vendredi 22 septembre 2017

À la recherche du temps des équipages

Élisabeth de Gramont, duchesse de Clermont-Tonnerre
C'est une expérience étrange que je fais depuis une heure ou deux, Ayant reçu ce matin le Marcel Proust d'Élisabeth de Gramont (1875 – 1954), dans son édition courante de 1948, en assez piteux état, je feuillète le volume – lire serait trop dire – depuis lors. Celle que l'on a surnommée la duchesse rouge, en raison des opinions “avancées” qu'elle se plaisait à afficher, a connu l'objet de son étude, notamment par l'intermédiaire de son demi-frère, le duc de Guiche, qui était ami avec l'écrivain ; je m'attendais donc à un livre de souvenirs personnels, envers lequel je me sentais bien disposé, ayant beaucoup aimé, il y a quelques jours, le premier volume des mémoires de la dite Élisabeth, Au temps des équipages, sur quoi nous reviendrons dans un instant. Au lieu de cela, je me suis trouvé face à une sorte de long pensum, tenant à la fois du résumé d'À la recherche du temps perdu et de l'explication de texte paragraphe à paragraphe ou presque. Mais là n'est pas le plus étrange.

J'eus mon premier sursaut dès la vingtième page, lorsque, parlant de l'adolescence souffreteuse de Marcel Proust, de son inaptitude à envisager n'importe quelle carrière, l'auteur nous annonce avec un aplomb tranquille que, pour tenter de secouer un peu son fils aîné, le professeur Adrien Proust organisa pour lui un dîner avec l'un de ses amis diplomates, M. de Norpois. Or, comme tout lecteur de l'œuvre, même peu attentif, je sais bien que, s'il traverse fort drôlement La Recherche, M. de Norpois n'a jamais eu aucune existence réelle, en tout cas sous ce nom. Je crus d'abord à une étourderie, jusqu'à ce que celle-ci se répète quelques pages plus loin. La suite n'a fait que confirmer  ceci : dans une sorte de combinaison hallucinatoire, notre Élisabeth passe son temps à mélanger les quelques faits réels dont elle nous informe (l'amitié de Proust et de son frère Guiche, les invitations de l'écrivain chez les Gramont…) avec de nombreux épisodes du roman, qu'elle retranscrit tels quels, sans jamais nous faire savoir qu'elle vient de passer d'un registre à l'autre, donnant ainsi l'impression à son lecteur de voir sous ses yeux ce pauvre Marcel se dissoudre dans son œuvre jusqu'à y disparaître totalement ; ce qui, après tout, ne lui aurait peut-être pas déplu. Se pourrait-il que la duchesse ait pris pour une stricte autobiographie ce qui, malgré toutes les réserves que l'on pourra faire, est tout de même un roman ?

Évidemment non : Élisabeth de Gramont était trop intelligente et cultivée pour de telles bourdes. Il reste que, si l'on veut retrouver Marcel Proust chez elle, il vaut mieux se tourner vers Au temps des équipages (Cahiers rouges de Grasset : pratique, pas cher…), où pourtant il n'apparaît pas, puisque l'auteur s'y cantonne à ses années d'enfance et de jeunesse, à une époque où elle n'avait jamais entendu parler du jeune Marcel, son aîné de seulement quatre ans. Mais, avec un réel talent d'évocation, elle fait surgir de ses pages la plupart des personnages que l'on retrouvera plus tard dans la correspondance de Proust, ou, transfigurés, dans La Recherche elle-même. Les parfums, les couleurs sont identiques, les échos de voix s'y répondent, on villégiature dans des châteaux voisins, on va les après-midi jouer aux barres dans les jardins des Champs-Élysées ; et quand l'un passe l'été à Cabourg, l'autre fait de même à Trouville. Ce qui accroit encore la sensation d'une atmosphère proustienne dans ces mémoires, c'est qu'ils ont été écrits après qu'Élisabeth de Gramont a lu À la recherche du temps perdu, et que, visiblement, audiblement, olfactivement, elle s'en est imprégnée. En somme, dans ses délicieux et fantomatiques Équipages, il n'y manque que le génie de Proust, c'est-à-dire l'essentiel.  Mais c'est un essentiel dont, au bout du compte, la duchesse se passe avec talent et grâce.

lundi 18 septembre 2017

Les amis de la Maison

James Joyce, Sylvia Beach et Adrienne Monnier

C'est sans doute parce que Philippe Jullian venait de déjeuner avec Léon-Paul Fargue que j'ai tiré de son rayonnage Le Piéton de Paris (ainsi d'ailleurs qu'Au temps du Bœuf sur le toit, de Maurice Sachs, mais nous en parlerons une autre fois). La “prise en main” du livre me parut tout de suite bizarre ; un peu trop rigide pour un volume de la collection gallimardienne (gallimardeuse, aurait dit Henri Béraud…) L'Imaginaire. C'est que fixée à sa troisième de couverture, se trouvait une pochette de plastique transparent, contenant un CD, dont j'avais bien entendu oublié l'existence. Le disque propose d'abord une sorte de monologue de Léon-Paul Fargue, assez peu intéressant en vérité, puisqu'il ne fait rien d'autre que parler de l'hémiplégie qui l'a frappé en 1943, lors d'un déjeuner avec Picasso. (Détail cocasse : on nous indique, sur la couverture du livre, que cet entretien a eu lieu en 1951 ; superbe exploit puisque Fargue était mort depuis 1947.) Mais, ensuite, viennent quatre entretiens avec Adrienne Monnier, la fondatrice et animatrice de la célèbre librairie de la rue de l'Odéon, La Maison des Amis des Livres.

C'est un charme puissant, celui de cette voix qui semble surgir de siècles enfouis, alors que ces entretiens n'ont guère plus de soixante ans. Il y a d'abord la langue d'Adrienne Monnier, ce français qu'elle manie avec naturel et grâce, que l'on qualifierait probablement de suranné aujourd'hui, ce qui serait une façon de dire à quel point il est élégant et sans tache, loin des ignobles parlures qui se donnent à entendre sur nos ondes. Et puis, surtout, ce climat d'étrangeté, presque de féérie, est créé par la foule des grands écrivains, le peuple d'ombres géniales qui, tout naturellement surgissent de la voix de Mlle Monnier (c'est ainsi que la nomme son interlocuteur de la radio) et viennent, l'une après l'autre et parfois toutes ensemble, repeupler pour un moment la librairie disparue. La Maison des Amis du Livre ouvre en 1915. Dès janvier de l'année suivante, c'est Léon-Paul Fargue et Jules Romains qui prennent l'habitude d'en pousser la porte. Plus tard dans la même année, ce jeune soldat sanglé dans son uniforme bleu horizon, c'est André Breton. Il y amène bientôt un autre jeune militaire “tellement gentil”, Louis Aragon ; Éluard les suit à quelques mois.

