lundi 27 mars 2017

Eça de Queiroz : Flaubert ascendant Balzac


Serait-il exagéré de définir José Maria Eça de Queiroz comme un “écrivain français de nationalité portugaise” ? Sans doute, oui ; ne serait-ce que parce qu'il écrivait dans sa langue maternelle et non dans la mienne. Néanmoins, lorsqu'on lit La Capitale, que ce contemporain presque parfait de Zola écrivit à la fin des années soixante-dix, on a réellement l'impression de lire un roman français, avec toutefois un certain sentiment d'étrangeté diffuse, comme si une bizarrerie presque onirique s'était glissée là, subrepticement. C'est que La Capitale, de par son sujet, son déroulement, les milieux dans lesquels évolue l'histoire, lorgne de façon explicite du côté des Illusions perdues balzaciennes (du reste, Eça de Queiroz fait explicitement référence à Balzac plusieurs fois dans le livre) ; mais, en même temps, le lecteur s'aperçoit tout de suite, avant même qu'Artur Corvelo, ce “grand homme de province” ne monte à Lisbonne (est-ce que les provinciaux portugais montent à Lisbonne comme les Lorrain ou les Gascons montent à Paris ?), que ces Illusions perdues lusitaniennes ont été vidées de leurs personnages  balzaciens pour être remplacés par ceux de l'Éducation sentimentale de Flaubert, Lucien Chardon s'est mué en Frédéric Moreau, avec tous les rétrécissements que cela entraîne, de même que les autres protagonistes se sont eux aussi débalzacisés et flaubertisés. Du reste, si l'histoire doit beaucoup à Balzac, le style, lui, penche très nettement du côté de Flaubert ; au point que, souvent, il faut aller vérifier le nom de l'auteur sur la couverture pour être bien sûr qu'on est à Lisbonne et non à Paris ou à Yonville. Exemple de phrase parfaitement flaubertienne – mais je pourrais en citer cent autres (c'est moi qui souligne) : « Il mangeait d'un appétit tout provincial et les noms français des plats les lui faisaient trouver meilleurs. » Ou encore ce début de paragraphe : « Le Moyen Âge l'enthousiasma, avec ses cathédrales et ses monastères, et le Rhin gothique avec ses châteaux d'héroïques burgraves dressés sur des pitons rocheux ; l'Orient l'enchanta, avec ses cités hérissées de minarets où se posent les cigognes, les caravanes dans le désert, les jardins des sérails où soupire, en même temps que le murmure de l'eau, la passion musulmane ; puis il fut attiré par la Renaissance italienne, ses galants Décaméron et la pompe de ses papes, etc. » ; on croit voir se dérouler une des rêveries frelatées et sans prise sur rien d'Emma Bovary.

Pour autant, le Portugais n'est pas le vil imitateur de ses prédécesseurs français (pour qui il ne s'est jamais caché d'avoir une très grande admiration). Il fait preuve presque tout le temps d'un humour légèrement teinté de cynisme qui le ferait plutôt pencher du côté de Dickens, mais avec un ton bien à lui, moins “bon enfant” que celui de l'Anglais. Il peut même lui arriver d'annoncer, de préfigurer des livres encore dans les limbes. Ainsi cette phrase : « Il s'extasia devant l'illustre Fonseca qui, dans son horreur pour les expressions vulgaires, commandait un bifteck chez Carneiro en s'écriant : “Apportez-moi un lambeau du vieil Apis préparé selon les formules du progrès !” » Est-ce qu'on n'a pas, soudain, l'impression que vient de se mettre à parler le Bloch de Proust ? De même, lorsque le personnage du journaliste parasite et exploiteur de gogos (son nom est en train de m'échapper) s'exclame “Tout pour les amis, tout !”, est-ce qu'on n'entend pas déjà monsieur Verdurin ?

À ce stade de mes ratiocinations, il est temps d'avouer que je n'ai encore lu que 230 pages sur 500, et que la suite du roman va peut-être m'infliger, ce jour ou demain, de sévères démentis.

samedi 25 mars 2017

Il y a la houle qui me saoule…


Il y a deux jours, c'était dans l'après-midi, Catherine se trouvait en même temps au petit salon et aux prises avec son iPad. Au moment où, gobelet de café en main, je passais près de la porte, je l'entendis s'exclamer à mi-voix (et, oui, on peut parfaitement s'exclamer à mi-voix, foutez-moi la paix !) : « Bon, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ? » In petto je me mis à fredonner :

Qu'est-ce qu'il y a
Qui n'va pas
Mon vieil Atlantique ?
Ici tout l'monde va très bien
À part mon p'tit chien…

C'était une impulsion aussi mauvaise que pernicieuse : depuis quarante-huit heures, à tout instant de la journée, il s'en trouve toujours un de nous pour chantonner le refrain maléfique et s'irriter de sa prégnance. Donc, comme il n'y a aucune raison que nous fussions les deux seuls punis, je somme les aimables passants d'écouter séance tenante ce qui vient maintenant.


mardi 21 mars 2017

Le mal vient de plus loin


Il resterait à établir pourquoi, après avoir fait l'acquisition de trois ou quatre livres portugais, j'ai brusquement, sans même les avoir entrouverts, bifurqué vers Francis Scott Fitzgerald et Christopher Isherwood. Mais ce n'est pas très important ; et, du reste, je le sais fort bien : trois phrases de Bernard Frank y ont suffi. On n'est pas plus volage que moi.

Les Européens que nous sommes ont tendance à imaginer tout neuf le problème des minorités et de nos rapports difficiles avec elles ; nous pensons souffrir d'un cancer encore jeune, dont les métastases demeureraient encore réversibles – exception faite, bien entendu, de ceux qui, clamant leur pleine santé, se persuadent qu'ils le sont réellement. Or, il semble que le mal vient de plus loin, pour parler comme Flannery O'Connor ; plus loin dans l'espace, plus loin dans le temps.

Le bref roman de Christopher Isherwood intitulé Un homme au singulier (A Single Man) date de 1964 et a été écrit en Californie, où s'était réfugié l'auteur dans l'espoir d'y vivre son homosexualité de manière moins contrainte que dans son Angleterre natale. Il raconte une journée (la dernière ? Le doute demeurera) de la vie d'un professeur d'université nommé George, homosexuel presque quinquagénaire vivant absolument seul depuis la mort de son compagnon, Jim, quelques mois plus tôt dans un accident de voiture. Dans le premier tiers du livre, c'est-à-dire au milieu de la matinée, nous assistons au cours que donne George, sur un roman d'Aldous Huxley qui n'est pas nommé mais qu'un moins ignare en littérature anglaise n'aurait sans doute aucune peine à identifier. Vers la fin de ce cours, la discussion avec certains de ses étudiants l'amène à se lancer dans une sorte de péroraison à propos des minorités (j'en supprime quelques passages, incompréhensibles pour qui n'a pas lu les soixante-dix pages qui la précèdent ; les mots et passages soulignés le sont par Isherwood) ; voici :

« Bon… maintenant, voici les libéraux – dont font partie, j'espère, toutes les personnes qui sont dans cette salle ; ils déclarent : “Les minorités ne sont que des êtres humains, comme nous.” Bien sûr, que les minorités sont des êtres humains ; des êtres humains, non des anges. Bien sûr qu'elles sont comme nous – mais pas exactement comme nous ; voilà l'état d'hystérie libérale que nous ne connaissons que trop, où l'on se met à raconter qu'en toute sincérité l'on ne voit aucune différence entre un noir et un Suédois […]

» Ainsi, reconnaissons-le, les minorités sont formées de gens dont l'aspect, les actions et les pensées diffèrent probablement des nôtres, et qui ont des défauts que nous n'avons pas. Il se peut que leur aspect et leurs actions nous déplaisent, et que leurs défauts nous soient odieux. Mieux vaut reconnaître qu'ils nous déplaisent et nous sont odieux, que d'essayer de barbouiller nos sentiments de sentimentalité pseudo-libérale. Si nous considérons nos sentiments avec franchise, nous avons une soupape de sécurité ; si nous avons une soupape de sécurité, en réalité nous risquons moins de nous lancer dans les persécutions… Je sais bien qu'une pareille théorie n'est pas à la mode aujourd'hui. Tous autant que nous sommes, nous n'arrêtons pas de nous efforcer de croire que, si nous ignorons une chose assez longtemps, elle disparaîtra purement et simplement. […]

» Bien entendu, la persécution en elle-même est toujours un mal, je suis certain que nous sommes tous d'accord là-dessus… Mais le pire, c'est que nous tombons maintenant dans une autre hérésie libérale. Parce que la la majorité persécutrice est abominable, disent les libéraux, la minorité persécutée doit être nécessairement d'une pureté sans tache. Ne voyez-vous pas combien c'est absurde ? Qu'est-ce qui s'oppose à ce que les mauvais soient persécutés par les pires ? Tous les chrétiens massacrés dans l'arène étaient-ils obligatoirement des saints ?

