samedi 27 mai 2017

Dans la peau d'un migrant


Lundi matin, peu après l'aurore aux doigts de rose, Catherine et moi serons sauvagement expulsés de la maison ; ou, au contraire, contraints d'y demeurer sans sortir durant deux longues journées ; cela par un artisan carreleur qui, après avoir remis à neuf la terrasse (ou le balcon : je ne saurai jamais), envisage de s'attaquer à l'escalier qui y conduit. La seule solution tolérable nous est apparue très vite ; comme le dirait François Villon : Pour obvier à ces dangers / Mon mieux est je crois de partir. Nous irons donc passer deux jours dans la gargote ci-dessus photographiée…


… Il est hautement probable que, durant ces deux jours, et notamment vers le soir, et surtout s'il pleut, la pièce que voilà recevra notre empressée visite, et que, soucieux de ne pas faire perdre leur emploi aux nobles travailleurs, nous ferons appel aux diligents services de l'homme derrière le comptoir…


… Comme la culture ne perd jamais ses droits – ou, en tout cas, tente généralement de les récupérer entre deux dégustations maltées et tourbées –, les fauteuils du salon auront à supporter nos augustes fessiers, cependant que murs et fenêtres se porteront garants du silence qui sied à une lecture patiente et studieuse…


… Pour ma part, je lirai probablement un roman du curieux être que l'on voit ici (celui qui est assis), à moins que je l'aie fini d'ici notre départ, mais j'en serais surpris : ce n'est guère une lecture pour jeune homme pressé. L'écrivain se nomme Juan Carlos Onetti, il était urugayen, ce qui peut arriver à n'importe qui. Curieux personnage qui, dans ses dernières années – il a vécu 85 ans –, à Madrid où il résidait et est mort, ne quittait pratiquement plus son lit et y recevait ses visiteurs, journalistes compris, en pyjama, en fumant sans arrêt et en sirotant du whisky (comme on peut le vérifier ici). Le roman de lui que j'emporte s'intitule La Vie brève et possède un pouvoir d'envoûtement assez pernicieux. Rien de plus étrange que l'histoire de ce rédacteur publicitaire que l'on a chargé d'écrire un scénario de film, qui ne se décide pas à s'y mettre mais ne cesse d'y penser (ça me rappelle vaguement quelqu'un…) et qui, petit à petit, voit ses personnages fictifs prendre vie et envahir le roman que le lecteur a entre les mains. Cela pourrait être brouillon et assez vain : c'est d'une limpidité parfaitement maîtrisée, et les rapports entre la vie réelle et la vie rêvée acquièrent quelque chose de vertigineux. Le tout baigne dans une atmosphère désenchantée, assez noire, où la tristesse et un certain cynisme désabusé tiennent à peu près la balance égale. Je le déclare tout net : si vous ne lisez pas ce livre, vous resterez des branlotins jusqu'au Jugement dernier.

P.S. : Contrairement à mon habitude, j'ai fait ce billet d'annonce deux jours avant notre départ, et non le matin même, afin de laisser aux éventuels cambrioleurs le temps d'organiser quelque chose de propre, dont ils n'auront pas à rougir ensuite : l'amateurisme, en ce domaine, est aussi détestable que dans n'importe quel autre.

mardi 23 mai 2017

Cuba si !


Regroupés en une solide armée, trois lecteurs de ce blog me pressent de toutes parts pour que je publie un nouveau billet. Mais pour parler de quoi ? De politique française ? Du beau temps qui revient ? D'un carnage anglais qui ne doit surtout pas entraîner d'amalgames ? Mais pour parler de qui ? De M. Macron ? Des Républicains ralliés et de ceux qui les boudent ? De Pujadas outragé, Pujadas brisé, Pujadas martyrisé ? Restons sérieux, voulez-vous bien.

Évidemment, je pourrais vous entretenir assez longuement d'Alejo Carpentier, magnifique écrivain en compagnie de qui je vis depuis près d'une semaine, qui fait partie de ces grands Sud-Américains découverts autour de ma vingtième année et que j'exhume l'un après l'autre, quarante ans plus tard, ce qui entraîne de bonnes surprises (Vargas Llosa) et de mauvaises (Garcia Marquez). Depuis le début de ces travaux d'archéologie littéraire, Carpentier est ce qui m'est arrivé de meilleur. Et je pourrais facilement vous livrer une demi-douzaine de pages, pour vous dire tout le bien que je pense du Partage des eaux, du Siècle des lumières, ainsi que du Recours de la méthode que je suis occupé à terminer aujourd'hui. Je crois que je m'attacherais à montrer en quoi, tout en étant uniques, différents les uns des autres, ces trois magnifiques romans ont tout de même une forte unité, qui est celle de la vision et du style de leur auteur.

Mais je suis fatigué rien que d'y penser. Et puis, quoi : vous n'avez pas besoin de moi. Lancez-vous ! Ces trois livres sont disponibles d'occasion pour quelques piastres : achetez n'importe lequel, en vous laissant guider par leurs titres ou votre humeur, et sautez-y à pieds joints. Ou plutôt “tête la première”, car l'eau est d'une grande importance chez Carpentier ; celle du fleuve amazonien que l'on remonte dans Le Partage des eaux ; celles des mers Caraïbes que l'on écume à ses risques et périls à l'époque de la Révolution française et de l'Empire dans Le Siècle des lumières ; celles de l'Atlantique, enfin, que traverse plusieurs fois dans les deux sens le savoureux dictateur du Recours de la méthode, au gré des golpes que tentent les généraux de son pays pour le renverser, dès qu'il se trouve en France pour se livrer à ses instincts lubriques.

Du reste, rien n'est plus normal que ces traversées (il y en a aussi dans Le Siècle des lumières), dans la mesure où, de nationalité cubaine, Alejo Carpentier est pourtant né d'un père breton et d'une mère russe élevée à Genève, et a vécu un quart de siècle (mais en deux fois) à Paris. Un exemple de métissage parfaitement réussi : il en faut.

mardi 16 mai 2017

Un Balzac qui revient cher


Un jour, il y a quelques années de cela, parce qu'elle venait de lire et d'aimer la Béatrix de Balzac, Catherine se mit en tête qu'il lui fallait absolument voir Guérande. Et puis, aléas de l'existence, l'excursion traîna, fut remise, de nouveau envisagée, encore décalée, pour finir presque abandonnée. Elle a resurgi brusquement voilà deux ou trois mois, et, depuis ce matin, nous sommes en route pour le pays nantais, d'où nous rentrerons vendredi.


Comme nous aimons dormir au calme, avoir nos aises, être aimablement servis, que la table soit bonne et la cave accueillante, nous avons décidé de poser nos valises à quelques milles de Guérande, au Castel Marie-Louise de La Baule, gargote heureusement pourvue en piscine, thalasso, balnéo, et autres centres de tripotages relaxants que ces dames semblent tant apprécier, cependant que leurs hommes les attendent au bar anglais en testant des single malt.