Mlle Monnier raconte, de cette voix de petite fille émerveillée que son âge lui a conservée, qu'à cette époque Breton était fou d'admiration pour les poèmes d'Apollinaire. Or, un après-midi de 1917, qui voit-elle passer sur le trottoir de la rue de l'Odéon, accompagnant Paul Léautaud qui est déjà un habitué de sa Maison ? Guillaume Apollinaire. « Je ne l'avais jamais rencontré mais je l'ai reconnu tout de suite, à cause de son bandage sur le haut du front et de sa tête en forme de poire… un genre de Père Ubu… » Quelques minutes plus tard, le poète blessé revient seul, entre dans la librairie et proteste : « Je trouve tout de même bien choquant qu'il n'y ait pas, dans votre montre [mot qui a depuis été remplacé par “vitrine”] un seul livre d'écrivain combattant ! » Et la pauvre Adrienne de lui expliquer qu'elle avait vendu son exemplaire d'Alcools la veille et qu'elle n'avait pas eu le temps de réassortir. Durant les quelques mois qui lui restent à vivre, Apollinaire fera partie des “amis de la Maison”, comme Adrienne appelle ses écrivains. Et elle verra André Breton se comporter comme un petit garçon obéissant, face à Apollinaire, qui en profite pour le rudoyer un peu, étant sûr qu'il n'obtiendra en retour qu'un “Oui, Monsieur” des plus soumis.

Désormais, ils se pressent en grappes, les amis de la Maison, et ce serait citer presque toute la littérature mondiale du premier demi-siècle que d'énumérer ses clients célèbres : Gide, Larbaud, Cocteau, Valéry, Claudel, Saint-Exupéry pour la France, mais aussi Hemingway, Dos Passos, Rainer Maria Rilke, Victoria Ocampo. Et puis, bien sûr, il y a James Joyce, ce qui nous amène à Sylvia Beach.

Cette Américaine de Baltimore se fixe à Paris en 1916. Elle devient la conpagne d'Adrienne Monnier et fonde sa propre librairie, Shakespeare and Co, pratiquement en face de la sienne : Adrienne est au 7, Sylvia au 12. C'est elle, Sylvia, qui découvre dans la Little Review de New York, des extraits d'un roman, Ulysses, qui l'enchantent, et qu'elle donne à lire à Valery Larbaud, écrivain anglomane s'il en fut. Dans l'un de ses entretiens radiophoniques, Adrienne Monnier lit un extrait de la lettre que l'enthousiasme pousse alors Larbaud à écrire à Sylvia Beach, lui disant qu'il aimerait beaucoup en traduire des extraits pour la NRF, ce qu'il fera en effet. 

Et Mlle Monnier continue d'égrener ses souvenirs, passe de l'un à l'autre avec autant de naturel que de précision, sans jamais radoter ni se confire en dévotion.  On a l'impression un peu surnaturelle qu'elle est restée, inchangée, la jeune fille de 23 ans qui, un jour de 1915, a décidé qu'elle allait ouvrir une librairie au 7 de la rue de l'Odéon.

Ne supportant plus les acouphènes qui rendent son existence plus pénible chaque jour, Adrienne Monnier a mis fin à ses jours le 19 juin 1955. Sylvia Beach lui survivra sept ans.

dimanche 17 septembre 2017

Nos dimanches Dávila, 4


– La vulgarité de la nouvelle bourgeoisie prospère fait regretter la vulgarité de l'ancienne bourgeoisie fortunée.

– “L'automne du Moyen Âge” se prolonge jusqu'au dix-neuvième siècle. Lorsque débute “l'hiver de l'Occident”.

– Le nazisme n'a pas été coupable seulement des atrocités qu'il a commises. En se prétendant proche de certains nobles thèmes de la méditation germanique, il a en même temps assassiné l'espérance d'une nouvelle floraison de l'Occident.

– Nager contre le courant n'est pas une folie si les eaux nous entraînent vers des cataractes.

– Un dialogue, ce ne sont pas des intelligences qui discutent mais des vanités qui s'affrontent.

– Toute société finit par éclater sous l'expansion de la jalousie.

– De gris en gris, il est facile de mener les niais du blanc au noir.

– Lorsque la rouerie commerciale des uns exploite la crédulité culturelle des autres, on parle de diffusion de la culture.

– Le chrétien progressiste se trouve si disposé à pactiser avec son adversaire que son adversaire ne trouve plus avec qui pactiser.

– Une époque, ce ne sont pas ses idées, ni ses événements, mais c'est son imperceptible accent.

– La prospérité industrielle réussit à faire que tous partagent les vulgarités des riches et les servitudes des pauvres.

– Depuis deux siècles on appelle “libre penseur” celui qui prend ses préjugés pour des conclusions.

samedi 16 septembre 2017

Tout est au duc, y compris les mendiants de Sainte-Clotilde

Philippe Jullian, 1919 – 1977

Quand on sort tout juste de celui de Matthieu Galey, ce qui est justement mon cas, le journal de Philippe Jullian est un peu décevant, en tout cas pour moi ; sans doute parce qu'il est plus “mondain” et qu'il fréquente nettement moins d'écrivains. Mais enfin, il est tout de même fort agréable. Ce qui l'est aussi, agréable, c'est que l'édition chez Grasset en a été faite par Ghislain de Diesbach, dont les notes sont concises, toujours strictement informatives mais également souvent pimentées d'humour et de petites “piques” envers tel ou tel dont il est question dans le journal que l'on est en train de lire. L'une d'elles, ce matin, alors que le jour apparaissait tout juste, m'a tout de même fait sursauter, avant de me plonger dans une sorte de tristesse découragée. À la date du 26 février 1942, Jullian vient de dire ceci : « Mon héros favori reste Anthony Adverse. » Appel de note ; Diesbach écrit : « Héros du fameux roman éponyme de Hervey Allen dont la traduction avait paru chez Gallimard en 1937. » Si même Diesbach, ce précieux précipité de culture et d'élégance, si même lui en est à utiliser ce malheureux “éponyme” à tort et à travers, alors c'est que, vraiment, tout est foutu.

