sont parfaits. Mais il y a des retombées néfastes, dommageables à la santé mentale du téléspectateur.

Dans cet effrayant manoir, soumis à des règles aussi drastiques qu'absurdes, voire sadiques, il en est une particulièrement inhumaine : dans la salle commune, où les fous passent, désœuvrés, le plus clair de leurs journées, est diffusée en boucle, sans jamais la moindre interruption, la chanson de Sœur Sourire que tout le monde connaît. C'est pourquoi, depuis quarante-huit heures, je ne cesse plus, et ma raison en chancelle déjà, de me fredonner à basse voix, et avec un accent guilleret contredisant violemment le désespoir dans lequel je me sens plonger : 

Dominique, nique, nique
S'en allait tout simplement,
Routier pauvre et chantant…

C'est dur.

samedi 23 juillet 2016

Samedi rouge en noir et blanc


La sorte de bonheur que l'on éprouve, d'aucuns la qualifieront sans doute de “malsaine” – ou de “malsain” si l'on choisit d'accorder avec “bonheur”, ce qui peut se soutenir –, alors qu'il n'en est rien. C'est la joie tranquille du sage, ou simplement de celui que le hasard a fait demeurer chez lui, quand le tiers ou le quart de ses compatriotes sont saisis par une impérative bougeotte, à vocation méridionale ou atlantique, et vont se trouver englués dans une mélasse automobile qu'ils auront contribué à créer, dont ils sont l'un des innombrables et minuscules grumeaux. Il n'entre aucun sadisme dans cette évocation, encore adoucie par le voile d'une certaine nostalgie dès que l'on s'avise d'avoir ressemblé assez étrangement au garçonnet souriant sur son tas de valises et de sacs : même coupe de cheveux, même chemisette à petits carreaux, que l'on devine colorée comme un vitrail ou un livre d'images, même salopette dont les bretelles prennent un malin plaisir, tantôt l'une, tantôt l'autre, à glisser des épaules où elles devraient demeurer assujetties. C'est que l'on a, depuis ce temps comiquement ou tristement lointain – c'est selon –, appris les vertus de l'immobilité, d'abord chez Baudelaire, sans trop y croire, puis en soi, à mesure que fatigue et lassitude établissaient leur empire : on s'est mis, peu à peu, à craindre le tumulte et le mouvement et à ne plus trop s'enivrer des ombres qui passent ; on reste ici, où les aléas nous ont déposés, parce que l'on s'est persuadé, à force, que c'est chez nous. Et l'on regarde avec une gentille ironie ceux qui viennent de quitter maisons et villages pour aller se jeter dans l'écheveau des échangeurs et, un peu plus loin, sacrifier au rite de l'octroi rebaptisé péage ; sans pouvoir s'empêcher de songer que, peut-être, malgré les apparences brouillonnes qu'ils offrent, ceux-là sont plus avisés que nous, qui, par ces transhumances saisonnières et encore bon enfant, s'entraînent avec prudence à de plus vastes migrations.

vendredi 15 juillet 2016

De la maladie mentale chez les poids lourds


Cela devient très curieux à observer, de la part de nos “autorités” aussi bien morales que politiques, ces phénomènes de déni face aux actes de guerre menés contre nous par les musulmans (oui, oui : je stigmatise ; et, circonstance aggravante, je le fais en toute connaissance de cause). Plus la violence monte, plus, évidemment, il devient difficile de masquer sa source quasiment unique, et plus elles s'y emploient, avec une sorte de frénésie dont on sent bien qu'elle a annihilé chez nos impavides élites tout sens du ridicule. Ainsi, depuis ce matin, à propos du carnage qui a eu lieu à Nice, on parle sans honte, dans diverses gazettes, de “camion fou” ou de “chauffard”. Car chacun sait, et depuis toujours, qu'un poids lourd peut soudain, et sans prévenir, perdre l'esprit. On sent bien que, si le prochain kamikaze mahométan fait huit cents morts plutôt que quatre-vingts, il va devenir un “conducteur imprudent”. On le tancera fermement pour avoir eu le pied “un peu lourd” sur l'accélérateur et, après lui avoir implacablement retiré six points sur son permis, pour le conscientiser au niveau du conduire-ensemble un juge l'enverra, dans le cadre des travaux d'intérêt général, qui ont toujours donné de si merveilleux résultats, on l'enverra donner des cours de code de la route aux enfants des écoles, afin de les sensibiliser au problème de l'incivilité routière, laquelle peut frapper n'importe qui, de 7 à 77 ans.