» Autre chose. La minorité a son propre type d'agressivité. Elle provoque positivement les attaques de la majorité. Elle hait la majorité – non sans raison, je vous l'accorde. Elle hait même les autres minorités – parce que toutes les minorités sont en compétition : chacune proclame que ses souffrances sont les plus atroces, et que les torts qu'elle subit sont les plus graves. Et plus toutes ces minorités haïssent, plus elles sont persécutées, plus elles deviennent méchantes ! »

Texte écrit il y a plus d'un demi-siècle, donc, et dans quoi est démontée presque pièce à pièce cette “compétition victimaire” dont nous pensons qu'elle est apparue chez nous, à l'abri de nos anciens parapets, il y a vingt ou vingt-cinq ans tout au plus. Il reste que, faisant immédiatement suite à celle de Gatsby – cette valse lente animant des spectres –, la lecture d'Un homme au singulier n'est pas exactement de celles qui vous donnent envie de croire en l'homme et son avenir flamboyant – à moins qu'il ne flamboie comme un Walhalla en fin de tétralogie.

lundi 20 mars 2017

Le cardinal Mitterrand et le révérend père jésuite


Il m'a toujours paru qu'établir une comparaison entre le cardinal de Richelieu et le président Mitterrand était faire un trop grand honneur à l'un des deux. Pourtant, lisant un portrait du premier, c'est bien le visage du second qui est m'apparu derrière les lignes, comme en sous-impression. On le doit, ce portrait, à la plume du R.P. Nicolas Caussin, jésuite de son état, qui fut un temps le confesseur du jeune Louis XIII ; il avait remplacé dans cet office une ribambelle d'autres membres de la Compagnie, dont le plus connu est sans doute Pierre Coton, qui avait d'abord été le confesseur du feu roi Henri IV. Même charge, donc, mais tâches radicalement différentes : autant le père Coton devait consacrer une bonne partie de sa persuasion à détourner Henri de ses passions adultérines, autant son successeur employait la sienne à faire enfin entrer le jeune Louis dans le lit de la reine Anne pour qu'il s'y comportât en souverain ; on assure qu'il finit par y parvenir, le futur Louis XIV en faisant foi. Quoi qu'il en soit, voici le cardinal vu par le confesseur :

« Son esprit est extraordinaire et a toujours affecté d'aller aux extrémitez, sans passer par le milieu. Il est plus vaste qu'il n'est grand, hautain sans être haut, et fier sans être généreux. La finesse y passe beaucoup la prudence.

» Il ne se montre à personne avec le même visage de peur de donner quelque entrée dans son esprit. Il est hardy contre les timides et timide contre les hardys. Une heure le voit espanouy, et l'autre sur des espines… La probité est bannie de son âme, et l'ambition occupe toutes les régions de son cœur…

» Son abord est gracieux et sa langue flatteuse. Il est complaisant à ceux qu'il veut gaigner, et terrible à ceux qu'il a gaignez. Il mesure la foy à ses intérêts, et on dit qu'il escrit ses promesses sur le sable. Il arrive souvent que ce qu'il dit le plus est ce qu'il veut le moins. Il attend qu'on devine ses volontés, et sy vous ne faites rien, vous estes puny pour n'estre pas devin ; si vous faites mal, vous estes blasmé de témérité. Ses ombrages trouvent assez de fondement sur des cheveux et sur des atômes.

» Sa haine est pour les généreux, et son mespris pour ceux qui l'adorent. Son humeur le rend insupportable à ses amys et irréconciliable à ses ennemis. Il se donne la gloire de tout ce quy est mal fait sur autruy, et c'est toujours un grand crime chez luy que d'estre malheureux… »

En écho, on peut citer les deux lignes lapidaires que, en ses Mémoires, Richelieu consacre au confesseur du roi, « plus plein de lui-même que de l'esprit de Dieu, plus simple que malicieux, plus dénué de jugement que de bonne volonté, brouillon, inquiet, artificieux et trop occupé des affaires de l'État ». Et l'on sent bien que, chez le cardinal, c'est ce dernier défaut, le fait d'empiéter sur ses propres plates-bandes, qui devait paraître le moins pardonnable.

jeudi 16 mars 2017

Soyons portugais, au moins pour un moment

José Saramago, 1922 – 2010
De tous les écrivains dont le Portugal n'a pas manqué de faire offrande au monde et à notre appétit, je ne connaissais que Fernando Pessoa et José Saramago ; encore n'avais-je lu qu'un seul ouvrage de chacun : Le Livre de l'intranquillité pour le premier et L'Aveuglement pour le second. Depuis, je vivais paisiblement dans l'ignorance de tous les autres. Par quel chemin escarpé et ronceux, alors, suis-je arrivé il y a quelque temps jusqu'à Miguel Torga ? Pas moyen de m'en souvenir. Toujours est-il que j'ai fait venir à moi deux de ses livres : La Création du monde, que Wikimachin qualifie assez curieusement de “roman autobiographique”, et En franchise intérieure, extraits de son journal entre 1933 et 1977. Je n'ai pas encore ouvert La Création, mais le journal fait mes délices depuis deux ou trois après-midi (mes matinées sont prises par l'histoire des jésuites…) ; en principe je n'aime pas les journaux d'écrivains autrement que complets ; mais quand on lit “en VF”, il faut savoir se contenter de ce qui a été traduit, surtout si le travail a reçu l'imprimatur de l'auteur, ce qui est le cas. 

À partir de là, une certaine contagion a gagné, dont je pense avoir perdu le contrôle, puisque je viens de commander des livres de deux autres polygraphes lusitaniens (qu'est-ce qu'on n'irait pas écrire pour éviter une répétition !), dont c'est à peine si les patronymes s'étaient déjà frayés un chemin au travers du rideau de poils que j'ai dans les oreilles (ça, c'était pour conforter Nicolas dans ses préjugés à propos des réactionnaires authentiques) : La Capitale d'Eça de Queiròs (l'accent sur l'o est dans le mauvais sens, mais pas moyen de me rappeler la façon de faire ; et puis, ils n'ont qu'à écrire comme tout le monde, ces traîne-savates), Amour de perdition de Camilo Castelo Branco ; à quoi j'ai ajouté En chair vive, le second volume du journal de Torga, qui va de 1977 à sa mort, ou presque. Si, avec tout ça, il ne me vient pas des envies irrépressibles de gambas a la plancha généreusement arrosées de vinho verde, ce sera à désespérer de l'influence de la littérature sur les centres gustatifs.

mercredi 15 mars 2017

Le Normand, un clocher, les cigognes et la Bergotte


Qu'on ne compte pas sur moi pour aligner ici les petits faits et gestes qui ont ponctué ces trois jours passés en terre concordataire : il y aura le journal de mars, pour ça. Mais comme le billet d'annonce de départ comportait une devinette, en voici une autre : en quel village de la route des vins une certaine Catherine G., du Plessis-H., a-t-elle pris ces trois photos ? Où, entre Vosges et Rhin, peut-on croiser successivement un gros Normand rougeaud et sa chienne tricolore…


…Puis un clocher pimpant flanqué de quatre échauguettes…


…Et enfin une tour coiffée d'un nid, lui-même garni de son couple de cigognes, exactement comme si l'on venait de sauter à pieds joints dans un chromo ?

jeudi 9 mars 2017

Les retraités en goguette ultravosgienne


À partir de la fin de cet après-midi, jeudi, ayant quitté la Normandie avant l'aurore aux doigts de rose, nous nous trouverons dans ce village alsacien dont je vous laisse déterminer le nom. Pour indice : nous serons logés en l'auberge ci-dessous.

 

Vendredi en fin de journée, après avoir été faire, à Colmar, notre révérence au retable d'Issenheim, nous rallierons plus au nord la ville à la cathédrale manchote, et plus précisément certaine charmante petite place de Schiltigheim, (baissez un peu les yeux et la découvrez) où nous attendent un couple d'amis historiques ainsi que, je me plais à l'imaginer, quelques flacons de breuvage local.