Pour ne pas rester sur cette sombre impression, une petite anecdote relatée par Jullian, le 5 juin 1943 : « À un mariage, […] le duc de Lorge, qui a une vocation de maître des cérémonies, règle le cortège dans ses moindres détails, puis se dirige à la sortie vers un groupe de mendiants sur les marches de Sainte-Clotilde, donne cent francs à chacun d'eux et leur dit : “Messieurs, je vous remercie d'être venus.” » 

Et l'on se prend à regretter, durant une minute ou deux, de n'avoir pas eu la chance de connaître le duc de Lorge.

dimanche 10 septembre 2017

Un cyclone peut en cacher un autre


Pendant ce temps, à Saint-Martin, on endure un autre cyclone, ne devant rien aux masses d'air celui-ci. Les rats n'ont pas tardé à sortir des tanières pour voler, saccager, détruire ce qui ne l'était pas encore tout à fait ; et probablement tuer, mais ça, je suppose qu'on ne l'apprendra que plus tard et comme par inadvertance, tant nos journalistes ont sans doute à cœur, en ce moment, de ne rien écrire ou dire qui pourrait venir lézarder le vivre-ensemble. On repense fatalement à la dignité simple et sans phrase des habitants de Fukushima après leur catastrophe. Et l'on se dit que, toutes les races étant bien entendu égales (la preuve c'est qu'elles n'existent même pas), si jamais on devait revenir vivre une seconde existence humaine sur cette planète – étrange punition –, on préférerait de manière assez franche faire partie d'une quelconque communauté extrême-orientale, plutôt que de renaître au sein d'une tribu caribéenne, même avec l'assurance alléchante de devenir, une fois adulte, fonctionnaire à la Poste du Louvre.

Nos dimanches Dávila, 3


– Ce n'est pas parce que les critiques adressées au christianisme paraissent fondées qu'on cesse de croire, c'est parce qu'on cesse de croire que ces critiques paraissent fondées.

– En fin de compte, qu'est-ce que le moderne appelle “Progrès” ? Ce qui paraît commode aux imbéciles.

– Les esprits mous dégradent la courtoisie, obligation de respecter les goûts d'autrui, en tolérance obligatoire du mauvais goût.

– Le prophète n'est pas un confident de Dieu, mais une guenille secouée par le souffle des bourrasques sacrées.

– C'est le protestantisme qui est à l'origine de cette intériorisation du christianisme en une simple idiosyncrasie, ce qui permet de demander à l'individu quelle est sa religion, après lui avoir demandé quelle est sa couleur préférée et avant de lui demander quelle actrice il admire le plus.

– La compassion, en ce siècle, est une arme idéologique.

– La destruction des provinces est un des événements lamentables de ce siècle. Provincial était antonyme de provincialiste.

– L'homme moderne est alternativement visqueux et dur comme pierre. Quand il cesse d'être sentimental, il devient impitoyable.

– Le pur réactionnaire n'est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles.

– Rien de plus dangereux que de heurter les préjugés de qui affirme n'en avoir aucun.

– Pauvreté des âmes qui ne se sentent pas avant tout héritières du passé.

– L'instruction ne guérit pas la bêtise, elle lui donne des armes.

lundi 4 septembre 2017

Dialogue autour d'Álvaro Mutis


J'ai terminé, hier matin, le derniers des romans de ce que j'appellerai “le cycle de Maqroll le Gabier”, lequel en compte sept et forme, en définitive, l'essentiel de l'œuvre en prose d'Álvaro Mutis. En réalité, ce cycle comporte une sorte de “tronc” composé de trois romans (dans l'ordre La Neige de l'amiral, Ilona vient avec la pluie et Un bel morir), auquel sont venues s'adjoindre quatre branches secondaires (mais non moins importantes) : La Dernière Escale du tramp steamer ; Écoute-moi, Amirbar ; Abdul Bashur, le rêveur de navires ; et enfin Le Rendez-Vous de Bergen ;  c'est ce dernier que j'ai terminé hier. Je ressens de cet achèvement une sorte de frustration mélancolique, tant l'envie est grande de voir se poursuivre indéfiniment cette longue errance que forment, pris dans leur ensemble, les romans de Mutis. La frustration s'augmente de ce que, depuis plusieurs jours, je suis taraudé par le désir d'écrire un long billet de blog sur cette expérience que je viens de faire, et bien sûr les livres qui l'ont engendrée, mais que je ne me décide pas à “y aller”, par une sorte de timidité qui me surprend un peu moi-même, un peu comme on hésite à se plonger dans un océan froid où l'on vient de risquer un ou deux orteils. Toutes les choses qui me semblent devoir être dites arrivent en ordre dispersé, et je suis presque persuadé que, malgré les efforts que je pourrais faire, elles resteraient rétives à toute composition un tant soit peu intelligible. En fait, disons-le : j'éprouve une telle envie de communiquer mon enthousiasme que j'ai peur, n'y parvenant pas, de déboucher sur le résultat inverse. En attendant que la situation se débloque, si elle doit se débloquer, je choisis de mettre ici le  himmel que j'ai envoyé avant-hier à  mon ami Carlos (mon passeur de littératures hispaniques…), suivi de la réponse qu'il m'a faite quelques heures plus tard. Voici donc :


Mon cher Carlos,

Comme il arrive souvent, c’est en relisant les « scolies » de Gómez Dávila (j’en ai marre de ces p… d’accents toniques qui m’obligent à passer sans arrêt au clavier espagnol !) que, ricochant d’un Colombien à un autre, j’ai eu envie d’aller voir du côté de chez Álvaro Mutis, que je n’avais jamais lu.

(Entracte : je me suis demandé durant quelques jours pourquoi, dans les années 70, tu ne m’avais jamais parlé de lui… avant de me rendre compte que, à cette époque, il n’avait encore écrit que de la poésie.)

Depuis une dizaine de jours, j’enfile ses brefs romans l’un derrière l’autre, je m’en gorge, m’en pourlèche avec de sourds grognements de plaisir. Et, du coup, je me demandais si, de ton côté, tu partageais ce mien enthousiasme pour les aventures et quêtes de Maqroll el Gabiero. 

Cette constellation de petits récits qui, en fait, ne sont que les différentes parties d’un seul et même roman beaucoup plus vaste, avec son tronc, ses branches principales et ses rameaux adventices, m’a fait penser, dans un genre évidemment tout différent, à un autre écrivain – français et vivant celui-là : Eugène Nicole, qui, depuis une trentaine d’années, publie lui aussi des textes relativement brefs mais qui, en réalité, ne font qu’alimenter et grossir son œuvre maîtresse, intitulée L’Œuvre des mers, dont le personnage principal est l’île de Saint-Pierre-et-Miquelon, et que je t’encourage vivement à lire si ce n’est déjà fait. 

Pour en revenir à Mutis, je trouve notamment ses portraits de femmes (il y en a un par roman, à peu près ; en tout cas un qui se détache nettement) particulièrement réussis, ce qui n’est finalement pas si fréquent chez ces messieurs les romanciers. Sans parler bien entendu de Maqroll lui-même, homme fuyant et lourd tout à la fois, poursuivant comme par lassitude intime des chimères qu’il sait dès le départ être des chimères. Les procédés de narration aussi sont d’une belle subtilité, et la langue – pour autant que j’en puisse juger par la traduction – apte à faire sentir aussi bien les variations de l’âme que les touffeurs et les froidures des différents climats rencontrés.