Quant aux rescapés, nos bons apôtres ordonnateurs de cellules de soutien psychologique les enjoindront une fois de plus de “conserver leur rage bien au chaud pour plus tard”.

jeudi 14 juillet 2016

Chaque saison a ses fêtes


Le premier jour de l'année, la tradition veut que l'on mettre le téléviseur sous tension dès midi, afin de suivre, parfois d'une oreille un peu distraite, et souvent d'un œil agacé, le concert du Nouvel An retransmis du Musikverein de Vienne. C'est un plaisir que l'on peut s'offrir partout en France, pour peu que l'on possède le récepteur idoine. 

Le 14 juillet, les réjouissances commencent un peu plus tôt et développent un nombre considérablement plus élevé de décibels ; de plus, elles ont lieu dehors plutôt qu'au salon. Elles ont surtout ceci de précieux, voire de snob, que seuls quelques happy few géographiques peuvent en jouir, à savoir la poignée de privilégiés vivant entre Évreux et Mantes. Nous voulons parler de la mise en formation de la Patrouille de France qui, attendue tout à l'heure au long des Champs-Élysées, décrit auparavant, à l'aplomb de nos crânes, de majestueuses et tonnantes arabesques à basse altitude – sans aller toutefois jusqu'à écimer trembles et peupliers. 

C'est ainsi que l'on a pu nous voir, Catherine et moi, plusieurs fois durant l'heure qui vient de s'écouler, nous précipiter dehors au moindre vrombissement collectif, abandonnant chaque fois nos activités respectives, elle la confection d'une mystérieuse salade, moi la lecture de La Maison Philibert de Jean Lorrain. Jusqu'à ce que, lentement, tout bruit de moteur s'amenuise au Levant puis disparaisse, laissant les oiseaux et les longs-courriers reprendre la maîtrise des airs.

lundi 11 juillet 2016

Bulletin de cure


Il y a donc trois jours que le geste fatal – ou qui sauve, c'est selon – a été accompli. Les prémisses en avaient été posées la veille, par un billet au titre prémonitoire : Sécession radicale (descendez de dix ou quinze centimètres, vous le trouverez). Vingt-quatre heures plus tard, vendredi, je dynamitai du bout de l'index non seulement la blogroll officielle, mais encore les blogs et forums que je tenais en liste cachée, ne conservant que deux ou trois sites d'information ; geste accompli avec tout de même une infime trémulation car je me demandais ce qui allait se produire ensuite.

Eh bien, il est arrivé que je me suis fort bien porté, depuis, de ce qui aurait pu se vivre comme un sevrage, avec son cortège d'effets secondaires, et qui n'a été qu'une libération, toute simple mais intense et fort agréable. Me dire, deux ou trois fois par jour, que, dans les cloaques où je pataugeais encore naguère, les mêmes batraciens continuent de produire les mêmes bulles méphitiques, et que j'en ignore désormais l'éclatement de surface, voilà qui ne cesse de me procurer cette sorte de frétillement des papilles que l'on éprouve juste avant la première gorgée d'un vin que l'on sait être gouleyant. Jusques aux livres que je lis, qui m'en semblent plus beaux et plus larges.

jeudi 7 juillet 2016

Sécession radicale


C'est fini, je ne peux plus. J'ai fait des efforts, pourtant ; ç'a duré plusieurs années : je m'armais de patience et de mansuétude, me disant que cela leur passerait et que, après tout, mes frères humains n'avaient jamais été parfaits, ni moi. Mais je ne peux plus.

Les z'élites et leurs zélotes peuvent être qui ils veulent, porter les noms les plus prestigieux du moment, j'ai pris, il y a à peine plus d'une minute, cette décision de rupture radicale, alors que, sur Causeur, j'avais commencé à lire un article de Jacques Sapir consacré à je ne sais déjà plus quoi (et m'en félicite) : à la troisième ou quatrième ligne est arrivé ce semblant de verbe : acter. Bien sûr, je l'ai déjà vu passer trente fois, ou cent trente, ou mil e tre ; mais, soudain, je n'ai plus pu ; et j'ai pris le large. Je n'en veux pas spécialement à M. Sapir qui, après tout, n'est qu'un économiste, c'est-à-dire l'équivalent moderne d'un alchimiste médiéval ou d'un haruspice antique : c'est tombé sur lui, c'est tout. La décision s'est formée en une fraction de seconde : à partir de tout à l'heure, je cesserai immédiatement de lire tout article faisant grincer ces sortes de crécelles à lépreux : acter, éponyme (quand il est mal employé, c'est à dire presque constamment), initier, etc.