Comme on ne peut décemment pas remplir ses journées des seuls sacrifices à Bacchus et à Carême, il est prévu que nous nous livrions à un peu de tourisme : vieilles cités pittoresques et alignements de grosses pierres sont au programme ; ils seront visités avec ce qu'il faut de nonchalance.

dimanche 14 mai 2017

Propos de bistrot au centre de Lima


Au détour d'une page de Conversation à La Catedral, Mario Vargas Llosa fait prononcer à l'un de ses personnages cette sentence : « Le journalisme, ce n'est pas une vocation, c'est une frustration. » On comprendra que la phrase m'ait laissé un assez long moment rêveur…

Sinon, c'est un extraordinaire roman que cette Conversation, dont j'ai, depuis avant-hier, lu environ 400 pages sur les 600 qu'il comporte : foisonnant, inventif, fiévreux, étrange, et en même temps profondément enraciné dans le Pérou des années cinquante (le roman est paru en 1969), alors sous le joug de l'une de ces dictatures militaires stupides et violentes dont l'Amérique latine s'était fait, à l'époque, une spécialité. Je tâcherai d'y revenir plus longuement quand il aura été (re)lu au complet, mais rien n'est certain puisque Catherine et moi partons en excursion (on peut difficilement parler de vacances quand on s'absente trois ou quatre jours) mardi matin. Si la paresse venait à l'emporter sur le devoir, on pourrait toujours se reporter à mon journal de mai, où j'en parle assez longuement ; en tout cas plus longuement que ce que vous venez de lire.

jeudi 11 mai 2017

Les pharmacies de garde à Buenos Aires


J'ai un peu exagéré, dans mon billet d'hier, en disant que l'on ne pouvait jamais savoir où on en était de la lecture de Marelle : il y a tout de même des repères, quelques “nœuds”, dans le livre de Julio Cortazar. D'abord parce que la lecture de toute la partie “roman” (chapitre 1 à 56 inclus) se fait dans l'ordre habituel : ce sont les chapitres “essais” qui viennent s'intercaler entre eux dans une distribution apparemment désordonnée. Par exemple, si à la fin du chapitre 18 (roman) on vous oriente sur le chapitre 112 (essai), puis sur le chapitre 74 (essai), vous pouvez être néanmoins certain que, rapidement, on va vous renvoyer au chapitre 19, et en aucun cas au 17 ou au 8 (que vous avez déjà lus). Donc, plus vous approchez du fatidique chapitre 56, plus imminente est la fin. En fait, le livre est construit comme un système solaire, dans lequel les chapitres “essai” (presque toujours très courts, souvent moins d'une page) seraient les astéroïdes, météorites, comètes, corps astraux divers, et les chapitres “roman” les planètes. Au centre de tout cela, un soleil.

Il s'agit d'un soleil noir, d'une étoile de nuit. Il est constitué, ce pivot majeur, par le chapitre 28 (qui, on le notera, se trouve donc à l'exact milieu de la partie “roman”), de loin le plus long des 155 : trente-cinq pages, soit près de cent mille signes. Il met en scène une fin de soirée et un début de nuit, se déroulant dans une chambre, ou un studio, d'un immeuble de la rue du Sommerard (et cette géographie a pour moi des résonances particulières, fortement agissantes, mais qu'il est inutile d'indiquer plus avant ici). Au début du chapitre se trouvent dans cette chambre sa locataire en titre, qui est aussi le personnage féminin principal du livre : une Uruguayenne prénommée Lucia mais que tout le monde appelle la Sibylle ; sur le grand lit qui occupe une bonne partie de l'espace est allongé son fils, un bébé dont on ignore l'âge exact, à qui elle a donné le prénom, le sobriquet plutôt, de Rocamadour, lequel, depuis plusieurs jours, a une forte fièvre, sans que l'on sache exactement de quoi il souffre (ce pourrait être une méningite) ; enfin, il y a Ossip Gregorovius, personnage difficile à saisir, à l'origine incertaine (il a par exemple trois mères, qu'il évoque tour à tour, avec force détails, en fonction de ce qu'il a bu : la vodka fait surgir telle de ses mères, le vin blanc telle autre, etc.). Gregorovius est amoureux de la Sibylle et il tente sa chance depuis que celle-ci a été quittée (la rupture, assez peu nette en plus, ne remonte qu'à quelques heures…) par Horacio, le principal personnage masculin du roman, argentin.  Tout se noue brusquement lorsque, vers deux heures du matin, arrive justement Horacio (parce qu'il pleut à torrent sur Paris et qu'il a envie d'un maté bien chaud…). En se penchant sur l'enfant qui semble endormi, il s'aperçoit qu'il est mort.

Très vite, comme s'ils répondaient à une sorte de SOS télépathique, arrivent les autres personnages, déjà connus du lecteur, tous plus ou moins exilés ou, en tout cas, en rupture de terre natale. Il a là, dans la chambre mal chauffée – mais bien pourvue en alcools et en disques de vieux jazz –, le couple américain formé par Ronald et Babs, le peintre Étienne, le Chinois Wong, et peut-être l'Espagnol Perico, mais je n'en suis plus très sûr. Chacun est tour à tour discrètement mis au courant de la mort subite de Rocamadour, sauf sa mère bien entendu. Une longue conversation s'installe, qui devient de plus en plus intellectuelle et fumeuse à mesure que l'ivresse gagne (on y croise, très entre autres, Rembrandt et Shakespeare, Wittgenstein et Van Eyck, ou encore le Livre des morts tibétain), et dont le but est de retarder le plus possible le moment où la Sibylle découvrira que Rocamadour n'est plus qu'un petit cadavre froid et bleuissant. Comme il ne faut pas le réveiller, tout le monde parle bas, ce qui n'empêche pas le vieil acariâtre de l'étage au-dessus, de cogner du balai avec fureur contre son plancher.

Ce chapitre représente la fois un pivot et une rupture. Celle-ci est perceptible notamment par le fait que, pour la première fois depuis le début du livre, on va ensuite errer de chapitre “essai” en chapitre “essai” (au moins une douzaine), comme si personne, après la mort de Rocamadour, n'osait revenir dans l'histoire principale. Et, quand on y revient enfin, aucun de ces intellectuels exilés n'est plus tout à fait le même qu'avant le chapitre 28, avant la nuit de la rue du Sommerard.

P.S. : Marelle présente des avantages annexes, que l'on aurait tort de tenir pour négligeables. Par exemple, grâce à une feuille de papier retrouvée dans sa poche par Horacio, le chapitre 31 nous procure la liste des différentes pharmacies de garde à Buenos Aires, avec leurs adresses et leurs numéros de téléphone.

N.B. : Comme il s'agit d'une liste établie au début des années soixante, il est possible que certaines de ces officines aient fermé depuis : on sera prudent de se renseigner avant d'entreprendre le voyage.

mercredi 10 mai 2017

Le roman façon puzzle

Julio Cortazar, 1914 – 1984.