Bref, me voici devenu alvarophile, pour ne pas dire mutissolâtre…

Amitiés,

Didier

 (J'aurais pu aussi, dans ce message, souligner mieux en quoi le rapprochement entre Mutis et Nicole me semblait pertinent : par le rôle essentiel que joue la mer dans leurs œuvres respectives, même si ces rôles sont très éloignés l'un de l'autre. Alors que chez le Colombien, l'océan est une sorte d'écheveau de chemins que l'on ne peut s'empêcher de parcourir, tout en sachant qu'ils ne mèneront qu'à la désillusion et à la constatation que nos agitations humaines ne peuvent jamais servir à rien, chez le Français, il représente plutôt une sorte de cocon entourant l'île primordiale. J'aurais dû aussi dire à Carlos – surtout à lui qui a écrit un petit livre sur cet auteur – combien, souvent, Mutis me faisait penser à Cervantès, par cette façon qu'ils ont tous deux de solliciter les hasards sans que cela paraisse jamais artificiel ni forcé. Chez l'Espagnol, les personnages ne cessent de se retrouver “fortuitement” dans toutes les auberges perdues de la Manche, tandis que chez le Colombien, ce sont les ports du monde entier qui jouent ce rôle nodal.)


La réponse de Carlos :

Cher maître,

[… ] Mais revenons à ton sujet : Alvaro Mutis. Je partage totalement ton enthousiasme, je le relis toujours avec passion, c'est l'un des rares écrivains dont la lecture me donne immédiatement envie d'écrire; je ne sais pas exactement pourquoi, peut-être parce que tout paraît juste, élégant et simple, sa langue est magnifique. De plus j'admire sa façon de construire, récit après récit, une sorte de monde dans lequel une parole ou un objet d'un récit ne révèlent leur sens que dans un autre récit. Je suis impressionné par cette maîtrise et par le fait qu'il avait ce monde en tête, du moins sous forme embryonnaire, dès le début. Le personnage de Maqroll apparaît dès ses premiers poèmes en 1948. Tout le cycle romanesque est déjà suggéré, en esquisse, en germe dans ses poèmes. Je n'ai pas vérifié si c'est traduit, mais ce doit l'être, en espagnol le titre de l'œuvre poétique est : Summa de Maqroll el Gaviero, poesia, 1948-1997. 

L'homme Mutis était aussi  intéressant, je l'ai entendu parler de son œuvre et de l'écriture à la maison de l'Amérique latine à Paris, il y a plus de vingt ans. Il était élégant, intelligent, brillant; revendiquant son amitié avec Garcia Marquez et sa pensée réactionnaire; il se disait "d'ancien régime", opposé à notre époque gouvernée par la bureaucratie d'État, la technique, la science, le rationalisme, une époque qui conspire contre la personne, l'individu. Il ne croyait pas au progrès et craignait que la création finisse par disparaître. Les lectures de Maqroll me semblent représentatives de la pensée de l'auteur : Mémoires du Cardinal de Retz; Mémoires d'Outre-Tombe; Lettres et mémoires du Prince de Ligne; les œuvres d'Emile Gabory sur les guerres de Vendée; Georges Simenon, Balzac et Céline. Il a répondu à beaucoup d'interviews dans la presse espagnole et latino-américaine dans lesquels il exposait sa pensée réactionnaire et commentait son œuvre, ils sont tous d'une merveilleuse intelligence. […]

Amitiés

Carlos

Cela dit, je ne compte pas en rester là et espère trouver en moi assez de bribes d'intelligence pour écrire un billet qui rende justice au grand écrivain qu'est Mutis. Si je ne le fais pas, que je sois maudit jusqu'à la huitième génération et qu'on me prive des 77 vierges qui n'attendent que moi au paradis d'Allah.

dimanche 3 septembre 2017

Nos dimanches Dávila, 2

Nicolás Gómez Dávila, 1913 – 1994.

– L'État méritera de nouveau le respect, lorsque de nouveau il se contentera d'être le simple profil politique d'une société constituée.

– Le sphinx ne dévore pas celui qui ne déchiffre pas son énigme, mais celui qui lui propose des solutions stupides.

– L'intelligence, injustement, est une affaire de classes. Rien de plus déprimant que l'immense prolétariat des bibliothèques.

– La sénilité mentale se remarque plus chez le vieillard, mais elle est très commune chez l'adulte.

– Ce qui effraie le réactionnaire, ce n'est pas tant le chambard plébéien déchaîné par les révolutions que l'ordre étroitement bourgeois qu'elles engendrent.

– Le pittoresque costume de révolutionnaire se décolore insensiblement en sévère uniforme de policier.

– La promptitude avec laquelle la société moderne absorbe ses ennemis ne s'expliquerait pas, si les clameurs apparemment hostiles n'étaient pas simple réclamation de promotions impatientes.

– Rien ne guérit le progressiste. Pas même les fréquentes paniques que lui flanque le progrès.

– Une idée fine consiste en de discrètes retouches à un lieu commun.

– Le capitalisme est la face vulgaire de l'âme moderne, le socialisme sa face assommante.

– La pensée réactionnaire fait irruption dans l'histoire comme le cri d'alarme de la liberté concrète, comme un spasme d'angoisse devant le despotisme illimité auquel atteint celui qui s'enivre de liberté abstraite.

– Non seulement le réactionnaire a le flair pour détecter le parfum de l'absurdité, il a aussi le palais pour la savourer.

mercredi 30 août 2017

Retour au camp de base


En juillet, on a décidé de rentrer…

lundi 28 août 2017

Les moines et leurs règles


C'était il y a bien des années. En ces temps, le rewriting de FD ne se composait que d'hommes : nous formions comme une sorte de petite fraternité de moines copistes, à la fois enjoués et studieux. Une fin d'après-midi – car ces conversations ne peuvent éclore qu'à ce moment-là de la journée, et de préférence vers la fin de l'automne –, nous en arrivâmes, Dieu sait comment – défaut de travail peut-être ? –, à ce pont aux ânes masculin qui peut s'énoncer comme suit : « Si d'aventure un magicien nous transformait en femme pour une unique journée, que ferions-nous de ces vingt-quatre heures ? »

Chacun, aussitôt, y alla de sa résolution. (Nous avions d'un commun accord admis qu'il était exclu de nous transgenrer autrement que sous les pleins et les déliés d'une créature hautement désirable.) Les projets fusaient :

« Moi, je veux faire tirer leur langue au maximum de mecs sans rien leur accorder : ça me soulagera.