Vous pouvez toujours laisser vos commentaires, mais sachez qu'ils ne seront probablement pas validés avant dimanche, journée du retour. D'ici là, je demanderai aux éventuels cambrioleurs de faire bien attention, en repartant, à ne pas enfermer Golo à l'intérieur, où il se retrouverait privé de nourriture. Je leur conseille aussi de se méfier du voisin d'en face, très observateur et lourdement armé.

lundi 6 mars 2017

La petite laine de Bernard Frank


Non, ce qui est sûr c'est que Bernard Frank n'est pas un romancier ; en tout cas, pas un à ma convenance : après deux cents pages de ses Rats, j'ai dû déclarer forfait, je m'ennuyais trop, aucun des personnages n'était encore parvenu à décoller de la surface lisse du papier ; et, comme saisi de timidité après ce premier échec, je n'ai pas encore osé me lancer dans l'Illusion comique : on verra plus tard, on va un peu laisser reposer. Ce nonobstant, est-il un écrivain ? Vraiment je le crois. Mais c'en est un qui, à l'évidence, supporte mal la contrainte des genres ; et c'est lorsqu'il se lance dans un livre sans forme préétablie, dans un cérémonial dont l'étiquette se fixe au fur et à mesure, qu'il apparaît. C'est alors qu'il s'abandonne à ces embardées dont je parlais il y a quelques jours, lorsqu'il devient lui-même son propre labyrinthe, arpentable à plaisir, que l'écrivain se révèle, souvent à des détails minuscules. J'en ai noté un, que je vous livre sans plus attendre (c'est moi qui souligne) :

« Quand on relit ces écrivains, c'était comme si, en touchant une partie de son corps, on ne ressentait plus rien. Parce que ces écrivains, quel que soit leur talent – si immense soit-il – ne correspondaient plus à rien en vous ; qu'on ne voit plus chez eux que les trucs, les ficelles, la combine ; qu'ils vous laissent froids. Et lorsqu'on vieillit, le froid, c'est ce qu'on supporte le moins. »

Jusqu'au mot “froids” — pour lequel Frank, je trouve, aurait pu se dispenser de l'italique –, on a affaire à une notation assez peu originale, quoique vraie, que l'on pourrait sans doute trouver sous la plume de n'importe quel chroniqueur pas trop éteint. Mais la dernière phrase est d'un écrivain. Parce qu'elle est l'une de ces bifurcations, dont Frank est coutumier, qui font brusquement changer le paysage, ou plutôt modifient l'angle de vue que l'on avait sur lui. Ici, c'est le lecteur qui, par son irruption, fait que la simple remarque devient tableau ; un lecteur légèrement voûté dans son fauteuil, dont le livre est sur les genoux serrés, il a un châle sur les épaules, ou une petite laine, ou, au moins, une écharpe tricotée jetée autour du cou ; et ses lunettes tombent un peu sur son nez penché.

Il y a aussi ces brèves formules qui font d'autant plus mouche qu'elles se donnent l'air de n'avoir même pas remarqué qu'il y avait une cible. Bien sûr, la pointe ne fait pas l'écrivain ; mais elle ne le dépare pas non plus, peut même l'enjoliver, comme une perle discrète piquée dans un lobe d'oreille au dessin parfait. Et je vous donne celle-ci, avant de nous séparer (elle est dans Un siècle débordé) : « Plus Mauriac est naturel, plus il est à chasser. »

dimanche 5 mars 2017

Chanson du dimanche (c'est décidé, je m'y mets !)


Je sais que ça ne vole pas bien haut, mais ça peut faire sourire… ou énerver un peu :


lundi 27 février 2017

Le salut par les îles


Parce que l'Atlantique-Nord est venu jusqu'à nous, en janvier.

dimanche 26 février 2017

Ras la cafetière, vraiment !


Je commence à en avoir un peu assez que des inconnus à diplômes commerciaux – ou que je suppose tels – décident à ma place de ce que doivent être désormais mes comportements, et s'efforcent de faire de moi un modèle de citoyen responsable, quand je ne songe à rien moins. J'avais subi une première alerte, voilà quatre ou cinq ans, lorsqu'il m'avait fallu acquérir une nouvelle tondeuse de jardin : contrairement à l'ancienne, l'heureuse élue coupe d'elle-même son moteur dès que j'en relâche la poignée, ce qui oblige à se démonter l'épaule une seconde fois pour la remettre en marche, après la petite miction de mi-tonte. Consulté, le revendeur agréé m'avait expliqué avec une certaine componction que c'était “pour éviter les accidents”. Quels accidents ? Avant cette fâcheuse initiative de MM. Wolf et Honda, on déplorait des hécatombes dues à ces maléfiques engins ? Des moissons de doigts et d'orteils ? Et s'il m'agréait davantage, à moi, de risquer l'amputation plutôt que d'endurer les redémarrages successifs ? Le résultat est que, désormais, je dois m'astreindre à aller pisser avant de commencer à tondre : ce n'est rien mais c'est agaçant d'y être contraint. Du reste, ce n'était encore là qu'innocent prélude.

Il y a une couple de semaines, la cafetière électrique nous a signifié qu'elle entendait faire valoir ses droits à une retraite méritée et nous a requis pour l'escorter jusqu'à sa nouvelle villégiature, la déchetterie de Saint-Aquilin. Pendant que j'y étais, à Saint-Aquilin, je poussai jusqu'au Super U, afin d'y choisir sa remplaçante. Quel esprit malin m'inclina à opter pour le modèle le plus onéreux des quatre ou cinq proposés ? Ne sais ; peut-être parce que, sur la photographie ornant sa boîte, elle semblait plus élégante, presque racée, que ses petites sœurs des pauvres. Je déchantai dès le lendemain matin, lorsque je constatai que cette acariâtre, pour me faire économiser l'énergie que j'étais pourtant prêt à gaspiller comme un nabab, s'était dotée d'un minuteur invisible qui la remettait en mode “veille” au bout de trente minutes. Pour moi qui ai l'habitude de préparer le matin une pleine cafetière que je fais durer jusqu'à midi, c'était se mettre un lourd boulet au pied que de devoir, désormais, penser toutes les demi-heure à venir renclencher ce fucking bouton marche/arrêt. (Le poseur de parquet, qui se trouvait là, me fit judicieusement observer que ce système nouveau, en laissant le café se refroidir, obligeait à le passer ensuite au four à micro-ondes ; si bien que l'énergie économisée de la main droite se reperdait de la gauche : les artisans ont volontiers l'esprit pratique.)

Mon agacement sonore et répété finissant par provoquer celui, plus discret, de Catherine, elle m'enjoignit après quelques jours d'acheter une autre cafetière – et tant pis pour la dépense. Je me rendis à l'entrepôt virtuel de Mme Amazon et, après avoir soigneusement vérifié sur la “fiche technique” que le modèle le moins cher (18,90 €, port gratuit) n'était pas doté du maudit minuteur, je passai ma commande. Hélas, à l'arrivée de ce petit électroménager pour miséreux, il me fallut bien constater qu'elle possédait elle aussi le compte à rebours fatal – son seul micro-avantage étant que j'y gagnais dix minutes. 

Me voilà donc en possession de deux machines à café, dont l'une s'empoussière gentiment dans le garage depuis une semaine déjà ; tandis que l'autre, entre évier et frigo, a fait de moi son esclave résigné, me requérant chaque demi-heure pour venir la remettre en marche. D'ailleurs, il est temps que j'y aille.

vendredi 24 février 2017

Bernard Frank, réactionnaire de gauche


C'est à cause de la géante biélorusse ; sans elle, rien ne serait arrivé. Mais elle a débarqué peu après neuf heures, sur son scooter qui semble toujours un peu trop petit pour elle, et a eu tôt fait de nous chasser de la maison ; non pas elle, d'ailleurs, plutôt l'aspirateur bruyant qu'elle s'est mise à manier avec une fougue presque sauvage. Bref, ayant pris Sainte-Beuve sous mon bras et ma pipe dans l'autre main, je me suis retrouvé ici, assez confortablement logé dans le fauteuil Lafuma qui, comme chaque année, prend ses quartiers d'hiver dans la Case ; et c'est lui qui a fait que mes yeux se retrouvent à la hauteur d'un volume jaune de chez Grasset, posé à plat sur les trois tomes du Journal littéraire de Léautaud. Ne parvenant pas à lire le titre inscrit sur son dos, j'allongeai le bras pour saisir le volume, et y parvins. C'était Vingt ans avant, la réunion des chroniques données à l'aube des années quatre-vingt par Bernard Frank à ce consternant follicule que fut le Matin de Paris. Que Sainte-Beuve me pardonne, mais je l'abandonnai aussi sec, lui et M. de Rancé, dont il s'occupait à ce moment-là, passèrent illico à la trappe.

Elle sont très bien, ces chroniques de Bernard Frank. Si je voulais me mettre à écrire comme un journaliste, je dirais volontiers qu'après 35 ans elles n'ont pas pris une ride ; au moins pour les antédiluviens qui, comme moi, ont vécu cette période et en conservent quelques souvenirs. J'en ai d'autant plus, des souvenirs, qu'en ces années je tenais assises au Big Buddah, comptoir de la rue Hérold auquel, numéro du jour bouclé, les journalistes du Matin, ou au moins une partie d'entre eux, avaient coutume de venir s'alcooliser et, éventuellement, perdre quelques dizaines de francs au 421. En revanche, je n'y ai jamais vu Bernard Frank : sans doute fréquentait-il des abreuvoirs moins centraux que celui-là. Ou alors, il passait rendre ses cinq ou six feuillets à des heures où moi-même j'officiais à Neuilly-sur-Seine, par ailleurs ville natale de Frank. Petite magie de ces chroniques, donc, faites de multiples et souvent cocasses embardées, mais qui, une fois lues jusqu'au bout, laissent apparaître la cohérence sans faille de leur propos. Chacune d'elles semble un jardin aux sentiers qui bifurquent, mais qui vous conduisent néanmoins au point où l'auteur voulait que vous aboutissiez. Bernard Frank est un véritable écrivain, bien qu'il ait fâcheusement commencé sa carrière aux Temps modernes, sous le grand parapluie sartrien, ce dont généralement on ne se relève pas. Mais je sens bien que depuis un moment on attend de moi que je justifie mon titre. Il m'a été inspiré par le paragraphe que voici, daté du 31 juillet 1981 :