Marelle est un roman étrange, saugrenu, puéril, dense, ludique ; et je pourrais encore ajouter une douzaine d'autres adjectifs qui lui correspondraient tout aussi bien. Sa construction “expérimentale” fleure bon les années soixante et le boom des écrivains latino-américains. Julio Cortazar fut d'abord argentin, c'est-à-dire qu'il fut beaucoup moins “latino” que bien d'autres, moins luxuriant qu'un Alejo Carpentier, moins tropical qu'un José Donoso, etc. Il possède d'autant plus cette cérébralité que l'on retrouve chez d'autres romanciers argentins, à commencer par Borges, qu'il a vécu à Paris durant les trente dernières années de sa vie.

Marelle est une sorte de vaste puzzle de près de 700 pages très serrées, distribuées en 155 chapitres de longueurs fort inégales, qui peut s'assembler de deux manières, ainsi qu'il est indiqué en préambule. On peut, traditionnellement, commencer le roman par le chapitre premier et lire les autres en suivant ; auquel cas, l'auteur nous avertit que nous devrons nous arrêter à la fin du chapitre 56, le reste n'ayant pas d'intérêt pour nous. Sinon, on peut aussi attaquer Marelle par le chapitre 73 pour, ensuite, se laisser guider dans le labyrinthe : au bas de chaque chapitre est indiqué le numéro de celui que l'on doit lire juste après. La première conséquence d'un tel parcours zigzagant est que, à force de sautiller d'une case à l'autre de cette gigantesque marelle, on ne peut plus savoir où on en est ; au bout de quelques heures de lecture, il devient impossible de discerner si on a lu un quart du roman, ou plutôt la moitié, ou si l'on s'approche des trois quarts : c'est le côté à la fois ludique et, il faut le dire, assez puéril, dans la mesure où, passé la première surprise, on discerne assez mal ce que cette “innovation” apporte. Car, finalement, il s'agit seulement de la réunion d'un roman plutôt traditionnel (mais pas tant que ça tout de même, et surtout fortement intellectuel), celui qui occupe les chapitre 1 à 56, assorti, ponctué, enluminé par ses nombreux commentaires, digressions, précisions, etc., qui occupent donc les chapitres 77 à 155, lesquels auraient parfaitement pu venir prendre place aux endroits où l'auteur a souhaité qu'on les lût. 

J'ai l'air négatif, comme cela, mais en réalité, mes retrouvailles avec ce livre, découvert aux alentours de ma vingtième année, sont plutôt heureuses, contrairement à celles vécues la semaine dernière avec Cent ans de solitude. Pourtant, à ceux qui ne connaîtraient rien de Cortazar, je déconseillerais de commencer par là : non seulement c'est du brutal (même si j'ai connu un Tchèque qui en lisait au petit-déjeuner…), mais surtout, le roman n'est pas le point fort de l'écrivain : les nouvelles sont le sommet de son œuvre. On peut trouver l'un ou l'autre de ses différents recueils pour à peine quelques euros : Les Armes secrètes, Octaèdre, Tous les feux le feu ou encore Façons de perdre.

Pour ceux qui aiment les chutes de billet en forme d'anecdote, on se souviendra que Julio Cortazar a obtenu la nationalité française en 1981, par la grâce de François Mitterrand, le même jour que Milan Kundera (mon Tchèque de tout à l'heure…). Ce qui a fait dire à je ne sais plus quel mauvais esprit, probablement réactionnaire, que Cortazar et Kundera étaient les deux seules nationalisations réussies par le socialisme.

lundi 8 mai 2017

8 mai, journée superfétatoire


Il m'a semblé, tout au long de ce jour d'après, que commémorer en grande pompe la victoire de nos grands-parents sur le nazisme était cette année tout à fait superflu, et même un brin dérisoire, dans la mesure où, pas plus tard qu'hier, nous avons glorieusement écrasé le fascisme dans les urnes, sans même le secours des Américains ni des Russes, simplement sous le poids de nos cœurs pleins d'amour, de tolérance et d'arrières-pensées. 

(Plat du jour : l'écrasée de fascisme et sa farandole de petits bulletins macronbiotiques à peine saisis.)

dimanche 7 mai 2017

Emmanuel de désertion


La plupart des bureaux de vote viennent de fermer ; je suppose que M. Macron, ce parfait syndic de faillite, doit être d'ores et déjà le prochain président de la République. Au fond, c'est tant mieux : lorsqu'il n'y a plus aucun remède, autant en finir le plus vite possible, dans l'intérêt même du malade entré en agonie. Pour les civilisations non plus, je ne suis pas favorable à l'acharnement thérapeutique. Le temps est venu d'entrer en désertion.

Deux jours de solitude


Après deux jours de lecture, pour cause de désintérêt grandissant, et même d'ennui, j'ai abandonné le plus célèbre roman de Gabriel Garcìa Màrquez aux alentours de sa deux-centième page. Du coup, je ne parviens plus du tout à comprendre ce qui avait pu motiver ma fascination lors de sa découverte (il est vrai que j'avais 20 ans à peine…), et encore moins les dithyrambes que je puis lire à son sujet, émanant des plumes les plus glorieuses : au sujet de Cent ans de solitude, certains (Pablo Neruda par exemple) n'hésitent pas à convoquer Don Quichotte et Pantagruel, tout de même !

C'est en essayant de discerner ce qui, dans ce roman, pouvait bien provoquer l'enthousiasme de Kundera (hors son amitié avec l'auteur…) que je pense avoir trouvé ce qui n'a pas tardé à m'y déplaire. Car, dans un autre domaine, Kundera est aussi un grand admirateur de Fellini que, pour ma part, j'ai bien du mal à supporter. Or je me suis rendu compte que l'explication était sans doute là : il y a en effet un gros point commun entre le cinéaste italien et le romancier colombien, et c'est ce côté laborieusement “féérique”, ce recours systématique et obligé au “merveilleux”, à la “magie”, choses auxquelles je suis décidément rétif. Surtout que Màrquez ne recule pas devant les ficelles les plus visibles, poussant la volonté de “faire poétique” jusqu'au kitsch, ou pas loin (ce qui rend, à mes yeux, d'autant plus étonnante la dilection de Kundera à son égard). C'est par exemple – exemple pris entre cent – la pluie de petites fleurs jaunes qui tombe durant toute la nuit suivant la mort de l'un des personnages… Au fond, il n'est pas impossible que ce soit justement cette powésie, ce “féérique” généreusement dosé, qui explique le stupéfiant succès de Cent ans de solitude. Ça plus le côté fable, à la morale suffisamment mise en évidence pour que tout lecteur ait la fierté de la trouver lui-même, l'allégorie bien soulignée de l'histoire de l'Amérique latine tout entière, résumée par le village de Macondo. Sans parler de la coquetterie consistant à brouiller artificiellement les pistes incertaines en donnant les mêmes prénoms à tous les Buendìa mâles, ce qui ne les rend à vrai dire ni plus ni moins intéressants pour cela.