– Moi, je me cantonnerai dans le lesbianisme : l'idée de me prendre une… enfin, bon : lesbienne exclusive !

– Moi, c'est l'inverse : je veux me faire enfiler autant que je pourrai : j'arriverai peut-être à comprendre ce qu'elles nous trouvent…

– Eh bien moi, je…

– Moi, par contre… »

Au bout d'un certain temps, seul Dominique Qu.-F. (je me sens tenu de respecter l'anonymat de ce valeureux travailleur du verbe) n'avait rien dit, et semblait même se désintéresser de la discussion, pourtant primordiale si l'on songe au nombre incroyablement élevé de magiciens farceurs qui circulent dans les rédactions des journaux populaires. Finalement, l'un de nous lui posa la question, sans doute à peu près en ces termes : « Et toi, tu ferais quoi ? »

Dominique prit alors un air qui oscillait entre le vaguement désabusé et le franchement malheureux, soupira et laissa tomber : « Moi, si je devais être une femme pendant vingt-quatre heures, je trouverais encore le moyen d'avoir mes règles… »

Il était l'heure de sortir le whisky des placards.

dimanche 27 août 2017

Nos dimanches Dávila, 1


– Même la vérité la plus discrète apparaît aux modernes comme une intolérable impertinence.

– Quand une langue se corrompt, ses locuteurs s'imaginent qu'elle rajeunit. Sur la verdeur de la prose actuelle on distingue des moirures de charogne.

– Ce qui n'est pas niais paraît à l'homme moderne soit criminel soit obsolète.

– Le métèque ne fait aucune concession à l'autochtone.

– Le marxisme a mis à la disposition de ceux qui ne comprennent pas les questions le répertoire de réponses le plus adéquat.

– Exiger de l'intelligence qu'elle s'abstienne de juger mutile sa faculté de comprendre. C'est dans le jugement de valeur que culmine la compréhension.

– “Conscientiser” : variante pudique d'endoctriner.

– La plus grave accusation contre le monde moderne, c'est son architecture.

– L'université est le lieu où les jeunes gens devraient apprendre à se taire.

– Le sot se met à hurler que nous nions le problème lorsque nous montrons la fausseté de sa solution favorite.

– Est moderne l'homme qui oublie ce que l'homme sait de l'homme.

– Les cultures se dessèchent lorsque leurs ingrédients religieux s'évaporent.
 

samedi 26 août 2017

Nos dimanches Dávila : avant-première

Nicolás Gómez Dávila, 1913 – 1994

J'ai déjà oublié pour quelle raison, par quel détour, je me suis remis hier à picorer (influence pernicieuse des gallinacées sur le vocabulaire de l'écrivain en bâtiment…) les aphorismes de Nicolás Gómez Dávila, écrivain colombien dont le nom m'oblige à changer de clavier afin de lui attribuer les trois accents toniques auquel il prétend. Toujours est-il que, à l'instar de certains qui, chaque dimanche, mettent en ligne des chansons stupides et anglophones, ou d'autres qui proposent à leurs lecteurs les mornes lieux communs de politiciens dont le nom s'efface déjà, l'idée m'est venue de créer un nouveau “libellé” : Davilana, sous lequel, le Jour du Seigneur revenant, j'offrirai à votre sagacité quelques sentences de mon Colombien. Je vous les servirai par douze, comme les œufs au marché. Vous pourrez, à votre convenance, les battre en omelette et les avaler d'un seul coup, ou bien les déguster une par une, à la coque ; vous aurez aussi la possibilité de me les envoyer à la figure pour exprimer votre éventuel mécontentement.

Les phrases que vous lirez, semaine après semaine, seront extraites de deux livres parus aux éditions du Rocher vers le milieu des années deux mille, sous les titres un peu trop racoleurs (et restrictifs) à mon goût de Le Réactionnaire authentique et Les Horreurs de la démocratie, titres qui ne sont nullement dus à l'auteur. Dans ces deux recueils, une large part est faite à Dieu et au christianisme, Gómez Dávila ne se cachant nullement d'être catholique (pourquoi, d'ailleurs, s'en cacherait-il ?) : on n'en trouvera que fort peu de traces dans ma sélection, non par je ne sais quelle volonté de “censure”, mais parce que, souvent, le pauvre incroyant borné que je me désole d'être ne s'est pas estimé à même de jauger – et encore moins de juger de – leur intérêt. De même, les pensées les plus profondes de l'auteur ont-elles probablement été éliminées, simplement parce qu'elles sont demeurées loin de mon entendement.

Quoi qu'il en soit, on commencera demain.

vendredi 25 août 2017

Squatteuses à plumes et à bec


Et je m'assois où, moi, maintenant ?


jeudi 24 août 2017

Contrariants, ces Prussiens


En 1870, mis en appétit par Sedan, les Prussiens ont décidé d'envahir la France, et ils sont arrivés sans coup férir à Versailles. 

En 1914, les Allemands ont décidé d'envahir la France et, ma foi, sans l'intervention in extremis des Américains, ils y seraient peut-être bien parvenus.

En 1940, les armées du Reich ont transformé la traversée de notre territoire en une promenade de santé, à l'ombre des platanes séculaires.

Trois épisodes hautement déplorables, de notre point de vue.

En 1792, par contre, nous n'aurions eu qu'à nous féliciter si les hussards du duc de Brunswick avaient pu se rendre maîtres de Paris, passant par la même occasion leurs baïonnettes au travers des Danton, Robespierre, Saint-Just, Marat ou Desmoulins qui proliféraient des deux côtés de la Seine, et rétablissant le roi sur son trône, ainsi que le souhaitait une immense majorité de Français.

Eh bien, cette fois-là, ces andouilles de Prussiens ont trouvé le moyen de rater leur coup.

mardi 22 août 2017

Le seuil critique de Barbey d'Aurevilly


À cause de (ou grâce à) Michel Desgranges, je  me suis mis à relire Barbey d'Aurevilly : en alternance Les Diaboliques et ses articles de journaux. Pour ce qui est du premier recueil cité, c'est  effectivement très bien (et je tâcherai d'y revenir). Mais de là à trouver ça supérieur à Flaubert, je persiste à ne pas être d'accord.