« De réformes en réformes en trente ans – pour ne pas remonter au déluge – on a détruit l'enseignement. Il faudrait tout changer. Tout. Une réaction totale. Ce n'est pas vrai que nos chers petits travaillent trop. Oui, ils sont peut-être plus vifs, et alors ? En vrac : grec et latin dès la sixième. Les langues vivantes s'apprennent à l'étranger ou dans des instituts spécialisés. Retour à l'histoire. L'enchantement d'une histoire continue même si l'on doit devenir plombier ou électronicien. Pas la peine de commenter Boris Vian ou des articles de journaux – même les miens – en classe. Se souvenir qu'il y a temps limité pour la mémoire, pour l'exercice de la mémoire et que si on le laisse passer, c'est foutu. Suppression des ligues de parents d'élèves, de droite ou de gauche. L'école est un club d'où les parents doivent être exclus. Trouver des professeurs qui essaient d'apprendre le français, l'orthographe aux professeurs chargés de l'enseigner, etc. »

On devrait offrir ce recueil de chroniques à tout nouveau ministre, au moment de sa prise de fonction : sa lecture pourrait entraver quelque peu sa propension à la suffisance et développer un sens de l'auto-ironie qui, chez ces personnages, reste trop souvent embryonnaire.

mercredi 22 février 2017

Nos lendemains qui fredonnent dans les ruines de Palmyre


Dans l'un des chapitres, assez nombreux, qu'en son Port-Royal il consacre à Pascal, Sainte-Beuve, parlant des attaques menées contre l'auteur des Pensées par Voltaire et Condorcet, en vient à citer une phrase de Chateaubriand, flétrissant les deux mêmes, qu'il a extraite de son Génie du christianisme ; elle dit ceci, la phrase : 

On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte. 

Il m'a semblé que je devais venir le déposer là, ce mot en forme de serpe affilée ; qu'il pourrait sans doute être utile à certains, dans des circonstances finalement point trop différentes de celles évoquées par Sainte-Beuve après Chateaubriand, puisque aussi bien nous ne sommes pas si éloignés de vivre nous aussi dans les ruines de Palmyre avec vue sur les huttes.

vendredi 17 février 2017

Le quatrième archer de la légion roumaine


Entre autres choses d'intérêt secondaire, la Roumanie produit essentiellement des écrivains français. Tout le monde connaît Ionesco et Cioran, beaucoup de gens ont au moins entendu parler de Mircea Eliade. Mais c'est là, si l'on veut, une trilogie d'impurs, dans la mesure où ils se sont également exprimés en roumain, voire en anglais pour le troisième nommé. Panaït Istrati, s'il est le moins connu de ces quatre mousquetaires des Carpates (langage de guide touristique à prétentions cultureuses), est, lui, d'une eau irréprochable, ayant écrit toute son œuvre dans la langue de Romain Rolland – nom qui n'arrive nullement ici par hasard. C'est, en outre et de loin, le plus attachant du groupe.

Littérairement pur, donc, Istrati est en revanche, pour l'état-civil des nations, né sous le signe de la plus improbable des bâtardises, sa blanchisseuse de mère s'étant laissé séduire – et plus, puisque affinités – par un contrebandier grec ; lequel s'empressera, neuf mois après la naissance de son rejeton, de disparaître de l'histoire en allant se faire tuer par des gardes-côtes. Panaït vient au monde le 11 août 1884, à Braila, charmant petit port danubien. C'est le début d'une vie d'errances, ponctuée de métiers divers et folkloriques, qui se terminera en 1935 sous les coups de la tuberculose. Je ne vais pas vous la raconter par le menu : Wiki est là pour ça. Retenons la chose capitale : durant la Première Guerre, alors qu'il se trouve dans un sanatorium suisse, il décide d'apprendre le français ; et c'est dans cette langue qu'il découvre l'œuvre de Romain Rolland, notamment Jean-Christophe, qui lui cause un véritable choc intellectuel. Au point que, trois ans seulement après avoir ouvert son premier dictionnaire franco-roumain, il se met à écrire en français, et reprend sa vie vagabonde à travers l'Europe et l'Orient méditerranéen. On le retrouve au nouvel an de 1921, à bout de dénuement et de désespoir, dans le parc Albert 1er de Nice, où il se tranche la gorge. Grâce à un passant particulièrement observateur, on le sauve de justesse ; ayant découvert dans sa poche la lettre qu'il a écrite juste avant son suicide à son maître en écriture Romain Rolland, on la lui fait parvenir : la carrière d'écrivain de Panaït Istrati est lancée.

Dans un premier temps, il va se faire beaucoup d'amis, notamment parmi les écrivains français de gauche, puisque lui-même ne cache nullement l'enthousiasme que lui inspire la toute jeune Union soviétique. Dans un second temps, il va se faire beaucoup d'ennemis, notamment parmi les écrivains français de gauche, les mêmes, quand il publiera en 1929 Vers l'autre flamme, violent réquisitoire contre la Russie de Staline, écrit après un long voyage à travers le pays, durant lequel il se sera lié avec Victor Serge et Boris Souvarine. C'est donc pauvre, rejeté et quasiment seul, limite lépreux, qu'il mourra, en 1935 et en Roumanie : c'est bien fait, ça lui apprendra à trahir la cause prolétarienne. Il aura tout de même eu le temps d'écrire ces récits, la plupart du temps autobiographiques, qui me tiennent rivé à ses livres depuis une semaine.

Normalement, c'est là que je devrais me mettre à en parler, de cette œuvre et des étonnantes figures qui la peuplent. Mais mon introduction est déjà bien longue, et je connais la patience du lecteur… Nous allons donc scinder ce billet en deux et reviendrons dans les jours prochains sur Adrien Zograffi, le double littéraire d'Istrati. Si, pour terminer – ou pour appâter, c'est selon –, on devait rapidement situer notre Roumain, on prononcerait probablement les noms des deux Jack américains, London et Kerouac, du Russe Gorki, du Norvégien Hamsun, voire du judéo-gréco-Suisse Albert Cohen. Mais ce serait encore trop peu et trop mal dire.

jeudi 16 février 2017

Cortège d'ombres de Montaigne


Il est habile et malin, ce gros père de Sainte-Beuve ! il nous promène et nous perd dans les sentes de son grand parc, de son désert, mais lui sait toujours précisément à quel endroit il est et où il veut nous ramener. Juste après nous avoir conviés à suivre l'enterrement de M. de Saci, et à l'instant d'introduire Pascal dans sa tapisserie, il s'autorise un long détour (trente pages serrées) en Bordelais, chez Montaigne ; comment pourrait-il d'ailleurs faire autrement ? Mais si c'est très bien d'aller arpenter les vignobles et muser le long de la Garonne, pour finir il faut bien ramener le chaland en vallée de Chevreuse. Sainte-Beuve s'y prend de cette manière – c'est au bas de la page 515 du premier volume de l'édition “Bouquins” : 

« […] nous qui venons d'assister au convoi et aux funérailles de M. de Saci, je me demande ce que seraient à nos yeux les funérailles de Montaigne : je me représente même ce convoi idéal et comme perpétuel, que la postérité lui fait incessamment. Osons nous poser les différences ; car toute la morale aboutit là.

» Montaigne est mort : on met son livre sur son cercueil ; le théologal Charron et mademoiselle de Gournay, – celle-ci, sa fille d'alliance, en guise de pleureuse solennelle, – sont les plus proches qui l'accompagnent, qui mènent le deuil ou portent les coins du drap, si vous voulez. Bayle et Naudé, comme sceptiques officiels, leurs sont adjoints. Suivent les autres qui plus ou moins s'y rattachent, qui ont profité en le lisant, et y ont pris pour un quart d'heure de plaisir ; ceux qu'il a guéris un moment du solitaire ennui, qu'il a fait penser en les faisant douter ; La Fontaine, madame de Sévigné comme cousine et voisine ; ceux comme La Bruyère, Montesquieu et Jean-Jacques, qu'il a piqués d'émulation, et qui l'ont imité avec honneur ; – Voltaire à part, au milieu ; – beaucoup de moindres dans l'intervalle, pêle-mêle, Saint-Évremond, Chaulieu, Garat…, j'allais nommer nos contemporains, nous tous peut-être qui suivons… Quelles funérailles ! s'en peut-il humainement de plus glorieuses, de plus enviables au moi ? Mais qu'y fait-on ? À part mademoiselle de Gournay qui y pleure tout haut par cérémonie, on y cause ;  on y cause du défunt et de ses qualités aimables, et de sa philosophie tant de fois en jeu dans la vie, on y cause de soi. On récapitule les points communes : « Il a toujours pensé comme moi des matrones inconsolables », se dit La Fontaine. – « Et comme moi, des médecins assassins », s'entredisent à la fois Le Sage et Molière. – Ainsi un chacun. Personne n'oublie sa dette ; chaque pensée rend son écho. Et ce moi humain du défunt qui jouirait tant s'il entendait, où est-il ? car c'est là toute la question. Est-il ? et s'il est, tout n'est-il pas changé à l'instant ? tout ne devient-il pas immense ? Quelles comédie jouent donc tous ces gens,qui la plupart, et à travers leurs qualités d'illustres, passaient pourtant pour raisonnables ? Qui mènent-ils, et où le mènent-ils ? où est la bénédiction ? où est la prière ? Je le crains. Pascal seul, s'il est du cortège, a prié. »

Dans ce cortège, Blaise vient précisément de s'y glisser, sur une chiquenaude de Sainte-Beuve. Et les Provinciales peuvent paraître.

mercredi 15 février 2017

Pour Alexandre Dumas, changez à Port-Royal


Restons un moment avec Sainte-Beuve, voulez-vous ? Me voilà rendu à près de six cents pages de son Port-Royal : lecture parfois ennuyeuse, au moins pour moi, notamment lorsqu'il disserte sur les épais volumes écrits et publiés par ses grands fâcheux, mais beaucoup plus intéressante lorsqu'il retrouve le déroulé de l'histoire, parsemé de portraits et même d'anecdotes, dont certaines fort savoureuses.