Comme je n'ai vraiment plus la place de conserver les livres que je ne relirai jamais, celui-ci est parti directement à la poubelle au couvercle jaune.

mardi 2 mai 2017

Tu reviendras à Kundera


Depuis une dizaine de jours, je consacre l'essentiel de mes journées à relire les uns derrière les autres, et dans leur ordre chronologique, les romans de Milan Kundera, lecture que je panache avec celle de ses divers essais. L'œuvre (c'est le titre qu'il a voulu donner à l'ensemble) occupe deux volumes de Pléiade : le premier contient ses sept premiers livres (Risibles amours plus les six romans “tchèques” qui vont de La Plaisanterie à L'Insoutenable Légèreté de l'être) ; le second tome propose le dernier roman tchèque, L'Immortalité, ainsi que tous les écrits “français” – romans et essais – qui ont suivi. Je pense en avoir complètement terminé d'ici le prochain week-end, et pourrai donc ainsi savourer pleinement, l'esprit dégagé et le regard vide, comme lui, la belle victoire du petit Emmanuel.

Il n'est pas impossible que nous reparlions de Kundera dans quelques jours, pour peu que m'empoigne l'illusion que j'aurais des choses pas trop sottes à dire à son propos. Mais pas ce soir : si j'ai fait ce petit billet, c'est simplement parce que je trouve la gueule de Milan Kundera infiniment plus agréable à contempler, à l'ouverture de ce blog, que celles du chevalier à la triste figure chavézienne et du ravi de la crèche mariniste.

lundi 1 mai 2017

Mélenchon et Dupont sont dans une galère…

Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan sont des idiots ou des naïfs. L'un et l'autre ont pris pour argent comptant ce qu'on leur avait enseigné dans leur jeune âge, à savoir que, lors d'une élection, l'entre-deux tours sert, notamment pour les candidats malheureux du premier, à clarifier ses positions par rapport aux candidats demeurés en lice. Ils ont pensé (faut-il être resté gamin, tout de même !) qu'ils avaient le choix entre trois possibilités : soit appeler leurs électeurs à voter pour le candidat A, soit faire la même chose pour le candidat B, soit encore les laisser officiellement libres de leur choix – ce qu'ils sont de toute manière.

Jean-Luc a opté pour la troisième solution, ce qui a immédiatement fait de lui un salaud, un traître à la cause, un suppôt du nazisme, un pétainiste rampant, et j'en passe. À quelque temps de là, Nicolas a déclaré sa flamme à Marine, en révélant sans détour ce qu'il avait trouvé dans la corbeille de leur futur et encore hypothétique mariage : il est illico devenu une infâme dégobillure nazie, cent fois pis que Jean-Luc, lequel ne doit d'ailleurs pas être fâché qu'on lui lâche un peu les richelieus en s'intéressant à quelqu'un d'autre. 

Il ressort de ces deux palinodies que la nouvelle règle électorale est la suivante : entre les deux tours de l'élection présidentielle, les ralliements sont désormais obligatoires mais ne peuvent aller qu'à Emmanuel. Sinon, le rouleau compresseur progressiste vous transformera en crêpe immangeable. Et le premier qui parle de liberté de choix, ou autres vieilleries du même tonneau, se verra illico retirer six points sur son permis antifasciste, avec obligation de stage dans une officine estampillée pour les récupérer.

dimanche 30 avril 2017

Le comique électoral


Je ne sais si c'est la relecture intensive des romans de Milan Kundera – à quoi je me livre depuis une huitaine – qui me rend plus sensible que d'ordinaire à ce qu'on pourrait appeler le “comique de gravité”, mais je trouve cette information irrésistible de bouffonnerie :

Présidentielle 2017 : Luc Besson appelle à faire barrage au Front national.

La découvrant (ici), une sorte de vertige m'a saisi, suivi d'un petit hoquet qui pouvait passer pour un rire à demi étranglé. C'était hier ; depuis, je me suis répété la phrase à intervalles réguliers, lentement et en silence, et, chaque fois, j'ai pu constater que ma jubilation avait monté d'un cran. Son comique, pour moi ravageur, est difficilement explicable, encore moins démontrable, comme tous les comiques qui sont de simple juxtaposition ; d'autant qu'ici, on ne peut se contenter, pour exprimer tout le suc, de juxtaposer le nom du cinéaste pour adolescents en grande difficulté à celui du parti mélenchono-poujadiste : il faut pratiquer une transmutation préalable, afin de pouvoir mettre en regard le constructeur de barrage avec l'image qu'il se fait, qu'il ne peut que se faire, du parti lepénien. On obtient alors une sorte d'épopée de jardin d'enfants, à base d'épées laser en plastique, du genre : Oui-Oui mobilise contre Hitler, ou : Babar terrasse Pinochet. Et, comme il est d'usage, pendant la Guerre sainte la vente des billets reste ouverte.

jeudi 27 avril 2017

Petite balade en mémoire


Dans le voyage en nostalgie qu'elle s'est offert hier, Catherine a retrouvé, sur La Meute des gâteux, blog dédié à notre arche,  ce petit film immobile, saisi par elle en juin 2011, dans l'ordre où les photos se présentent ici. Golo, alors, avait quatre mois ; Swann, le lanceur d'alerte, dix ans ; Elstir, benjamin mais premier disparu, deux ans ; et Bergotte, elle qui a entraîné cette plongée dans la mémoire blogoréenne, cinq ans. Il ne reste plus que le félin, mais il grimpe de moins en moins aux arbres ; ce que les mésanges ne songent nullement à lui reprocher. Peut-être, d'ailleurs, s'abstient-il par défaut de public canin : le chat est parfois très cabot.




mercredi 26 avril 2017

Une fois passé les Vosges…


… Nous avons atterri là. C'était en mars.

lundi 24 avril 2017

Le dernier de la meute


Bergotte, 6 septembre 2006 – 24 avril 2017





vendredi 21 avril 2017

Changement de bestiaux, changement d'oiseau !


Les vaches de l'autre jour sont rentrées, les moutons d'aujourd'hui sont arrivés. Quant au merle plus ou moins moqueur qui escortait les bovins, il s'est vu remplacer par la pie, immédiatement baptisée “la Julie” par mes soins. J'ai fugitivement regretté qu'elle ne fût point coq : j'aurais essayé de vous bricoler quelque chose avec coq ovin…

jeudi 20 avril 2017

Ici l'ombre…


Il y a deux minutes, alors que je venais d'entrer dans la Case, le téléphone se met à sonner ; je décroche, bien certain qu'il ne pouvait s'agir que de l'un de ces horripilants Maghrébins des deux sexes, sous-payés (supposé-je) pour tâcher de nous vendre je ne sais quelles choses inutiles ou services superflus. C'était un message enregistré, comme il arrive parfois, qui commençait ainsi, de cette voix un peu trop décidée que prennent les adolescents lorsqu'ils veulent se vieillir et poser à l'homme. Il commençait ainsi : « Bonjour ! C'est Emmanuel Macron… » J'ai raccroché avant de savoir ce qu'il me voulait.

mercredi 19 avril 2017

Contrairement à ce qu'un vain peuple croit, les Portugais ne sont pas toujours gais