Quant à ses articles de critique littéraire, il y a en effet une certaine flamboyance, une acuité certaine, y compris dans la mauvaise foi, laquelle est évidemment réjouissante quand elle rejoint la mienne (par rapport aux Misérables de Hugo, par exemple). Néanmoins, il me semble qu'il a une fâcheuse tendance à tourner indéfiniment autour du pot avant d'entrer dans le vif de son sujet, quand il y entre pour de bon. Dans les moins réussis de ses articles, on a presque l'impression d'une sorte de Juan Asensio, mais qui, évidemment, écrirait dans un français étincelant au lieu de produire le magma bourbeux de l'autre zouave. Il y a aussi de gênant chez lui que, à cette époque, il convenait de réduire Zola en miettes selon les mêmes arguments convenus et ressassés à base de scatologie, comme le faisaient les Goncourt, Daudet et quelques autres, et comme on en retrouve la trace jusque chez Kléber Haedens qui, ce jour-là, aurait mieux fait de reprendre un verre et de se taire. On reconnaît le critique à courte vue de la fin du XIXe siècle à ceci qu'il ne comprend rien à Zola ; lequel reste, en dépit de ses faiblesses, l'un des quatre ou cinq grands romanciers de son siècle.

lundi 21 août 2017

Odette et Nana, seconde génération


Pour ne pas être trop longtemps encombrés du fantôme des précédentes, et très fugitives, locataires du poulailler, nous fûmes, lundi dernier, en chercher deux autres, presque en tous points semblables aux en-allées. Elles ont si bien pris possession du territoire que quand le chat pointe ses moustaches aux abords, Odette marche droit sur lui, en gonflant ses plumes et caquetant mezzo voce. Golo, plus par courtoisie que par crainte réelle, veut-on croire, se retire alors, suffisamment lentement pour que reste intacte sa dignité féline.

dimanche 20 août 2017

C'est dimanche, on joue !


J'ai, au premier coup d'œil, reconnu huit des neuf écrivains de cette couverture ; mais le dernier, celui qui se trouve tout en bas de la colonne centrale, m'a résisté quelques heures. Je pense pourtant avoir fini par l'identifier. À votre tour, hypocrites lecteurs, mes semblables, mes frères, saurez-vous accrocher un nom à chacun de ces visages ? (Pour faire durer un peu le jeu, je ne publierai vos éventuelles réponses qu'en fin de journée.)

samedi 19 août 2017

La phtisie tue parfois très lentement



Victor Baillot avait vu le jour en l'an de disgrâce 1792, le 22 avril. Son âge a fait que, en 1815, il a été pris dans la dernière conscription de Napoléon, retour de l'île d'Elbe ; si bien qu'il se retrouve aussitôt à Waterloo. « Ah ! Waterloo. Il  en avait du monde, là. Et le canon tonnait dur. Les blés et les seigles étaient grands. Mais quand la cavalerie avait passé là-dessus, ça faisait de belles routes. J'ai tout vu et rien vu. J'y étais et c'est comme si j'y avais pas été. On s'est mis à se battre, je suis tombé […]. »

J'ai tout vu et rien vu. J'y étais et c'est comme si j'y avais pas été. On croirait relire, fortement résumé, le premier chapitre de la Chartreuse de Stendhal : Fabrice aussi “y était”, Fabrice non plus n'a rien vu. Toujours est-il que, blessé, Victor Baillot est fait prisonnier par les Anglais et envoyé sur les pontons. Lorsqu'il revient en France, il est aussitôt réformé, comme phtisique au dernier degré. Malgré cette tuberculose ancienne manière, Victor Baillot deviendra le dernier survivant recensé des armées napoléoniennes et ne consentira à mourir qu'au rivage de 1898, à l'âge de 106 ans, après avoir obtenu à l'arraché la croix de la Légion d'honneur, épinglée à son revers par le président Félix Faure entre deux turlutes steinheiliennes.

L'histoire de ce vétéran est contée par Guy Dupré dans Je dis nous, recueil des chroniques que ce précieux et discret écrivain a données à divers journaux entre 1952 et… 2005 ; celle qui nous occupe est de 1968, et n'est d'ailleurs pas un article mais une préface à la Chronique de la Grande Guerre de Maurice Barrès. Guy Dupré n'avait que 24 ans lorsqu'il a publié cet étrange et séduisant roman au titre non moins étrange et séduisant : Les Fiancées sont froides, salué notamment par André Breton et Julien Gracq, et que je vais m'empresser de relire dès que vous me laisserez un moment à moi.

Me penchant tout à l'heure sur le cas de Guy Dupré, j'ai eu la surprise de constater que, né en 1928, il était toujours de ce triste monde ; ce qui le met sur la bonne piste pour tenter d'égaler le record de Victor Baillot.

mercredi 16 août 2017

La longue marche des rhinocéros


Pendant ce temps, tout ce que nos pays en phase terminale comptent de joyeux progressistes s'est levé comme un seul homme pour s'alarmer du raz-de-marée nazi qui, dans une ville du sud des États-Unis, a tué… une personne. Ils sont tellement occupés, ces gentils nounours en guimauve, à reformer les cohortes sacrées pour aller combattre l'hydre, qu'ils n'ont plus une seconde à eux pour enregistrer les voitures qui, en France, foncent droit sur les devantures des cafés, en tuant un homme par-ci, une fillette par-là. Il est vrai que ces véhicules-là ne sont pas conduits par des gestapistes mais par de simples “déséquilibrés”, naturellement plus à plaindre qu'à blâmer. D'ailleurs, avec un minimum d'effort conceptuel, nos angéliques racaillolâtres, nos antifas clavioteurs devraient réussir à établir que si, chez nous, certains malheureux en sont réduits à foncer sur les terrasses de bistrots pare-choc en avant, c'est parce qu'ils ont été littéralement rendus fous de terreur par la remontée du nazisme américain : coup double gagnant. 

Face à leurs envolées avortées de poules caquetantes, dont chaque paragraphe est une insulte à l'intelligence, on perd jusqu'à l'envie d'argumenter, par exemple en faisant remarquer que rien ne serait arrivé à Charlottesville si les pressions conjuguées des gauchistes décervelés et des noirs vociférants (on pourra sans dommage inverser les deux adjectifs) n'avaient conduit au déboulonnage de cet enstatué remarquable que fut le général Lee ; et si, d'autre part, ces mêmes gauchistes décerférants et vocivelés, ne s'étaient pas lancés dans une “contre-manifestation” qui n'était rien d'autre qu'une invitation pressante à la baston générale. À quoi bon discuter, objecter, contredire ? Affronter la bêtise à front de taureau armé de la simple muleta du verbe, voilà qui allait bien quand on était jeune. Aujourd'hui, les taureaux s'étant faits rhinocéros, il nous reste le rire qui finira bien par dissoudre leur corne ; et à passer loin d'eux pour éviter de marcher dans leurs bouses.