Je vais me priver de pensées profondes ou au moins de vues intéressantes, dites-vous ? Non, je suis persuadé du contraire : je crois que toute personne me disant qu'une décision a été actée est une personne qui, littéralement, ne sait pas ce qu'elle dit, qui ne s'entend pas parler ; de même celle qui pense avoir initié un projet, ou sa voisine qui croit que Madame Bovary est le roman éponyme d'Emma. Ils barbotent et clabotent : ils ne parlent pas.

Je fais sécession ; parce qu'on m'a appris que le viol était une chose horrible, et que ces gens violent ma langue (et la leur : c'est un viol aggravé d'inceste) dès qu'ils ouvrent la bouche. Si j'avais les moyens de leur y enfoncer un tisonnier rougi à chaque fois qu'ils émettent l'une de leurs monstruosités insoupçonnées et satisfaites, franchement je le ferais avec plaisir. Mais ce serait tout à fait inutile : autant s'éloigner.

mercredi 6 juillet 2016

Terrorisme : bref manuel de soumission bêlante


Que faire, face au terrorisme ? Comment réagir pour le contrer, le réduire, l'endiguer ? On a parfois la déprimante impression que personne ne le sait. Heureusement, si ! Certains esprits plus lucides et déterminés ont compris quelles armes il fallait opposer aux assassins et, surtout, dans quelles tragiques erreurs nous devions éviter de tomber. Je vous invite donc à vous rallier sans tarder aux conseils de cet infatigable combattant de l'avenir qu'est le soldat Sarkofrance. En voici un extrait :

La terrorisme à si grande échelle vise une terreur à laquelle il ne faut pas céder. Ne pas céder consiste d’abord à ne pas réclamer à chaque attentat de énièmes nouvelles mesures répressives, ne pas instrumentaliser les drames, ne pas réagir sauf pour exprimer une compassion envers les victimes; ne pas se disputer sur l’interprétation politico-sociale à donner à l’évènement; ne pas s’indigner contre telle ou telle religion.

Donc, premier point important, qu'un vain peuple ignore trop souvent : le terrorisme vise une terreur. Deuxième point, capital : pour contrer les violences, notre seule arme est le “ne pas” : ne pas réclamer (ça ne me viendrait même pas à l'idée), ne pas instrumentaliser (quelle horreur !), ne pas réagir (sauf pour pleurnicher et allumer des bougies), ne pas se disputer (sinon : au coin !), ne pas s'indigner contre la religion (et, bien entendu, ne même pas la désigner). Au cas où l'on douterait de son propre entendement, voire de sa raison, notre débonnaire combattant du ne-pas résume en une phrase sa philosophie de bergerie :

Ne pas céder au terrorisme consiste à ne pas réagir au terrorisme autrement que dans la solidarité et l’émotion.

Traduit du patois ovinophone en langage humain, cela veut dire qu'à chaque bombe doit répondre un nouveau ruissellement lacrymal, et que le moindre Allahou Akhbar ! doit être rendu inaudible par un concert de snif ! avec chœur de bêêê ! 
  
Si, malgré ces sages et judicieux conseils, l'un ou l'autre d'entre vous se sent encore un tantinet agacé par les agissements d'éléments mal contrôlés de notre belle espèce humaine, je l'invite fermement à méditer ce dernier précepte formulé par notre bon pasteur…

Et à conserver sa rage bien au chaud pour plus tard.

Je suppose que le temps n'est pas loin où l'on nous engagera aimablement, en vue de la tonte à venir, à fournir nous-mêmes la tondeuse. Avec le sourire, pour ne blesser personne.

mardi 5 juillet 2016

Le chat, le chien et la collerette

Nous venons d'aller récupérer Golo à la clinique vétérinaire de Saint-Aquilin, suite à une bénigne opération de la patte avant gauche, pratiquée hier soir. Évidemment, afin d'éviter les léchouilleries néfastes, elle est affublée d'une collerette de plastique blanc qui lui enserre la tête à la façon d'un entonnoir : elle semble la tolérer assez bien.