Cela fait quelque temps, une semaine, que je lis chaque jour, un peu le matin au réveil et encore un peu le soir avant le dîner, une trentaine ou une quarantaine de pages du Livre de l'intranquillité ; jamais davantage, et toujours en deux fois : c'est une lecture trop éprouvante, difficile, dérangeante, à la fois pénible – par son opacité même – et stimulante, dont je sens obscurément qu'à plus forte dose elle pourrait devenir néfaste, dangereuse ; sans être plus que cela capable de préciser en quoi. L'impression qui se dégage est celle d'un homme, Fernando Pessoa ou Bernardo Soares au choix, qui se meut à l'intérieur de son propre esprit comme les protagonistes du film The Cube se déplacent dans l'univers où ils viennent de s'éveiller : les différentes pièces du puzzle en trois dimensions ont beau être innombrables, presque infinies, au bout du compte on est toujours prisonnier, incapable de sortir – de la machine pour les héros du film, de son propre cerveau dans le cas de Pessoa. Sensation qu'il semble d'ailleurs éprouver lui-même, comme l'indiquent des notations de ce genre : « Entre la vie et moi, une vitre mince. J'ai beau voir et comprendre la vie très clairement, je ne peux la toucher. » Et on en arrive à se dire que, finalement, c'est sans doute le lot commun que l'on vient de découvrir (ou bien on le savait déjà mais on préférait regarder ailleurs) ; la différence est que la plupart d'entre nous, aux trois quarts sourds, muets et aveugles, est enfermée dans un cube unique dont nous ne discernons qu'à peine les parois, tandis qu'un Pessoa a au moins la ressource d'explorer toutes les chambres d'une prison beaucoup plus vaste. C'est lorsqu'on en arrive à ce type de réflexion que l'instinct de survie (ou le besoin d'un sommeil sans trop de soubresauts) commande de fermer le livre, jusqu'au soir ou au lendemain, et de revenir à Machado de Assis, quand ce n'est pas de remplir une grille de mots croisés.

samedi 15 avril 2017

Petit bonheur pascal de Sa Majesté Procrastin 1er


À peu près au mitan de la journée, hier, Sa Très-Incertaine Majesté Procrastin 1er, Grand Commandeur des Indécis, eut l'heur de s'aviser de ce que le monde chrétien venait d'entrer dans le week-end pascal. En conçut-il un regain de piété ? Une reviviscence de ferveur ? Non pas. Contemplant de son œil flottant les multiples provinces sur quoi il régnait, de la principauté des Hésitations au petit-duché des Expectatives, englobant même dans son regard panoramique les lointaines et immenses steppes de l'Indifférence, que borde au sud la mer des Découragements, il accueillit avec un diffus sentiment de liberté volée, le fait que ses Puissances tutélaires ne s'occuperaient point des affaires du royaume avant mardi et que, donc, il n'était nul besoin qu'arrivât dès lundi matin le riche fabliau qu'il s'était engagé à écrire pour elles, lequel devait chanter la gloire transséculaire de Monaco et de ses très-glorieux princes, puisque personne ne serait là pour s'en extasier. Et, soudain, le monde parut plus vaste à Sa Nonchalante Grandeur Procrastin 1er, l'air plus transparent et l'azur plus profond, par la grâce de cette journée supplémentaire qu'elle allait pouvoir consacrer tout entière à la paresse et à ses remords.

vendredi 14 avril 2017

Ces écrivains qui venaient du Brésil


Joaquim Maria Machado de Assis est un écrivain brésilien : il n'y a pas de sot métier. Né en 1839 à Rio, il était le fils d'un noir descendant d'esclaves et d'une Portugaise ; ce qui est bien la preuve que l'esclavage peut être une excellente chose car, sans lui, sans le merveilleux métissage qu'il induit souvent, nous eussions été privés d'un écrivain bien savoureux – voilà au moins un point acquis.

Savoureux, les Mémoires posthumes de Bràs Cubas le sont dès leur première page. On songe immédiatement au Tristram Shandy de Laurence Sterne, ce qui est à la fois tout dire et rien ; mais enfin on y songe. Du reste, il s'agirait là d'un Tristram Shandy inversé, puisque, si le livre de l'Anglais commence avant la naissance du narrateur, dans une sorte de longue ouverture fœtale, celui du Brésilien débute par le récit de l'agonie et de la mort du sien ; ensuite seulement on aborde sa naissance, et le récit se met à proliférer, hérissé d'incidentes, de multiples sentiers qui bifurquent, etc. ; tout cela sur un ton nimbé d'une ironie discrète, d'une sorte de demi-sourire nonchalant qui, par instant, laisse poindre un certain désenchantement, pour ne pas parler de tristesse, mais vite emportés l'un et l'autre par la turbulence du narrateur et du récit qu'il déploie, dans une sorte de vertige qui, là encore, nous ramène vers Sterne.

Comme je n'ai encore lu qu'un tiers du roman, il serait fort présomptueux de ma part de prétendre en dire davantage. Les éditions Métailié  ayant publié trois ou quatre autres livres de ce Machado-là, il est pourtant déjà probable que je ne m'en tiendrai pas à ce coup d'essai.

mercredi 12 avril 2017

Ettore Majorana, ombre étrange et pénétrante


À Dominique L.

Je ne sais si le professeur Étienne Klein est déjà allé à Nohant, mais c'est là-bas que m'a été offert le petit livre qu'il a consacré à Ettore Majorana, personnage étrange et pénétrant, que lui-même, son biographe, ou plutôt son évocateur, qualifie de “physicien absolu” ou encore de “théoricien fulgurant”. C'est d'une quête qu'il s'agit, un “sur les traces de”, tant le génie sicilien, né en 1906, semble n'avoir pas eu de vie, ou si peu, si ténuement, en dehors du noyau atomique où s'ébattait son cerveau : peu d'amis, aucune femme, presque pas de publications scientifiques mais toutes majeures et si en avance sur leur temps que certains de ses neufs articles – pas un de plus – ne seront pleinement compris et utilisables que plusieurs décennies après leur parution. 

Voici ce que son “patron”, Enrico Fermi, prix Nobel de physique en 1938, a dit de lui : « Dans le monde il y a plusieurs catégories de scientifiques : ceux qui font de leur mieux et ne vont jamais bien loin, et ceux, de premier plan, qui font de grandes découvertes, fondamentales pour le développement de la science [Fermi, sans fausse modestie, se rangeait lui-même dans cette seconde catégorie…]. Et puis il y a les génies, comme Galilée et Newton. Ettore était de ceux-là. »

Le 25 mars 1938, Ettore Majorana embarque sur le navire postal qui fait la navette entre Naples et Palerme ; le bateau lève l'ancre à dix heures et demie du soir et accoste en Sicile le lendemain matin à cinq heures et demie. Quelques lettres et un télégramme laisseront clairement entendre que Majorana a pris la décision de disparaître ; de fait, plus personne ne le reverra, ni vivant ni mort, sans que l'on puisse jamais avoir la certitude qu'il est encore l'un ou déjà l'autre. Le mystère de sa disparition ne sera pas élucidé. Mais les fulgurances de son génie restent une source vive pour les physiciens d'aujourd'hui.