C'est le cas lorsque apparaît – à la page 400 très précisément –, pour un bref tour de piste, M. de La Petitière. Si l'on en croit Pierre Thomas Du Fossé, l'un des illustres solitaires de la maison, ce gentilhomme poitevin passait pour la meilleure épée de France, au point que Richelieu aimait l'avoir à son côté pour assurer sa sécurité ; bretteur sanguin aux yeux de feu, toujours prêt à se lancer dans les plus folles équipées, aimant chercher et vider querelles, etc. Or, le voici un jour touché par la grâce du repentir, décidé à s'abîmer dans la solitude et la prière “pour se punir à proportion de ses crimes et pour s'humilier à proportion de son orgueil”, précise dans ses mémoires le jeune Du Fossé. La Petitière est le héros d'une saynète contée par un autre contemporain, le père Rapin :

« Il étoit si vaillant que menant un jour l'âne du monastère au moulin, au retour son âne et sa farine furent pris par trois soldats, dont la campagne étoit alors infestée pendant la seconde guerre de Paris. Comme il fut de retour au logis, on lui demanda comment il s'étoit laissé dévaliser de la sorte : “Est-il permis de se défendre à un chrétien dans notre morale ?” dit-il. – “Pourquoi non ?” lui répondit-on. À même temps il prend un bâton à deux bouts, qu'il trouva par hasard en son chemin, court après les soldats qui l'avoient volé, les désarme et les amène les poings liés derrière le dos à Port-Royal où, les ayant conduits à l'église pour faire amende honorable devant le Saint-Sacrement, il leur fit une espèce de réprimande charitable mêlée d'instruction et les renvoya avec une aumône. »

Est-ce qu'on ne se croirait pas au cœur d'un roman de Dumas ? C'est qu'il y a du mousquetaire, dans ce La Petitière, et même de trois ! On lui voit l'impétuosité un peu brouillonne du jeune d'Artagnan, quand il s'agit de rattraper et maîtriser ses voleurs ; la naïveté enfantine de Porthos (“Comment ? On a le droit de se défendre ? Ah, morbleu, j'y cours !”) ; et l'équanimité dans le pardon et la largesse d'un Athos, plutôt celui de Vingt ans après que du roman initial. Finalement, le seul qui paraisse n'avoir prêté aucun trait à notre moine batailleur c'est Aramis, bien qu'il fût le seul d'Église.

Puis, lorsque Dumas s'éloigne et que commencent à me fatiguer un peu les tristes figures de la vallée de Chevreuse, je cingle vers l'Orient compliqué mais savoureux, en compagnie de Panaït Istrati. J'ai ainsi des matinées toutes de pénitence et des après-midi d'échoppes.

mardi 14 février 2017

Barbarie de la sainteté


Les mœurs des temps enfuis peuvent parfois nous sembler bien curieuses, et il n'y a pas toujours loin, à nos yeux si délicats, de la sainteté à la barbarie ; c'est encore plus étrange lorsque celle-ci paraît émaner directement de celle-là. M. de Saint-Cyran n'a pas été canonisé par l'Église, bien loin s'en faut ; mais il était considéré comme une sorte de saint par ses fidèles en jansénisme et les religieuses de Port-Royal. Voici ce qui advint, d'après Sainte-Beuve, juste après sa mort, qui survint le dimanche 11 octobre 1643, c'est-à-dire quelques mois seulement après celle du roi Louis XIII qui l'avait expédié au donjon de Vincennes durant cinq années : 

« On fit l'ouverture du corps. Le cœur fut réservé pour M. d'Andilly, à qui M. de Saint-Cyran l'avait donné par son testament, à condition qu'il se retirerait du monde. Les entrailles furent aussi mises à part, pour être enterrées à Port-Royal de Paris, selon la dévotion de la mère Angélique. Lancelot coupa lui-même les mains sur l'instance de M. Le Maître, lequel, arrivé de Port-Royal des Champs le lundi soir, le lendemain de la mort, ne se trouva pas satisfait des autres petites richesses [souligné par l'auteur] qu'on lui avait ménagées, et qui en sus voulait absolument ces mains […]. Le reste du corps fut enterré à l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas [sise à l'angle des rues Saint-Jacques et de l'Abbé de l'Épée], dans l'enceinte du sanctuaire. »

Je sais bien que telle était l'habitude médiévale, de ventiler les grands morts façon puzzle, mais j'ignorais qu'elle eût perduré si avant dans les siècles. On peine un peu, n'est-ce pas, à imaginer le grave et pieux Le Maître, déboulant comme un furieux dans la chambre mortuaire et exiger d'un ton coupant que l'on tranchât séance tenante les mains du gisant pour lui en faire don. On peut se prendre, en revanche, à rêvasser de ce que serait la première visite que l'on ferait chez eux à ses amis d'aujourd'hui, si cette vénérable coutume s'était maintenue, où le maître de maison nous désignerait le bocal posé sur le manteau de la cheminée : « Je vous présente la dextre de ma très-sainte mère. Sa main gauche se trouve chez mon cadet Alphonse, qui l'a exigée avec force lorsqu'il a appris que notre sœur Gertrude avait mis une option ferme sur l'intestin grêle qu'il convoitait. Et, sinon, que vous ferait-il plaisir de boire ? »

Les petits modernes que nous sommes ne savent plus s'amuser.

lundi 13 février 2017

On a encore survécu à celle-là…


Le volume a rejoint ses petits camarades dans la colonne de gauche…

vendredi 10 février 2017

Champaigne pour tout le monde !


Lorsqu'il parle de ce peintre, Sainte-Beuve écrit son nom : Philippe de Champagne ; ce qui est bien la preuve que l'on doit le prononcer tel, et non Champègne, comme on l'entend dire habituellement. Mais alors, pour être cohérent, il nous faudrait parler des Essais de Michel de Montagne ; or, je crains que ce ne soit un peu trop exiger, et qu'on ne puisse, sans broncher, aussi facilement faire fi des us.

mercredi 8 février 2017

Mademoiselle assise entre ses deux madames


Me voilà plongé, depuis deux jours, dans le Port-Royal de Sainte-Beuve (Charles-Augustin de son prénom, ce qu'un vain peuple ignore trop souvent). Je ne sais si l'auteur aura la puissance nécessaire pour entraîner ma défaillante intelligence au bout de ses mille cinq cents pages, mais enfin, pour l'instant, je me délecte de son histoire principale et au moins autant des digressions qu'il s'autorise, chemin faisant – la dernière que je viens de passer : six ou sept pages sur le Polyeucte de Corneille et presque autant, juste après, sur le Saint Genest de Rotrou. Les ignares de ma sorte apprennent quantités de choses essentielles, dites dans une langue dont la solidité ne sacrifie pas l'élégance, mais aussi d'autres, plus anecdotiques et, partant, souvent plus piquantes. On y découvre surtout des personnages qui, vus de notre temps lilliputien, paraissent hors de proportions humaines ; à commencer bien sûr par Mère Angélique, la fille de cet Antoine Arnauld à la prestigieuse descendance : coadjutrice de Port-Royal des Champs à l'âge de sept ans et demi, elle en devient l'abbesse en titre peu avant son dixième anniversaire ; et, à dix-sept ans, elle entreprend la grande réforme qui va donner à Port-Royal prestige, influence et rayonnement. 

Mais voici l'anecdote. Dans une lettre à la jeune abbesse, en octobre 1609, le père Archange – gentilhomme anglais né Pembroke – lui écrit ceci : « Touchant votre demande jusques où peut aller l'honneur que vous devez à monsieur votre père et mademoiselle votre mère, etc. » Bien évidemment, le lecteur ignare de notre âge de ténèbres sursaute devant ce “mademoiselle”, qu'il n'ose tout de même pas prendre pour une distraction du bon père. Heureusement, Sainte-Beuve a prévu une note explicative, ou en tout cas éclairante. Il commence par faire remarquer que, dans ses propres lettres, saint François de Sales emploie également ce même “mademoiselle” pour évoquer mesdames Arnauld et d'Andilly. Puis, il cite le dictionnaire de Furetière, lequel nous apprend que cette appellation donnée à une femme mariée était “un titre d'honneur, mitoyen entre la madame, simple bourgeoise, et la madame, femme de qualité”.

