samedi 3 décembre 2016

Tragédie de la connerie


La tragédie a, entre autres, la caractéristique de ne laisser aucune place à cette notion que nous appelons faute de mieux le suspense. Elle procède de la fatalité, de l'anéantissement inéluctable par des forces supérieures : dieux, caractères ou passions. Pour s'exprimer en langage d'aujourd'hui : dès la première scène, le spectateur sait que « tout ça va mal finir ». Si, chez les Grecs anciens, les dieux jouaient le rôle prépondérant, c'est à Corneille qu'il revient d'avoir donner sa grandeur à la tragédie de caractères, avant que Racine ne vienne établir celle des passions. Mais c'est aux frères Coen que l'on doit d'avoir, sinon inventé, du moins superbement illustré ce que l'on pourrait appeler la tragédie de la connerie. Acte de naissance : Fargo, le film, en 1995.

Mais c'est de la série que je compte parler un peu. Si les scénaristes de la première saison se sont assez largement appuyés sur le film originel, ceux de la seconde ont créé une histoire entièrement originale, bien que liée organiquement à la première et se déroulant dans les mêmes lieux enneigés et plats, entre le Minnesota et les deux Dakota. Dans l'une comme dans l'autre, d'emblée, tout le monde comprend que la plupart des personnages qu'il découvre dès le premier épisode courent à la perte, et que c'est leur profonde bêtise qui va se charger de les y mener, souvent en s'exaspérant en une sorte de démence “à bas bruit”.  De fait, chaque réflexion qu'ils font, chaque mensonge qu'ils échafaudent, chaque initiative qu'ils prennent pour tenter de redresser leur situation ne font que les engluer un peu plus dans le marécage qui, à la fin, va les engloutir et les étouffer. La connerie les guide en même temps qu'elle les aveugle, et le phénomène est valable aussi bien pour les “gentils” que pour les “méchants” : la connerie, tout comme la mort, traite ses proies avec un louable sentiment d'égalité, voire d'équanimité. Du reste, et c'est l'une des caractéristiques de Fargo, les gentils ne le sont jamais autant qu'ils paraissent l'être de prime abord, ni les méchants ; sans doute, justement, parce que leur connerie commune a tendance à araser tout ce qui pourrait les différencier par ailleurs. Seuls les deux policiers faisant pivot (une femme dans la première saison, et son père, vingt-sept ans avant, dans la seconde) échappent à cette course à l'abîme ; non qu'ils soient beaucoup plus intelligents que leurs concitoyens, mais parce que, chez eux, la connerie naturelle est tenue en lisière, contrecarrée dans ses plans, par une obstination patiente les poussant vers la découverte de la vérité.

Doit-on préciser que l'histoire elle-même est parfaitement écrite, et que les réalisateurs tirent le meilleur parti de ces paysages presque uniformément blancs, où rien ne vient accrocher l'œil ni distraire l'attention ? Il résulte de ce décor que les personnages semblent jetés sur le terrain le plus neutre possible – presque comme s'ils jouaient devant un rideau de scène uniforme ou un “fond vert” de cinéma –, afin de laisser le champ parfaitement libre, au propre comme au figuré, à leur puissant moteur commun : la connerie. Mais il faut dire un mot de ces personnages et des comédiens qui les incarnent. Si les deux volets de la série, malgré l'action et les violences copieuses, peuvent parfois paraître un peu lents, c'est parce que les protagonistes ont tous, à des degrés divers, de grandes difficultés à s'exprimer, à traduire en mots ce qu'ils parviennent péniblement à penser et qui est presque toujours “à côté de la plaque” et provoquant d'irrésistibles effets d'ironie. On devrait, à leur sujet, retourner Boileau : Ce qui se conçoit mal s'énonce péniblement, Et les mots pour le dire viennent difficilement. Et c'est en quoi les acteurs choisis sont tous excellents, certains même prodigieux, qui ne sont pas forcément les “têtes d'affiche” (Billy Bob Thornton, Kirsten Dunst, Adam Goldberg, Keith Carradine, Ted Danson…) : ils parviennent à éteindre leurs regards, à donner de l'hébétude à leurs sourires, à blanchir leur voix, bref : à prendre cette apparence de poupée mécanique et impuissante que peuvent avoir les humains lorsqu'ils sont manipulés par une force incommensurable avec la leur, comme c'est le cas, par exemple, dans les grandes danses macabres des peintres médiévaux. 

Série recommandable, donc ? Oui, hautement. Aussi bien la saison seconde que la première. Et ce peut être l'occasion de revoir le film initial des frères Coen, remarquable lui aussi : une véritable trilogie de notre sainte mère la connerie.

33 commentaires:

  1. Cette brillante analyse peut aussi bien s’appliquer, presque mot pour mot, à la vie politique depuis au moins quarante ans.

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    1. À ceci près que les politiciens ne courent pas à leur perte mais à la nôtre.

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  2. Vous nous présentez depuis quelque temps ce monde mystérieux des séries télévisées américaines. Les rapports que vous en faites paraissent terrifiants et j'admire votre force d'âme ainsi que la démarche scientifique de l'explorateur qui vous anime.
    Du moment que cette manière particulière qu'ont les retraités de s'endormir ne vous confère pas trop de cauchemars...

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    1. Ce monde n'est nullement mystérieux ! Il est même carrément en vente libre…

      Et je n'ai nul mérite à les regarder puisque, pour la plupart, les séries dont je parle sont excellentes.