On lira avec grand intérêt le livre du Pr Klein, dont la langue plutôt fluide gagnerait tout de même à être purgée de quelques scories. Ainsi, tel un vulgaire journaliste, le professeur semble croire que les mots éponyme et homonyme sont synonymes. Et, parfois, pris d'on ne sait quel esprit rond-de-cuir, il se met à renseigner les questionnaires au lieu de simplement les remplir. Ces petites embardées sont par chance peu nombreuses ; elles ne suffisent pas, en tout cas, à ternir la fascination qu'il nous communique envers son insaisissable modèle.

vendredi 7 avril 2017

Tu reviendras à Brassens


Au père B, pour le titre et le dîner d'avant-hier.

C'était à Châteaudun, vers 1971 ou peu après : je suis allé, avec mes premiers billets en francs, m'acheter deux disques “33 tours” ; l'un était, puisque mes parents possédaient le volume initial, le suivant de l'œuvre complète – complète alors : dix disques – de Brassens, le même que je récoute ce soir, pour la première fois depuis longtemps. C'étaient des disques dont la pochette était dénuée de la plus petite séduction : les dix ou douze titres contenus, écrits en grosses lettres majuscules noires, sur un pauvre fond d'imitation bois ; et, dans le coin en haut à droite, une tête de Brassens, noir et blanc, grossièrement découpée (on était dans une ère pré-photoshop, n'est-ce pas ?) la pipe aux lèvres comme il se doit. Je les ai tous achetées, ces galettes énormes, au rythme de mon argent de poche et des menus billets que je ne répugnais pas, alors, à ponctionner discrètement (croyais-je…) dans le porte-monnaie familial. À la fin des années soixante-dix, je connaissais le répertoire par cœur, mieux sans doute que son auteur lui-même : c'est un état de chose qui a duré longtemps, à l'aune de ma jeunesse d'alors.

Puis l'âge m'a atteint, comme je suppose beaucoup d'entre vous ; et les chansons de Brassens se sont mis à m'ennuyer un peu. On pouvait dire qu'il était chanceux, de m'assoupir seulement, par rapport à ce grand con de Brel, que je ne connaissais tout autant par cœur, mais qui s'était mis à me révulser, et qui me révulse encore à ce jour, au point que j'ai honte, face à moi-même, dans le silence de cette soirée, un peu pépiante au-delà de la fenêtre ouverte, de savoir encore nombre de ses chansons niaises.  Brassens, lui, je ne le rejetais pas, c'était presque pis, en tout cas plus triste : je dérivais de lui ; il s'éloignait, devenait incolore, comme une fresque ancienne dans un chœur d'église romane. Et je dois dire que je m'en voulais un peu de cela : il me semblais perdre quelque chose. Mais je n'y pouvais rien ; j'avais beau, de temps à autre, remettre ses disques sur ma platine virtuelle, échanger les 33 tours moches contre des cd qui l'étaient encore davantage, rien n'y faisait : Brassens et ses chansons m'assoupissaient, ou, plus grave, plus faux, faisaient naître en moi des nostalgies factices.

Et puis, plusieurs semaines déjà, un petit démon, un soir (conjugué évidemment à une bouteille de vin qui devait être du riesling), m'a poussé à “cliquer”, dans l'iPod, sur ce nom : Brassens, dont je ne me souvenais même plus que je l'avais accueilli dans ce sanctuaire électronique de poche. Il m'est alors apparu dans une jeunesse qui, ce soir encore, me reste difficilement explicable. Il n'empêche que, ce soir-là, si je me souviens bien, j'ai dû passer deux heures avec ce Brassens dont je pensais qu'il était resté coincé dans ma jeunesse, à quoi il appartenait tout entier.

Apparemment, si j'en juge par aujourd'hui, il en est sorti. Ou alors, lui mort et moi un peu vivant, nous sommes entrés ensemble dans notre vieillesse.

mardi 4 avril 2017

La Normandie et la Provence seront-elles solubles dans le Berry ?


Au moment où on lira ces lignes, nous aurons peut-être déjà mis le cap au sud, afin de rejoindre le Berry de Mme Sand ; dans le même temps, les vaucluso-phocéens Anna et Dominique auront, eux, pris la route du nord pour nous rejoindre. Le bivouac commun se fera ici. Notre retour aura lieu dans la journée de vendredi. On pourra toujours laisser des commentaires sous ce billet d'annonce, mais il est peu probable que je sois en mesure de les valider d'ici la fin de la semaine.

Sinon, sans bien savoir par quelle association d'idées probablement fortuite, il me revient que, en 1997, alors que nous nous trouvions en villégiature à Mortagne-au-Perche pour y signer l'achat de notre maison de l'Orne, l'un de nos amis parisiens avait eu l'élégante idée de téléphoner à l'Hôtel du Tribunal, où nous logions, pour commander (et payer, je suppose) une bouteille d'excellent champagne, qui nous fut donc gracieusement servie au moment de l'apéritif.

Comme on s'exprime sur internet : j'dis ça, j'dis rien…

dimanche 2 avril 2017

Qu'est-ce qu'il fout dans mon assiette, ce ridicule volatile ?


Finalement, sans doute à cause de la disproportion nette des forces en présence, la confrontation s'est déroulée dans une ambiance de doux pacifisme, broutage et picorage étant c'est bien connu les deux mamelles de la bonne entente entre espèces. Bref, un dimanche de parfait vivre-ensemble.

Photo de qui on sait.

jeudi 30 mars 2017

La vallée des avalés


En février, nous sommes partis à la recherche des disparus de Port-Royal.
Et, en un sens, nous les avons trouvés.