Assez bien pour un chat, ces pittoresques félidés devenant fréquemment à moitié hystériques lorsqu'ils se retrouvent ainsi affublés. Plus confiants, ou d'une nature davantage résignée, les chiens s'en accommodent en général beaucoup mieux ; mais aucun, je crois, au point de Balbec.

Suite à une opération dont j'ai perdu le souvenir de sa nature exacte, il avait dû lui aussi passer par cette épreuve durant une dizaine voire une quinzaine de jours. Dès le lendemain de son retour à la maison, nous comprîmes qu'il était inutile d'attacher l'engin autour de son cou, car il ne cherchait nullement à s'en débarrasser. Au bout de trois jours, nous lui retirions dans la journée puisque, ne nous quittant jamais d'une patte, il était facile de l'empêcher de mordiller les fils de la cicatrice. Nous ne lui remettions la collerette que si nous devions sortir, et chaque soir au moment du coucher. L'affaire était fort simple. Je saisissais l'entonnoir par sa partie large et le tendait vers le chien en disant : « Balbec ! Ta collerette ! » Et, docile, avec même un rien d'empressement, il venait glisser son museau par l'ouverture étroite, avant de rejoindre son panier – ce qui n'est qu'une image car ce chien-là a toujours obstinément refusé de dormir dans le panier que nous avions acheté pour lui, préférant la dureté lisse du carrelage. 

Et voilà comment, depuis une grosse demi-heure, je ne fais que penser à ce gros ours, mort depuis dix ans, presque mois pour mois. La collerette de plastique, c'est ma madeleine à moi.

dimanche 3 juillet 2016

Mort d'un cuistre


J'ai éclaté de rire tout seul, à la surprise légèrement réprobatrice du chat. C'était en apprenant (ici, mais on le trouvera ailleurs) que le vieux politicien bredouillant et stérile qui est mort hier, demandait par testament à ce qu'un hommage national lui fût rendu, aux Invalides, en présence du président de la République. J'ignorais que l'on pût pousser la cuistrerie à ce point où elle confine à la simplesse d'esprit. Une chance que le petit bonhomme n'ait point été de confession catholique : il nous aurait requis le pape et exigé de lui un procès en béatification. Est-ce cela que l'on appelle la retombée en enfance ? Allons, que la République soit bonne fille : qu'elle le lui donne, son petit bout de diplôme post mortem ; et surtout, après cela, que l'on n'en parle plus.

Mallarmé mis en pièces


C'est à l'heure où j'apprenais la mort d'un poète – en même temps que celles d'un politicien stérile et d'un pontifiant prix Nobel – que j'assistais, réjoui et jubilant, à l'assassinat féroce d'un autre. La mise en pièces se produit vers la fin d'un roman de Jacques Laurent, au titre étrange et laid : Le Miroir aux tiroirs. Il s'agit d'un dialogue entre le personnage masculin principal, Jean Brusse, et l'une des femmes qui croisent sa route, Sibylle, qu'il héberge chez lui plus ou moins à son corps défendant. C'est elle qui sonne la charge, laquelle survient sans prévenir, alors qu'il venait d'être question de Molière et, plus brièvement, de Marivaux :

« – Ah ! Vous êtes fort pour détourner une conversation ! Mais vous ne m'empêcherez pas de vous apprendre pourquoi vous adulez Mallarmé. Par intérêt. À la radio, on interview un mec, on lui demande ce qu'il déteste le plus, il répond : « La bêtise ! » et le tour est joué, sans avoir besoin de le dire il s'est décerné un brevet d'intelligence. Eh bien, il suffit de se réclamer de Mallarmé pour être classé dans l'élite. N'importe quel bourge puant accède à l'élite, s'il sait trois vers de Mallarmé, s'il avoue, presque à contrecœur, comme on reconnaîtrait une faiblesse, qu'il a beau faire, il lui faut reprendre son Mallarmé presque chaque jour, du moins s'en réciter quelques passages, qu'il se sait incapable de vivre sans lui, qu'après tout, ajoute-t-il avec un demi-sourire inspiré, c'est un vice mais qu'il est impuissant à lutter contre. Cette sale comédie est indigne de vous.