Subtilité ravissante – je veux dire qu'elle me ravit – qui devrait donner à penser à nos suffragettes, lorsqu'elles prennent le mot “mademoiselle” comme une insulte ou, au moins, une allusion à visée vexatoire. Elles pourraient même, plutôt que de le vouer à l'enfer du vocabulaire, le coudre sur leurs étendards après l'avoir serti dans une maxime bien trempée ; du genre de celle-ci : On ne naît pas mademoiselle, on le devient ! Voilà qui ne manquerait pas d'une certaine allure ; voire d'un port royal.

jeudi 2 février 2017

Ces publicités qui peuvent briser votre vie


Je me suis tu pendant trop de temps. Je comptais garder par-devers moi cette histoire et l'emporter dans la tombe, mais ce n'est plus possible : il faut que ça sorte. 

C'était il y a 35 ans ; peut-être 37 ou 38 : qu'est-ce que cela fait ? À cette époque, on pouvait voir, dans les voitures du métro parisien, des affichettes de publicité accrochées au plafond au moyen d'un genre de petit rail métallique. Un jour, une société que nous appellerons Lavoilette, faute de nous souvenir de son véritable nom, trois fois maudit, un jour Lavoilette décida de s'offrir une petite campagne de promotion. Tel que je le découvris ce matin-là, leur slogan disait ceci :

Lavoilette : 50 ans d'expérience au service de la tringle à rideau

J'eus d'abord le même petit sourire que vous auriez eu à ma place ; ce genre de demi-crispation unilatérale des lèvres, irradiant la supériorité humoristique que s'adjuge leur propriétaire. Plus tard, le sourire évolua en rire franc, lorsque je fis part de ma découverte à quelques connaissances, probablement aux gens du rewriting, ou peut-être aux pauvres ombres qui me tenaient lieu de compagnons lors de mes beuveries vespérales. 

C'est seulement deux ou trois jours après que rire et sourire s'évanouirent, lorsque je constatai que Lavoilette et son demi-siècle d'expérience tringlifère ne quittaient plus mon esprit, y produisant même d'inquiétantes métastases : un homme inconnu, sans visage définissable au début, était né dans mon cerveau et en projetait manifestement la colonisation totale. Il s'agissait d'un ouvrier a priori banal, dont j'imaginais qu'il avait commencé son apprentissage à 15 ans et venait tout juste de prendre sa retraite, après avoir travaillé tout le temps dans la même entreprise : Lavoilette, bien entendu. C'est-à-dire qu'il personnifiait à lui seul les 50 ans d'expérience dont se targuaient ses patrons. Ce fut pour moi un véritable choc : c'était la première fois que j'hypostasiais une tringle à rideau.

Le mal, ensuite, ne fit qu'empirer. Cet ouvrier sans nom (car je ne pus jamais me résoudre à lui en donner un : il me semblait que, sous cette réalité trop lourde, il volerait en éclats) se mit à changer de plus en plus vite, comme s'il se mouvait à l'intérieur d'un kaléidoscope ; et il le faisait en échappant chaque jour davantage à mon contrôle. Si le soir je m'endormais en le pensant célibataire, parce que le mariage m'était apparu incompatible avec les exigences de la tringle à rideau, je le trouvais marié et père de trois enfants – dont un petit garçon un peu retardé – le lendemain au réveil ; si, par grand soleil, il se présentait comme un gros homme au cou empâté et à l'assurance un peu hâbleuse, la grisaille et la pluie le transformaient aussitôt en cette silhouette hâve et presque transparente, nantie d'une petite moustache en brosse que je trouvais attendrissante. Certains matins, il partait travailler en traînant les pieds, l'estomac à fleur de lèvres, maudissant en silence tous ceux qui ne pouvaient vivre sans accrocher des tentures devant leurs fenêtres, des rideaux de plastique autour de leurs douches, etc. ; d'autres jours, il courait presque vers son bureau, souriant à ses voisins du bus 27, tout empli d'une fierté qui ressemblait fort au bonheur, à l'idée de rejoindre son petit royaume tubulaire, dont il maîtrisait les plus infimes subtilités ; sur lequel, en fin de compte, il régnait tel un souverain de droit naturel : ces matins-là, je le trouvais presque beau.

Le jour où, les années ayant passé, il fit entrer chez Lavoilette son fils aîné et la fiancée de celui-ci, lesquels s'installèrent aussitôt et sans manière dans mon esprit, je compris que je filais un mauvais coton. Je crus m'en tirer en arrachant, dans mon deux-pièces de la rue de Patay, les tringles installées par mon père, ainsi que les voilages que ma mère y avait appendus. Mais, aussitôt, le tringleur, son fils et sa bru redoublèrent d'activité pour pallier dans les meilleurs délais la nudité choquante de mes fenêtres. Les choses s'aggravaient, j'en perdais presque le goût de boire. Je m'entendis gémir pitoyablement, le matin où je me rendis compte que l'épouse de mon ouvrier était de nouveau enceinte. J'eus alors l'idée, en manière d'exorcisme, de me mettre à écrire leur histoire, le grand roman de la tringle à rideau. Avec fièvre et espérance, je noircis soir après soir quelques dizaines de pages. J'abandonnai dès la fin de la semaine : écrire la vie, les tourments et les aspirations d'un homme ayant accumulé cinquante ans d'expérience au service de la tringle à rideau, même un Simenon aurait reculé devant l'obstacle ; les pièces de Beckett, à côté de ce gouffre, n'étaient que bluettes enfantines : il fallait renoncer tout espoir…

L'histoire n'a pas vraiment de dénouement, si elle a une fin. Je ne saurais même plus dire au bout de combien de temps Lavoilette, son ouvrier, son expérience et ses tringles relâchèrent leur emprise sur mon esprit. Ce que je sais bien, en revanche, c'est que par la suite, des années durant, chaque fois que je devais pénétrer dans une voiture du métro, je baissais soigneusement les yeux, en m'accrochant à la barre centrale pour que personne ne remarque le tremblement de ma main.

lundi 30 janvier 2017

Tu parles, Charles !


Parce qu'il fut question de Darwin en décembre

samedi 28 janvier 2017

Tu reviendras à Robert Rodriguez


N'hésitons pas à le dire liminairement (Catherine devrait rapidement m'appeler son liminaire céleste, je pense) : Robert Rodriguez est le meilleur cinéaste vivant ; en tout cas celui qui donne naissance aux films les plus réjouissants – ou jubilatoires, pour jargonner comme mes ex-confrères. Par Wikipédia, j'apprends qu'il a vu le jour en 1968 et mesure 1,87m : cela lui fait un point commun avec votre serviteur, je vous laisse deviner lequel, hélas. On apprend aussi que, né à San Antonio, Texas, il est d'ascendance mexicaine, ce qui ne surprendra personne, au vu de son nom ridicule (on ne peut pas s'appeler Robert Rodriguez, bon sang ! pas plus que Marcel Kurosawa ou Karl-Heinz Perrichon).

Depuis un quart de siècle, notre Chicano-texan a œuvré dans différents genres. Les deux où il réussit le mieux sont d'une part ce que j'appellerais le burlesque horrifique, et d'autre part une ultra-violence volontairement outrancière, qui n'est pas sans rappeler Bip-Bip et Vil Coyotte, ou encore certains dessins animés de Tex Avery. Dans ce dernier genre, je recommanderai le diptyque Machete et Machete kills, avec Danny Trejo, qui est par ailleurs le cousin de Robert. Comme souvent chez Rodriguez, on y croise d'assez nombreuses vedettes (De Niro, Steven Seagal, Don Johnson, Bruce Willis, Quentin Tarantino et d'autres), visiblement ravies de venir camper de véritables ordures durant deux ou trois scènes. On peut aussi se risquer du côté de Desperado, dont la vedette est Antonio Banderas.

Pour ce qui est du burlesque horrifique, deux titres s'imposent ; d'abord Une nuit en enfer, film de vampires totalement à l'ouest (du Pecos) mettant en scène George Clooney, Harvey Keitel, Juliette Lewis et Quentin Tarantino (avec une brève mais commotionnante apparition de Salma Hayek), qui se retrouvent coincés dans une sorte d'immense “bar à sang” où ils doivent tenir jusqu'au lever du jour ; ensuite, on ne manquera sous aucun prétexte Planète terreur. Comme le titre le suggère, il s'agit d'un hommage aux séries B des années soixante et soixante-dix, que l'on projetait dans les cinémas dits “de quartier” (rappelons pour les moins de 50 ans qu'à l'époque le mot “quartier” s'employait au singulier et n'était nullement synonyme de casbah ou de village nègre). L'hommage est aussi réaliste que possible, puisque l'image a tendance à trembler un peu (par moment…) et à être traversée de zébrures et de points lumineux intempestifs (là encore, à certains instants judicieusement choisis). Le clou est, aux deux tiers du film, lorsque la pellicule prend carrément feu et qu'un panonceau intercalaire nous prévient qu'une bobine est manquante ; moyennant quoi, effectivement, on se retrouve avec un gros “blanc” dans le déroulement de l'intrigue, des personnages qui étaient séparés se retrouvent au même endroit, d'autres qui vaquaient sur leurs deux jambes agonisent sur un grabat, etc., sans qu'aucune explication ne soit donnée, ce qui est rigoureusement sans importance, vu le côté foutraque du scénario. Dans cette joyeuse pochade, où un gaz secret fabriqué par un ignoble militaire (Bruce Willis) transforme les gens en monstres pustuleux, avides de bouffer votre cervelle (et davantage si gros appétit), on retrouve le petit Freddy Rodriguez, qui n'a pas de lien de parenté avec Robert et que connaissent bien ceux qui ont regardé la série Six feet under ; il y a aussi l'indispensable Quentin Tarantino, en violeur psychopathe. On notera que, pour accroître encore le côté “séance de quartier”, Rodriguez propose, au début du film, une bande-annonce, avec Danny Trejo ; laquelle bande deviendra Machete trois ans plus tard : c'est probablement le seul cas, dans l'histoire du cinéma, où une bande-annonce a entraîné la réalisation du film lui correspondant, et non l'inverse.