vendredi 11 août 2017

Fantômes de blog



C'est très intéressant, de relire, comme je le fais depuis quelques jours, les billets de blog que l'on s'est laissé aller à publier, entre 2013 et maintenant. D'abord parce qu'on se rend compte que neuf sur dix d'entre eux auraient gagné à n'être pas écrits. Mais, ça, je le savais déjà, depuis que j'avais passé au crible ceux de 2008 à 2013, pour composer En territoire ennemi. Le plus amusant est de balayer du regard les commentaires qui font suite à chacun d'entre eux : c'est une procession de fantômes. Certains de ces spectres jacassants sont encore là aujourd'hui : ils n'ont pas changé, ils disent les mêmes choses qu'alors ; comme, suppose-t-on, soi-même. Beaucoup ont disparu : on en regrette certains (Georges, Marchenoir…), on se félicite de la disparition d'autres, qui publiaient des tartines sous chaque billet, et dont on va oublier les noms : ceux-là, à les relire, sont aussi pesants et dormitifs qu'ils l'étaient à l'époque ; c'est leur malédiction personnelle, je suppose. Néanmoins, les uns comme les autres prennent place dans une sorte de temps incertain, dont on a la surprise de se retrouver un peu nostalgique. Et, pour ceux-là qui semblent évanouis, on se demande s'ils se sont simplement échappés dans un ailleurs ensoleillé (on n'y croit qu'à moitié, mais on le leur souhaite quand même), ou s'il leur est arrivé des choses plus pénibles et irrémédiables, dont personne ne nous aurait tenu au courant. En tout cas, à la relecture, leur silence est retentissant.

mercredi 9 août 2017

Les Guimbardes de Bordeaux


Les livres d'occasions recèlent parfois des surprises que n'offriront jamais les volumes neufs. J'ai reçu ce matin Les Guimbardes de Bordeaux, livre de Stephen Hecquet (nous reviendrons sur les deux, l'auteur et son ouvrage, dans les prochains jours, sans doute), publié par La Table Ronde en avril 1958. J'y découvris d'abord, entre les premières pages jaunies et odorantes, une feuille de papier pliée en deux, visiblement depuis longtemps si j'en juge par le soin qu'il m'a fallu pour l'ouvrir ; l'ensemble avait à peu près le format d'une carte d'anniversaire. Une fois dépliée, on y voyait, sur la page de droite, le dessin d'un jeune homme en uniforme : large béret incliné sur l'oreille droite, chemise à manches retroussées et ornée d'un insigne tricolore, pantalon large façon golf, chaussettes roulées sur de grosses chaussures noires : le jeune homme fait le salut militaire, dans un cadre lui aussi tricolore ; dessous, ces lettres : C.J.F.

Sur la page de gauche, deux lignes d'écriture. La première, à l'encre bleue : « En souvenir de nos “Chantiers” 1941. » La seconde est inscrite en rouge : « Fait le S. 25 avril 1959. » On croit comprendre qu'il s'agit d'un cadeau fait par un ancien membre des Chantiers de la Jeunesse française, créés en juillet 1940, à l'un de ses camarades de l'époque ; lequel camarade, scrupuleux, a inscrit au crayon à papier sur la dernière page du livre : « Lu du Jeudi 16 au Vendredi 24 avril 1959. » Si bien que, soudain, à cause de la discordance des dates, on ne sait plus trop qui est l'auteur du dessin et de l'envoi. Ce n'est pas tout. 

Entre les dernières pages sont intercalées trois coupures de journaux. La plus importante est aussi la plus ancienne : une pleine page de Rivarol, du 1er mai 1958, dans laquelle Lucien Rebatet dit tout le bien qu'il pense du livre que l'on tient entre les mains. La deuxième est un simple entrefilet, daté à la main du 6 mai 1960, d'un journal inconnu, qui annonce la mort de Stephen Hecquet, à l'âge de 40 ans. La troisième, enfin, est une sorte de portrait de l'écrivain, paru dans Carrefour le 24 janvier 1962 ; il n'est pas signé mais est présenté sous le titre de ce qui doit être une tribune régulière : Propos du magot solitaire.

Lorsqu'on a mélancoliquement épilogué sur ces divers personnages, le connu et les autres, en se disant qu'ils doivent être tous morts depuis déjà un moment, que l'on a réveillé quelque chose qui n'aurait peut-être pas dû l'être, qu'on les a troublés dans leurs conciliabules d'ombres, on sent que l'on est désormais tenu de lire ce livre tombeau, et de le faire avec une certaine touche de gravité.

jeudi 3 août 2017

Hector Berlioz, antifestif et rebeyle


Réjouissants, ces Mémoires d'Hector Berlioz, pour quoi j'ai quitté hier Debussy. Je ne sais trop quelle image je me faisais de cet homme-là au travers de sa musique (que je n'écoute pas tous les jours), mais son humour continue à me surprendre et, donc, par son côté inattendu, à me ravir. Où je suis rendu – 200 pages sur 650 –, Berlioz n'a pas tout à fait 30 ans et se trouve pensionnaire de la Villa Médicis, où il s'ennuie fort. Du coup, son caractère, plutôt du genre bouillonnant, s'en ressent, et le débord menace à chaque page. Voici par exemple ce qu'écrit cet antifestif avant l'heure : « J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à m'irriter davantage.  Le charme qu'ils trouvaient aux joies du carnaval surtout m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome comme à Paris les jours gras !… fort gras, en effet ; gras de boue, gras de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de chevaux éreintés, d'imbéciles qui rient, de niais qui admirent, et d'oisifs qui s'ennuient. »

Trois paragraphes plus loin, Berlioz met en scène l'excitation du peuple roi (l'expression est soulignée par lui) à l'apparition des “élites” : on a l'impression de se trouver au bas des marches du palais cannois  des festivals, quand les gogos en short et leurs matrones en collants boudineux lèchent des yeux et des smartphones les saltimbanques empingouinés qui abordent les ondulations régulières du tapis écarlate. Cela donne ceci : 

« Mirate ! Mirate ! voilà l'ambassadeur d'Autriche !
– Non, c'est l'envoyé d'Angleterre !
– Voyez ses armes, une espèce d'aigle ! »

Cela continue dans ce ton durant quelques répliques de la même eau, et puis soudain :

« Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut avoir l'air grave ?
– C'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la fashion de quitter son poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de l'égout de la place Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman de Rouge et noir. »

Se doutant que nombre de ses lecteurs ignoreront à qui il vient de faire allusion, Berlioz précise en note : « M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendhal et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment. »

Le “dogue à la chaîne” a tout de même trouvé le moyen de mordre.

mercredi 2 août 2017

Férocité de plume : Debussy aussi


Lecture très agréable que celle de Monsieur Croche. Dans ces chroniques publiées au début de son siècle, d'abord à la Revue blanche, puis au Gil Blas, puis encore ailleurs mais j'ai oublié où, Claude Debussy se montre armé d'une plume volontiers sarcastique et nanti d'un jugement pour le moins tranché. Le revers de la médaille est que l'ironie est tellement répandue entre ses paragraphes que, quand il fait des compliments à tel chef d'orchestre ou loue le morceau de tel compositeur, on se demande toujours à quel degré il faut prendre les lauriers qu'il distribue, au premier ou au second. 