Jean s'adossa à la cloison et demanda d'une voix patiente :

– Puis-je vous faire remarquer que jamais au grand jamais vous ne m'avez entendu prononcer le nom de Mallarmé ?

– Vous cachez bien votre jeu, d'accord ! Tous les mallarméens sont des sournois. Et pourtant vous n'êtes pas sournois alors c'est à se demander… Vraiment je ne sais pas pourquoi je vous aime.

Ce dernier mot glissa sur Jean ; il l'interprétait dans un sens anodin, dans le sens d'aimer un copain, sa mère ou les épinards. Plus sensible, peut-être parce qu'elle donnait un autre pouvoir au terme qui lui avait échappé, Sibylle se réfugia derrière Mallarmé et se hâta de reprendre son réquisitoire contre le poète abhorré, contre ses dégueulis d'améthyste, ses abîmes savants comme des chiens de cirque, sa ratatouille de clartés mélodieuses, de chevelures de glace, de robes d'airain, ses ragoûts d'azur séraphique, de joyaux en veux-tu en voilà, de suprêmes tisons, de blonds torrents et de diamants fatals.

– Ce soir, à la télévision…

– Il avait horreur de la réalité, criait Sibylle, le cancre ! Il ne savait même pas la transposer. Ses rares bons vers sont du Baudelaire, non pas plagiés mais inspirés par, ce qui est plus délictueux. Ah ! le salaud ! Avec ses bacchantes jaunes, son regard de gardien de prison, je suis sûr qu'il sentait mauvais des pieds. Et quand on pense qu'il lui a suffi d'écrire un sonnet dépourvu de sens pour que par dizaines critiques et érudits s'acharnent, en faisant avouer les mots sous la torture et craquer la syntaxe, s'acharnent à trouver un sens à tout prix comme si leur idole était un demeuré qui n'avait pas été capable d'exprimer clairement ce qu'il avait à dire, ou un aliéné dont les propos devraient être traduits par un médecin ! »

Diatribe réjouissante dans son outrance même, et dont les derniers mots sonnent comme un écho à Paul Léautaud qui, aussi bien devant les vers de Mallarmé que les romans de Dostoïevski, grommelait : « Littérature de cabanon ! », avant de retourner bien vite à Stendhal, dont il partageait la dilection… avec Jacques Laurent.

mercredi 29 juin 2016

De la peine de mort et de l'infanticide

Je ne sais ce qui m'a poussé, ce matin, en ayant terminé avec Les Sous-Ensembles flous de M. Laurent, à reprendre La Vie sur terre de Baudouin de Bodinat, auteur mystérieux et revigorant, à la manière dont peut l'être un Cioran. Quoi qu'il en soit, à la page 52 de cette élégante édition due à L'Encyclopédie des nuisances, je suis tombé sur ce paragraphe (guillemets et italique sont de l'auteur) :

« S'il y a un axiome incontestable en logique, c'est celui-ci : Nemo dat quod non habet. Personne n'est forcé à donner ce qu'il n'a pas. » Et c'est pourquoi en amour les réclamations sont un tort, mais c'est une réfutation de la peine capitale que Nodier fonde sur cet axiome : l'antiphrase est d'une conséquence rigoureuse. Personne ne peut réclamer ou reprendre ce qu'il n'a pas donné. L'argument s'en suit aisément : or, si la vie de procède pas de la société, poursuit-il, s'il lui est impossible d'en accorder le bienfait à qui n'en jouit point et de la rendre à qui l'a perdue, elle sort tout à fait des bornes du droit en s'arrogeant le privilège de la reprendre. […]

Fort bien. L'argument, en effet, me parut non seulement recevable mais en outre judicieux. Seulement, juste après, je m'avisai que, de même que Nodier avait produit une antiphrase de l'axiome latin initial, je pouvais à mon tour établir une antiphrase de cette antiphrase, laquelle me donna ceci : On est en droit de réclamer ou reprendre ce que l'on a donné. Et c'est ainsi que l'on se retrouve tout bête, d'avoir, sans penser à rien moins, justifié l'infanticide.

L'abus de Bodinat est très probablement nuisible à la santé mentale, presque autant qu'à l'optimisme sans cause.

mardi 28 juin 2016

En mai, fais ce que peux


Dans le journal de mai, il n'est question de Vénus ni de Milo. Pourtant…