Si après ça vous n'êtes pas convaincu de vous y précipiter, vous pouvez toujours vous rabattre sur l'un ou l'autre de ces films français “de fille”, mettant en scène des trentenaires-qui-s'interrogent-sur-leur-couple-et-leur-désir-d'enfant : c'est tout ce que vous aurez mérité.

mercredi 25 janvier 2017

Michel Houellebecq ou la bourde présidentielle


À la page 235 de La Carte et le Territoire, on tombe sur une énorme bourde, due évidemment à Houellebecq lui-même, mais qui semblerait prouver en outre que, chez les éditeurs en général et chez Flammarion en particulier, les livres sont relus par des gougnafiers, voire pas relus du tout. Voici ce qu'on trouve : « Il se souvenait également [Jed Martin] de “La force tranquille”, ce slogan inventé par Jacques Séguéla qui avait permis, contre toute attente, la réélection de François Mitterrand en 1988. Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers de villages. Il avait treize ans à l'époque, etc. » Or, c'est évidemment en 1981 que ce slogan a permis non la réélection mais l'élection de Mitterrand. Que Houellebecq se soit emmêlé les crayons, c'est tout à fait plausible, et même compréhensible ; ce n'est en tout cas pas moi qui lui jetterai la pierre : d'un bout à l'autre du Chef-d'œuvre, à propos de Charlie et de son père, j'ai imperturbablement confondu les Kabyles avec les Berbères sans jamais m'en apercevoir, à aucun moment de l'écriture ni dans l'une ou l'autre de mes nombreuses relectures. Mais au moins, là, c'était une bourde que le correcteur des Belles Lettres n'avait aucun moyen de détecter (Charlie, après tout, aurait très bien pu être réellement kabyle…). Tandis que la confusion entre les deux élections de “la vieille momie pétainiste” aurait dû sauter aux yeux de n'importe qui, à plus forte raison d'une personne dont c'est le métier de traquer ce genre d'absences. Du boulot de Berbère, quoi.

(Depuis une semaine, je fais l'expérience de relire les six romans de Houellebecq, dans leur ordre chronologique et sans la moindre interruption entre chaque : lecture massive qui permet de dégager quelques lignes de force, pas forcément apparentes en mode “lecture courante”, et de constater que ces six livres sont fortement liés les uns aux autres, chacun agissant comme une rampe de lancement pour le suivant. Je parle de tout cela de manière plus développée dans le journal – parution prévue le 27 février – depuis quelques jours, mais ne pense pas que j'aurai la patience de tout reprendre pour en faire un billet…)

mardi 24 janvier 2017

Salon d'attente


Non, rien… c'est seulement que j'en avais un peu assez de tomber sur le râtelier jaunissant de Son Éminence Lévy (je sais, ça sonne bizarre ; presque aporétique…), chaque fois que j'ouvrais ce blog. Il fallait tourner la page… Mais, comme je n'ai, malgré d'intenses efforts cérébraux, trouvé d'inspiration pour vous écrire le moindre poulet, laissez-moi, en guise d'amuse-esprit temporaire, vous proposer ce petit Poussin.

vendredi 20 janvier 2017

Bernard-Henri et moi

Bernard-Henri Lévy tentant de se faire la tête d'Élie Wiesel.

Comme je m'y attendais plus ou moins, mon dernier billet a provoqué une sorte de mini-bronca chez certains de mes commentateurs habituels, qui ont trouvé que j'avais fait preuve, envers Bernard-Henri Lévy, d'une excessive bienveillance. Voici, par exemple, ce que m'écrivait avant-hier, dans un himmel, l'excellent Jacques Aboucaya : « Si les lettres houellebecquiennes présentent un intérêt certain parce qu'elles respirent, si je puis dire, le “premier degré”, celles de son interlocuteur me semblent beaucoup plus fabriquées, artificielles. J'ai eu l'impression qu'il adoptait une posture, ce qui est bien dans la manière d'un personnage pour lequel je vous trouve plutôt mansuet...  » Cela étant, juste après ces lignes, leur auteur précisait qu'une nouvelle lecture d'Ennemis publics ne serait sans doute pas superflue, pour, peut-être, nuancer voire contredire son impression initiale. D'autres honorables correspondants se montraient moins amènes, affublant le sieur Lévy des épithètes malsonnantes qu'on lui accole généralement ; et, du même coup, daubaient un peu sur mon compte, moi le gogo qui m'étais laissé prendre dans les rets d'un escroc de cette envergure.

Ils ont peut-être raison ; et je sais bien, depuis fort longtemps, à quel point il convient de mépriser le personnage, ou au moins d'afficher hautement ce mépris commun. Je noterai, de façon liminaire, qu'il est tout de même curieux de voir tant de gens se préoccuper si fort et si régulièrement d'un individu dont ils professent à grand bruit la complète inexistence. Cela écrit, il me faut confesser une chose : je n'ai jamais lu le moindre livre de Bernard-Henri Lévy ; ni même un chapitre d'aucun ; pas le moindre petit paragraphe. Je ne l'ai jamais non plus écouté ni regardé lorsqu'il passe à la télévision, ou alors deux minutes, le temps d'un zappage express. Tout au plus ai-je dû lire une douzaine des Bloc-note qu'il publie chaque semaine dans Le Point : aucun ne m'a jamais soulevé d'enthousiasme, mais je n'y ai pas trouvé non plus matière à détestation de leur signataire. En résumé, je puis dire que je ne connais pas Bernard-Henri Lévy et que, de ce fait, je n'ai aucune prévention contre lui : c'est à peu près dans cet esprit que j'ai abordé la lecture de sa correspondance croisée avec Michel Houellebecq.

Je dis “à peu près” car, tout de même, les deux épistoliers n'étaient pas égaux sur la ligne de départ ; d'abord parce que je connais assez bien et aime beaucoup l'œuvre de Houellebecq, ainsi que l'homme qu'il semble être ; ensuite parce que, malgré tout, les flots d'injures déversés sur la tête de Lévy depuis plusieurs décennies étaient parvenues jusqu'à mes oreilles et avaient bien sûr tendance à m'influencer  au détriment de l'écrivain. Ce sont d'ailleurs elles, ces injures, qui, par une sorte d'effet de retour, m'ont fait éprouver une agréable surprise en découvrant ses lettres. Bien sûr – et je l'ai dit dans mon billet précédent –, M. Aboucaya n'a pas tort lorsqu'il note que Lévy ne peut s'abstenir d'une certaine esbroufe, de prendre la pose ; mais il m'a semblé, à moi, que cette tendance à ne jamais se défaire de son armure, à toujours se considérer comme sa propre statue et, donc, à refuser de se risquer au bas de son cheval ni de son socle, tout cela faisait partie de lui, intimement ; et que, par conséquent, c'est peut-être en jouant le jeu du naturel et du “sans façon” qu'il serait devenu artificiel. 

Au fond, la seule chose que je pourrais reprocher à Bernard-Henri Lévy – mais elle est essentielle à mes yeux –, c'est que ses lettres à Michel Houellebecq ne m'ont à aucun moment donné envie d'ouvrir l'un ou l'autre de ses livres. Ce qui revient, finalement, à me montrer nettement plus implacable que tous ses détracteurs habituels, ma sentence n'étant rien d'autre, à ma minuscule échelle, qu'un arrêt de mort.

mardi 17 janvier 2017

Ennemis publics


J'y suis allé un peu en traînant les pieds ; pas tout à fait comme un électeur de gauche se préparant à voter pour Chirac en mai 2002, mais pas loin. Du reste, lorsque ces Ennemis publics avaient paru, en 2008, ils avaient été le premier livre signé par Michel Houellebecq que je renonçai à lire. C'est, on l'aura sans doute compris, qu'il ne le signait pas seul…

Qu'est-ce qui m'a fait changer d'avis ? La lecture du Cahier de L'Herne, probablement, où il est fait allusion à cette correspondance d'un genre particulier. J'ai donc sauté le pas (et, croyez-moi, sauter le pas tout en traînant les pieds, voilà qui n'est pas donné à tout le monde…) ; en me disant que je pouvais bien, compte tenu de mon amour pour lui, faire à Houellebecq ce menu sacrifice de lire aussi les lettres de Bernard-Henri Lévy : après tout, les siennes étaient peut-être son chef-d'œuvre, comment le savoir ?