lundi 27 mars 2017

Eça de Queiroz : Flaubert ascendant Balzac


Serait-il exagéré de définir José Maria Eça de Queiroz comme un “écrivain français de nationalité portugaise” ? Sans doute, oui ; ne serait-ce que parce qu'il écrivait dans sa langue maternelle et non dans la mienne. Néanmoins, lorsqu'on lit La Capitale, que ce contemporain presque parfait de Zola écrivit à la fin des années soixante-dix, on a réellement l'impression de lire un roman français, avec toutefois un certain sentiment d'étrangeté diffuse, comme si une bizarrerie presque onirique s'était glissée là, subrepticement. C'est que La Capitale, de par son sujet, son déroulement, les milieux dans lesquels évolue l'histoire, lorgne de façon explicite du côté des Illusions perdues balzaciennes (du reste, Eça de Queiroz fait explicitement référence à Balzac plusieurs fois dans le livre) ; mais, en même temps, le lecteur s'aperçoit tout de suite, avant même qu'Artur Corvelo, ce “grand homme de province” ne monte à Lisbonne (est-ce que les provinciaux portugais montent à Lisbonne comme les Lorrain ou les Gascons montent à Paris ?), que ces Illusions perdues lusitaniennes ont été vidées de leurs personnages  balzaciens pour être remplacés par ceux de l'Éducation sentimentale de Flaubert, Lucien Chardon s'est mué en Frédéric Moreau, avec tous les rétrécissements que cela entraîne, de même que les autres protagonistes se sont eux aussi débalzacisés et flaubertisés. Du reste, si l'histoire doit beaucoup à Balzac, le style, lui, penche très nettement du côté de Flaubert ; au point que, souvent, il faut aller vérifier le nom de l'auteur sur la couverture pour être bien sûr qu'on est à Lisbonne et non à Paris ou à Yonville. Exemple de phrase parfaitement flaubertienne – mais je pourrais en citer cent autres (c'est moi qui souligne) : « Il mangeait d'un appétit tout provincial et les noms français des plats les lui faisaient trouver meilleurs. » Ou encore ce début de paragraphe : « Le Moyen Âge l'enthousiasma, avec ses cathédrales et ses monastères, et le Rhin gothique avec ses châteaux d'héroïques burgraves dressés sur des pitons rocheux ; l'Orient l'enchanta, avec ses cités hérissées de minarets où se posent les cigognes, les caravanes dans le désert, les jardins des sérails où soupire, en même temps que le murmure de l'eau, la passion musulmane ; puis il fut attiré par la Renaissance italienne, ses galants Décaméron et la pompe de ses papes, etc. » ; on croit voir se dérouler une des rêveries frelatées et sans prise sur rien d'Emma Bovary.

Pour autant, le Portugais n'est pas le vil imitateur de ses prédécesseurs français (pour qui il ne s'est jamais caché d'avoir une très grande admiration). Il fait preuve presque tout le temps d'un humour légèrement teinté de cynisme qui le ferait plutôt pencher du côté de Dickens, mais avec un ton bien à lui, moins “bon enfant” que celui de l'Anglais. Il peut même lui arriver d'annoncer, de préfigurer des livres encore dans les limbes. Ainsi cette phrase : « Il s'extasia devant l'illustre Fonseca qui, dans son horreur pour les expressions vulgaires, commandait un bifteck chez Carneiro en s'écriant : “Apportez-moi un lambeau du vieil Apis préparé selon les formules du progrès !” » Est-ce qu'on n'a pas, soudain, l'impression que vient de se mettre à parler le Bloch de Proust ? De même, lorsque le personnage du journaliste parasite et exploiteur de gogos (son nom est en train de m'échapper) s'exclame “Tout pour les amis, tout !”, est-ce qu'on n'entend pas déjà monsieur Verdurin ?

À ce stade de mes ratiocinations, il est temps d'avouer que je n'ai encore lu que 230 pages sur 500, et que la suite du roman va peut-être m'infliger, ce jour ou demain, de sévères démentis.

samedi 25 mars 2017

Il y a la houle qui me saoule…


Il y a deux jours, c'était dans l'après-midi, Catherine se trouvait en même temps au petit salon et aux prises avec son iPad. Au moment où, gobelet de café en main, je passais près de la porte, je l'entendis s'exclamer à mi-voix (et, oui, on peut parfaitement s'exclamer à mi-voix, foutez-moi la paix !) : « Bon, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ? » In petto je me mis à fredonner :

Qu'est-ce qu'il y a
Qui n'va pas
Mon vieil Atlantique ?
Ici tout l'monde va très bien
À part mon p'tit chien…

C'était une impulsion aussi mauvaise que pernicieuse : depuis quarante-huit heures, à tout instant de la journée, il s'en trouve toujours un de nous pour chantonner le refrain maléfique et s'irriter de sa prégnance. Donc, comme il n'y a aucune raison que nous fussions les deux seuls punis, je somme les aimables passants d'écouter séance tenante ce qui vient maintenant.


mardi 21 mars 2017

Le mal vient de plus loin


Il resterait à établir pourquoi, après avoir fait l'acquisition de trois ou quatre livres portugais, j'ai brusquement, sans même les avoir entrouverts, bifurqué vers Francis Scott Fitzgerald et Christopher Isherwood. Mais ce n'est pas très important ; et, du reste, je le sais fort bien : trois phrases de Bernard Frank y ont suffi. On n'est pas plus volage que moi.

Les Européens que nous sommes ont tendance à imaginer tout neuf le problème des minorités et de nos rapports difficiles avec elles ; nous pensons souffrir d'un cancer encore jeune, dont les métastases demeureraient encore réversibles – exception faite, bien entendu, de ceux qui, clamant leur pleine santé, se persuadent qu'ils le sont réellement. Or, il semble que le mal vient de plus loin, pour parler comme Flannery O'Connor ; plus loin dans l'espace, plus loin dans le temps.

Le bref roman de Christopher Isherwood intitulé Un homme au singulier (A Single Man) date de 1964 et a été écrit en Californie, où s'était réfugié l'auteur dans l'espoir d'y vivre son homosexualité de manière moins contrainte que dans son Angleterre natale. Il raconte une journée (la dernière ? Le doute demeurera) de la vie d'un professeur d'université nommé George, homosexuel presque quinquagénaire vivant absolument seul depuis la mort de son compagnon, Jim, quelques mois plus tôt dans un accident de voiture. Dans le premier tiers du livre, c'est-à-dire au milieu de la matinée, nous assistons au cours que donne George, sur un roman d'Aldous Huxley qui n'est pas nommé mais qu'un moins ignare en littérature anglaise n'aurait sans doute aucune peine à identifier. Vers la fin de ce cours, la discussion avec certains de ses étudiants l'amène à se lancer dans une sorte de péroraison à propos des minorités (j'en supprime quelques passages, incompréhensibles pour qui n'a pas lu les soixante-dix pages qui la précèdent ; les mots et passages soulignés le sont par Isherwood) ; voici :

« Bon… maintenant, voici les libéraux – dont font partie, j'espère, toutes les personnes qui sont dans cette salle ; ils déclarent : “Les minorités ne sont que des êtres humains, comme nous.” Bien sûr, que les minorités sont des êtres humains ; des êtres humains, non des anges. Bien sûr qu'elles sont comme nous – mais pas exactement comme nous ; voilà l'état d'hystérie libérale que nous ne connaissons que trop, où l'on se met à raconter qu'en toute sincérité l'on ne voit aucune différence entre un noir et un Suédois […]

» Ainsi, reconnaissons-le, les minorités sont formées de gens dont l'aspect, les actions et les pensées diffèrent probablement des nôtres, et qui ont des défauts que nous n'avons pas. Il se peut que leur aspect et leurs actions nous déplaisent, et que leurs défauts nous soient odieux. Mieux vaut reconnaître qu'ils nous déplaisent et nous sont odieux, que d'essayer de barbouiller nos sentiments de sentimentalité pseudo-libérale. Si nous considérons nos sentiments avec franchise, nous avons une soupape de sécurité ; si nous avons une soupape de sécurité, en réalité nous risquons moins de nous lancer dans les persécutions… Je sais bien qu'une pareille théorie n'est pas à la mode aujourd'hui. Tous autant que nous sommes, nous n'arrêtons pas de nous efforcer de croire que, si nous ignorons une chose assez longtemps, elle disparaîtra purement et simplement. […]

» Bien entendu, la persécution en elle-même est toujours un mal, je suis certain que nous sommes tous d'accord là-dessus… Mais le pire, c'est que nous tombons maintenant dans une autre hérésie libérale. Parce que la la majorité persécutrice est abominable, disent les libéraux, la minorité persécutée doit être nécessairement d'une pureté sans tache. Ne voyez-vous pas combien c'est absurde ? Qu'est-ce qui s'oppose à ce que les mauvais soient persécutés par les pires ? Tous les chrétiens massacrés dans l'arène étaient-ils obligatoirement des saints ?