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  3. Vous voir tant vous appliquer à décrire cette connerie, qu'elle soit tragique ou pas, me laisse pantoise !

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    1. Ah ! Ah ! Quand nous étions petits on aurait répondu : "Chatouille-moi que je rigole !"

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  4. D'accord à tout point de vue avec vous, tant sur le film que sur la série, hommages réussis à la connerie, en effet. Bien joué et sanglant, terriblement sanglant.

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  5. Un peu déroutantes au départ ces 2 saisons lorsqu'on connait le film, mais quel régal .
    Un livre qui aide a bien cerner les cinéastes : l'amerique des freres Coen de Julie Assouly

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    1. Ça fait plaisir de constater qu'on n'est pas le seul à avoir des "goûts de chiotte" !

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    2. toute la famille est fan des freres Coen, apres avoir vu fargo et the big lebowski, nous avons raclé toute la filmographie (dont un que j'aime bcp le grand saut)
      Si avoir des gouts de chiotte c'est visionner leurs films,j 'assume ;)

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  6. Vous aimerez sans doute la série Better Call Saul, qui montre le cheminement par lequel l'avocat véreux de la série Breaking Bad devient Saul Goodman.

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    1. Il faudrait déjà que je me décide enfin à regarder Breaking bad

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    2. Allons, allons, Didier ! Vous n'allez pas laisser passer une telle occasion d'approfondir d'avantage votre expertise sur le sujet ?

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  7. En même temps, vous qui avez toujours écrémé avec talent la fine fleur de la grande littérature il est bien normal qu'enfin retiré des affaires, vous puissiez enfin vous encanailler à votre guise...

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  8. Leur film "A Serious Man" en dit aussi beaucoup sur eux-mêmes.

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  9. (pour l'Auteur du blog : Pourriez-vous, je vous prie, supprimer l'un des deux "enfin". A votre choix et grand merci !)

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    1. D'une part, je ne crois pas pouvoir intervenir dans les commentaires (je peux soit les valider, soit les supprimer). D'autre part, même si je le pouvais je ne le ferais pas pas, pour vous apprendre à vous relire avant de publier.

      À Élie Arié : je ne sais pas quelle en est la part autobiographique (et m'en fous), mais c'est en effet un bon film.

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    2. Ils ont certes été élevés dans le Midwest, mais ce n'est pas un film autobiographique au sens strict du terme, puisqu'il se déroule avant la 2 ème guerre mondiale; mais il montre bien que, pour eux, le judaïsme, qu'ils voient comme ces légendes fantastiques d'avant le générique, est devenu un phénomène anachronique et absurde ( les 3 rabbins : plus ils sont jeunes, plus ils sont paumés) dans le monde actuel.

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    3. "... un phénomène anachronique et absurde... dans le monde actuel."
      C'est n'est pas à nous qu'il faut raconter cela. Allez plutôt le dire au CRIF ou autres officines juives qui acceptent que les femmes israéliennes soient soumises à des lois rabbiniques iniques comme on a encore pu le constater avec ahurissement sur ARTE la semaine dernière à l'occasion de la diffusion d'un film intitulé : Le Procès de Viviane Amsalem" !

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    4. Elie Arié, le film se deroule en 1967 et non avant la 2 ème guerre mondiale;
      Des indices ?? le lecteur de K7 et la chanson de Grace Slick "white rabbit" Bien sur film a conseiller pour illustrer la connerie, mais tous les films des Coen sont a voir

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    5. @ Fidel Castor

      Ah ! J'avais interprété le gros nuage noir qui apparaît à l'horizon, vers la fin du film, comme une menace à venir contre ceux qui s'obstinaient à rester juifs...

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    6. Hé bé ! Si M. Arié se met à interpréter les gros nuages noirs, maintenant, on n'est pas sorti de l'auberge…

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    7. @Elie Arié,je vous propose la guerre des 6 jours (le septieme on se repose ) :)

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    8. @ Didier Goux

      Je sais aussi lire l'avenir des gens dans les lignes des oreilles.

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    9. @ Mildred

      Vous êtes gentille, mais je suis déjà en dialogue avec le CRIF :

      http://www.marianne.net/elie-pense/Le-CRIF-un-danger-communautariste_a53.html

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    10. Ma gentillesse a des limites vite atteintes : je me garderai donc d'aller vous lire.
      Cela dit, ça doit leur faire une belle jambe aux Israéliennes, que vous soyez "en dialogue" avec le CRIF ?

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    11. Les Israéliennes préfèrent avoir deux belles jambes, plutôt qu'une seule.

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  10. Les frères Coen sont en effet des génies pour illustrer et mettre en scène la connerie, et aussi établir le lien entre celle-ci et la malhonnêteté, la délinquance et au final le crime.

    Ce faisant ils sont bien plus proches de la réalité, que d'autres films plus "sérieux" qui parlent de violence ou de criminalité.

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    1. En effet, tous les films des frères Coen, de ceux que j’ai vus, établissent un lien, presque une identité entre la bêtise et le mal, mais une forme de bêtise qui peut déployer des trésors d’ingéniosité et même de compétences pouvant faire croire en son intelligence, d’où le rapport avec la politique que j’établis plus haut. En cela ils sont plus clairvoyants que Sade, qui s’est fourvoyé en faisant du mal une vertu aristocratique qu’il n’a jamais été. Proche des frères Coen sur ce point, je vois aussi Jean Dutourd avec le couple des Poissonnard, illustrant, mieux que la banalité du mal (pour reprendre les termes d’Hannah Arendt), son essentielle vulgarité.

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