La très-excellente surprise de ces trois cents pages est qu'il n'y a rien à en jeter. Les lettres de Houellebecq sont sans doute les meilleures, les plus rageuses, les plus sombres, les plus émouvantes aussi, parfois (suis-je bien objectif ?) ; mais celles de Lévy se maintiennent à une hauteur d'intérêt tout à fait respectable. Certes, il ne peut pas complètement s'empêcher de matamoriser, lorsqu'il parle de ses guerres ou de ses croisades ; cependant, il joue le jeu du débat, l'échange est sans complaisance excessive de part ni d'autre ; et bien qu'il ait averti d'entrée de jeu son correspondant qu'il était absolument rétif à ce que tous les deux appellent la “littérature de l'aveu”, Lévy semble néanmoins parvenir à fendre un tant soit peu la carapace. Je dis “semble”, car il se pourrait qu'il s'agisse d'une habileté calculée de sa part. D'un autre côté, pourquoi l'évidente sincérité dont paraît faire preuve Houellebecq ne serait-elle pas, elle aussi, le produit du talent et d'une certaine rouerie ? Après tout, cette correspondance de six mois a été entreprise dans le but, reconnu dès le départ, d'une publication immédiate, dès la dernière missive écrite.

Mais le lecteur candide que je sais être parfois a d'emblée décidé d'ouvrir aux duettistes une ligne de crédit illimité ; et il s'en est, ma foi, fort bien porté.

mardi 10 janvier 2017

Houellebecq diffracté

Le Cahier de L'Herne consacré à Michel Houellebecq – reçu ce matin et, donc, simplement feuilleté, humé, pour l'instant – présente les qualités et les défauts de cette publication bien connue ; lesquels procèdent d'ailleurs tous deux d'une même cause, qui est la multiplicité des contributeurs. L'avantage de ce foisonnement d'esprits divers, c'est que cela donne, à la lecture, une impression de… foisonnement ; aussi bien dans les styles que dans les thèmes abordés, les éclairages, les angles, etc. Son inconvénient est que cela rend la qualité de l'ensemble pour le moins hétérogène : si certains intervenants semblent avoir réellement quelque chose d'un peu original à dire sur l'écrivain pris pour cible, d'autres, moins inspirés, se contentent de délayer de plates explications de texte, à peine supérieures à ce qu'on pratiquait en classe de terminale, au temps où les lycées de France faisaient autre chose que de la garderie. Enfin, il y a les pas-inspirés-du-tout qui, pour dissimuler le vide, l'emplissent de phrases amphigouriques et péremptoires, laissant au lecteur une irritante impression de sottise : la sienne ou celle de l'auteur, c'est péniblement indécidable. Mais enfin, n'y aurait-il d'intéressant qu'un tiers de ces presque quatre cents pages – et il me semble en avoir compté davantage –, cela vaudrait encore la peine.

D'autant que, au fil du volume, on tombe à plusieurs reprises sur Michel Houellebecq en personne, soit pour des textes inédits, soit pour des articles publiés à l'origine en revues et devenus difficiles à trouver, surtout si, comme moi, on ne prenait pas la peine de les chercher. Je me suis arrêté dans mon feuilletage sur une double page intitulée La Fête, datant de 2009. Il s'agit d'un texte emblématiquement houellebecquien, c'est-à-dire profondément déprimant et d'une irrésistible drôlerie. En six paragraphes assez courts, il examine les différents types de fêtes que l'on est amené à subir et les effets ravageurs qu'elles ne manquent jamais d'avoir sur ceux qui ont eu la faiblesse d'y participer. Le tout est surmonté d'une sorte de chapeau, que je vous livre en guise de cerise :

« Le but de la fête est de nous faire oublier que nous sommes solitaires, misérables et promis à la mort : autrement dit, de nous transformer en animaux. C'est pourquoi le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins et le tour est joué : un rien l'amuse. À l'opposé, l'Occidental moyen n'aboutit à une extase insuffisante qu'à l'issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué : il n'a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, terrorisé par l'idée de la mort, il est bien incapable d'accéder à une quelconque exaltation. Cependant, il s'obstine. La perte de sa condition animale l'attriste, il en conçoit honte et dépit : il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. Il est dans une sale situation. »

Un peu plus bas, dans le paragraphe intitulé Réunis pour s'amuser, Houellebecq assure que, dans les bals populaires, boîtes de nuit, boum”, etc., l'homme qui parvient à la pénétration d'une femme « ressent alors quelque chose d'analogue au claquement de la partie gratuite sur les anciens flippers ». 

Michel Houellebecq est le grand romancier de notre époque.

mardi 3 janvier 2017

Sur place ou à emporter ?


La cabane à graines, c'est un peu comme un Mac Do suspendu : chacun y consomme à sa convenance, ou selon les exigences de sa race. Les chardonnerets, de plus en plus nombreux à mesure que l'hiver gagne en intensité, sont adeptes du “sur place” : quand l'un arrive à la mangeoire, tel celui de la photographie, on peut être sûr, si rien ne vient le perturber, qu'il ne quittera pas la place avant d'être rassasié. Les mésanges, par contre, aussi bien charbonnières que bleues (une de chaque sorte sur la photo) pratiquent un “à emporter” de stricte observance : elles arrivent, se posent, piquent rapidement une graine de tournesol et s'envolent pour aller banqueter plus loin ; certaines se contentent de monter dans le cerisier de deux ou trois branches, d'autres disparaissent dans le verger des voisins ; avant de revenir une minute plus tard quérir une nouvelle graine : un repas très physique, comme on voit. Il y a aussi ceux que l'on pourrait appeler les miséreux – moineaux, pinsons, rouge-gorge essentiellement –, qui se contentent de picorer les graines tombées au pied de l'arbre, sans jamais oser s'inviter au restaurant lui-même : ils “font” les poubelles du fast-food, en quelque sorte. Heureusement pour eux, le gâchis est d'importance, notamment grâce aux verdiers.

J'ai déjà évoqué ici même ces oiseaux qui ne se déplacent qu'en bande et que nous avons surnommés les cailleras, pour ce qu'ils passent plus de temps à s'empêcher les uns les autres d'accéder à la mangeoire qu'à se nourrir ; résultat prévisible de leurs incessantes chicanes : ils font tomber force graines par terre, dont profitent nos miséreux. L'ardeur des verdiers à se battre entre eux, jointe au fait qu'ils semblent néanmoins inséparables et toujours prêts à s'allier contre les mésanges et les chardonnerets, tout ce modus vivendi nous a conduits à l'hypothèse que, peut-être, comme chez certains mammifères affligés de bipédie, il y aurait des verdiers chi'ites et des verdiers sunnites, ce qui expliquerait l'ambiance particulière qu'ils instaurent dès qu'ils arrivent. Nous formons régulièrement des vœux pour qu'il n'existe pas de verdiers salafistes, car l'idée de voir le jardin parcouru en tous sens par de petites bombes volantes n'a rien de rassurant.

Il faudrait aussi parler des merles et de leurs merlettes, chez qui l'ornitho-féminisme ne semble pas encore avoir répandu ses bienfaits ; mais on verra une prochaine fois : pour l'heure, ma propre mangeoire m'attend pour y casser une petite graine.

samedi 31 décembre 2016

Le dit du brouillard




Le brouillard a quelque chose d'apaisant et d'autoritaire. Quand il refuse de se lever, qu'il reste étale durant des jours autour de l'endroit où vous vous trouvez vivre, il semble presque capable d'intimer au temps l'ordre de se taire, ou au moins de la mettre en sourdine, comme il fait avec les panaches des cheminées, qui sortent des bouches sans savoir où aller, avec des airs de petits nuages erratiques.

Le brouillard ne tolère aucun concurrent, et surtout pas le vent ; le brouillard n'est pas du côté de l'agitation. Le brouillard est quasiment le contraire de ces fats de nuages, qui prétendent cacher le soleil : le brouillard annule le soleil. Évidemment, il sait que le soleil gagnera, et très prochainement : le brouillard se sait éphémère. Mais, au moins, le temps qu'il règne, il ne s'offre pas le luxe de se battre contre ses prétendants : il sait qu'il règne, et le fait puissamment.

De son autorité naît l'apaisement des créatures agitées et mortelles, c'est-à-dire : nous. Il y eut, dit-on, des millions de millions d'années durant lesquels la Terre fut enveloppée dans cette ouate qui, ce soir, à un doigt d'un changement d'année,  s'appesantit sur toute chose, et fait se dresser les squelettes des arbres, comme s'ils avaient je ne sais quelle fierté à revendiquer, ayant à voir avec leur faculté de rester immobiles et leur longévité.

Sauf si vous êtes un malheureux insecte urbain, pris dans les lumières et le bruit artificiels, sortez de chez vous, poussez la porte, levez les yeux : le brouillard, terriblement silencieux, implacablement immatériel, va vous écraser d'éternité, c'est-à-dire vous faire croire que, pour vous, la vie va continuer comme elle a commencé. Tâchez de ne pas trop écouter ces fumées du silence.