» Autre chose. La minorité a son propre type d'agressivité. Elle provoque positivement les attaques de la majorité. Elle hait la majorité – non sans raison, je vous l'accorde. Elle hait même les autres minorités – parce que toutes les minorités sont en compétition : chacune proclame que ses souffrances sont les plus atroces, et que les torts qu'elle subit sont les plus graves. Et plus toutes ces minorités haïssent, plus elles sont persécutées, plus elles deviennent méchantes ! »

Texte écrit il y a plus d'un demi-siècle, donc, et dans quoi est démontée presque pièce à pièce cette “compétition victimaire” dont nous pensons qu'elle est apparue chez nous, à l'abri de nos anciens parapets, il y a vingt ou vingt-cinq ans tout au plus. Il reste que, faisant immédiatement suite à celle de Gatsby – cette valse lente animant des spectres –, la lecture d'Un homme au singulier n'est pas exactement de celles qui vous donnent envie de croire en l'homme et son avenir flamboyant – à moins qu'il ne flamboie comme un Walhalla en fin de tétralogie.

lundi 20 mars 2017

Le cardinal Mitterrand et le révérend père jésuite


Il m'a toujours paru qu'établir une comparaison entre le cardinal de Richelieu et le président Mitterrand était faire un trop grand honneur à l'un des deux. Pourtant, lisant un portrait du premier, c'est bien le visage du second qui est m'apparu derrière les lignes, comme en sous-impression. On le doit, ce portrait, à la plume du R.P. Nicolas Caussin, jésuite de son état, qui fut un temps le confesseur du jeune Louis XIII ; il avait remplacé dans cet office une ribambelle d'autres membres de la Compagnie, dont le plus connu est sans doute Pierre Coton, qui avait d'abord été le confesseur du feu roi Henri IV. Même charge, donc, mais tâches radicalement différentes : autant le père Coton devait consacrer une bonne partie de sa persuasion à détourner Henri de ses passions adultérines, autant son successeur employait la sienne à faire enfin entrer le jeune Louis dans le lit de la reine Anne pour qu'il s'y comportât en souverain ; on assure qu'il finit par y parvenir, le futur Louis XIV en faisant foi. Quoi qu'il en soit, voici le cardinal vu par le confesseur :

« Son esprit est extraordinaire et a toujours affecté d'aller aux extrémitez, sans passer par le milieu. Il est plus vaste qu'il n'est grand, hautain sans être haut, et fier sans être généreux. La finesse y passe beaucoup la prudence.

» Il ne se montre à personne avec le même visage de peur de donner quelque entrée dans son esprit. Il est hardy contre les timides et timide contre les hardys. Une heure le voit espanouy, et l'autre sur des espines… La probité est bannie de son âme, et l'ambition occupe toutes les régions de son cœur…

» Son abord est gracieux et sa langue flatteuse. Il est complaisant à ceux qu'il veut gaigner, et terrible à ceux qu'il a gaignez. Il mesure la foy à ses intérêts, et on dit qu'il escrit ses promesses sur le sable. Il arrive souvent que ce qu'il dit le plus est ce qu'il veut le moins. Il attend qu'on devine ses volontés, et sy vous ne faites rien, vous estes puny pour n'estre pas devin ; si vous faites mal, vous estes blasmé de témérité. Ses ombrages trouvent assez de fondement sur des cheveux et sur des atômes.

» Sa haine est pour les généreux, et son mespris pour ceux qui l'adorent. Son humeur le rend insupportable à ses amys et irréconciliable à ses ennemis. Il se donne la gloire de tout ce quy est mal fait sur autruy, et c'est toujours un grand crime chez luy que d'estre malheureux… »

En écho, on peut citer les deux lignes lapidaires que, en ses Mémoires, Richelieu consacre au confesseur du roi, « plus plein de lui-même que de l'esprit de Dieu, plus simple que malicieux, plus dénué de jugement que de bonne volonté, brouillon, inquiet, artificieux et trop occupé des affaires de l'État ». Et l'on sent bien que, chez le cardinal, c'est ce dernier défaut, le fait d'empiéter sur ses propres plates-bandes, qui devait paraître le moins pardonnable.

jeudi 16 mars 2017

Soyons portugais, au moins pour un moment

José Saramago, 1922 – 2010
De tous les écrivains dont le Portugal n'a pas manqué de faire offrande au monde et à notre appétit, je ne connaissais que Fernando Pessoa et José Saramago ; encore n'avais-je lu qu'un seul ouvrage de chacun : Le Livre de l'intranquillité pour le premier et L'Aveuglement pour le second. Depuis, je vivais paisiblement dans l'ignorance de tous les autres. Par quel chemin escarpé et ronceux, alors, suis-je arrivé il y a quelque temps jusqu'à Miguel Torga ? Pas moyen de m'en souvenir. Toujours est-il que j'ai fait venir à moi deux de ses livres : La Création du monde, que Wikimachin qualifie assez curieusement de “roman autobiographique”, et En franchise intérieure, extraits de son journal entre 1933 et 1977. Je n'ai pas encore ouvert La Création, mais le journal fait mes délices depuis deux ou trois après-midi (mes matinées sont prises par l'histoire des jésuites…) ; en principe je n'aime pas les journaux d'écrivains autrement que complets ; mais quand on lit “en VF”, il faut savoir se contenter de ce qui a été traduit, surtout si le travail a reçu l'imprimatur de l'auteur, ce qui est le cas. 

À partir de là, une certaine contagion a gagné, dont je pense avoir perdu le contrôle, puisque je viens de commander des livres de deux autres polygraphes lusitaniens (qu'est-ce qu'on n'irait pas écrire pour éviter une répétition !), dont c'est à peine si les patronymes s'étaient déjà frayés un chemin au travers du rideau de poils que j'ai dans les oreilles (ça, c'était pour conforter Nicolas dans ses préjugés à propos des réactionnaires authentiques) : La Capitale d'Eça de Queiròs (l'accent sur l'o est dans le mauvais sens, mais pas moyen de me rappeler la façon de faire ; et puis, ils n'ont qu'à écrire comme tout le monde, ces traîne-savates), Amour de perdition de Camilo Castelo Branco ; à quoi j'ai ajouté En chair vive, le second volume du journal de Torga, qui va de 1977 à sa mort, ou presque. Si, avec tout ça, il ne me vient pas des envies irrépressibles de gambas a la plancha généreusement arrosées de vinho verde, ce sera à désespérer de l'influence de la littérature sur les centres gustatifs.