Pour donner une idée de sa manière, voici ce qu'il dit d'un certain Émile Sauer dont, en mars 1903, le Concert Lamoureux vient de donner un concerto pour piano et orchestre : « Cet homme qui n'a pourtant pas l'air méchant a le concerto sans pitié ; par un artifice diabolique, il paraît devoir finir, mais il recommence des petites choses folles, pas gaies du tout, où, de temps en temps, intervient une valse infernale, pendant laquelle M. Émile Sauer projette des mains d'escamoteur, de façon à inquiéter les araignées mélomanes du plafond. Notez qu'il joue fort bien du piano, qu'il a une autorité incontestable sur les diverses façons de faire les gammes ; pourquoi se croit-il obligé d'écrire des concertos ? Est-ce la conséquence d'un vœu ? Ou bien est-il né comme cela ? » 

Par moment, on songe à Paul Léautaud, quand il revêtait l'habit  critique de Maurice Boissard, même si Debussy n'a tout de même pas son aisance de style ni son goût parfait en la matière.

dimanche 30 juillet 2017

Cot, cot… Odette !


Comme les plus cérébralement déliés des commentateurs de ce blog l'avaient deviné dès hier, c'est le poulailler dont Catherine a fait l'emplette que découvrait Golo ; en pressentant la présence, à l'intérieur, des deux gallinacées rapportées de la jardinerie par la même Catherine. Puisqu'il s'agit de poules de demi-luxe, elles ont aussitôt été baptisées Odette et Nana, cette dernière étant la rousse, comme il se doit.

samedi 29 juillet 2017

Qu'est-ce que c'est encore que ça ?


« Quelle est donc cette cabanette qui est apparue dans mon jardin ? Allons voir ça de plus près, et même de plus haut… Ça sent bizarre, là-dedans… Et puis ça remue… Qu'est-ce qu'ils ont encore trouvé, comme idée à la con, ces deux affligeants bipèdes qui se croient mes maîtres ? »

Réponse demain…

vendredi 28 juillet 2017

Plutôt gaucho que gauchiste


Entre Manche et Pampa, juin fut à l'heure hispanique.

mardi 25 juillet 2017

Q.I. ! Q.I. ! piaille l'oiseau sans tête


La nouvelle du jour n'est pas réjouissante, mais son traitement l'est. On apprend ce matin, ici par exemple, que le Q.I. moyen est en chute libre à peu près partout en Europe, notamment en France où, avec 3,8 points perdus depuis la fin du millénaire dernier, il va bientôt faire concurrence au président Macron dans le domaine de la glissade non contrôlée. Bien entendu, mes chers (ex-)confrères en journalie se sont aussitôt mis à chercher des explications à cette curieuse dégringolade. Comme de juste, ils en ont trouvé ; des variées, des pittoresques, des inattendues : je vous laisse le plaisir de les découvrir dans l'article des Échos mis en lien plus haut. Mais enfin, en gros, ça va de l'iode aux perturbateurs endocriniens, en passant par ces salauds de riches qui, sous couverts d'études longues, font moins d'enfants que les “défavorisés”. (Du côté de l'Asie du Sud-Est, en revanche, on fait péter les scores vers le haut : voilà des gens qui doivent être dotés de thyroïdes réglées comme des coucous suisses.)

En tout cas, une chose est certaine : la descente ne peut en aucun cas être imputable à l'Éducation, pour l'excellente raison que les systèmes éducatifs européens sont très différents les uns des autres et qu'il y a néanmoins baisse partout. Il doit donc y avoir autre chose… Je ne sais pas, moi… Un phénomène plus général, qui toucherait à peu près tous les pays d'Europe… Un changement qui aurait commencé à affecter les diverses populations voilà environ un quart de siècle… Un genre de saut, à la fois qualitatif et quantitatif…

Non, décidément, les responsables doivent bien être l'iode et les perturbateurs endocriniens, je ne vois pas autre chose. Ou à la rigueur la montée des extrêmes droites et l'ultra-libéralisme.

dimanche 23 juillet 2017

Que doit-on penser de la Révolution française ?

Léon Daudet, 1867 – 1942

« N'en doutez pas, il faut la maudire. Elle a tout bouleversé, nous n'y avons rien gagné. Nous lui devons les nations armées, les casernes, les guerres innombrables. Les hommes y ont perdu des libertés essentielles, tangibles et profitables, pour une liberté toute théorique, celle de se prononcer sur des problèmes qu'ils ignorent. Je crois vraiment que l'existence était plus heureuse avant la Révolution. »

Et l'on croit entendre déjà s'agiter, sur le banc des dévotes progressistes : « Évidemment ! Qu'attendre d'autre, de la part d'un gros porc réactionnaire, antisémite, misogyne (probablement aussi homophobe et opposé aux énergies renouvelables), tel que votre immonde Léon Daudet ? » Le malheur, voyez-vous, chères punaises de sacristie citoyenne, est que le paragraphe cité est non de ce Léon-là mais d'Anatole France ; écrivain qu'en général les gens de gauche, ceux d'entre eux qui lisent des livres, s'empressent d'annexer sous leurs bannières, en compagnie des trois ou quatre esseulés qu'ils ont réussi à tirer du fleuve impétueux des grands écrivains réactionnaires. Eh bien, de même que l'on pourrait assez facilement leur contester Zola, voilà qu'il nous faut déjà leur reprendre Anatole !

Mais alors, pourquoi une photo du Daudet ? Parce que ce propos de France se trouve recueilli dans le livre de souvenirs de l'un de ses intimes, Marcel Le Goff, Anatole France à la Béchellerie, ouvrage dont Daudet donne une recension en décembre 1924, soit à un moment où est encore tiède le cadavre de France, ce cadavre piétiné tantôt par une bande de sales gosses s'apprêtant à verser comme un seul homme dans le stalinisme militant, les surréalistes. L'article est réuni à une centaine d'autres, dans le fort volume que Séguier a eu l'excellente idée de faire paraître, et qui s'intitule Écrivains et Artistes.

Tout au long de ces 850 pages, Léon Daudet tient la balance à peu près égale entre les exercices d'admiration et le jeu de massacre. Il est excessif dans les deux genres, toujours tranché, souvent partial, parfois injuste, mais constamment irrésistible de verve, qu'elle soit au service d'une déférence presque sacrée ou de l'ironie la plus crépitante. Excessif mais au goût sûr, un goût qui lui permet de saluer, dès la parution de son premier roman, Bernanos comme un grand écrivain, ou encore le pousse à placer Toulet bien au-dessus de Rostand, lequel ressort en lambeaux d'entre ses griffes.

Excessif dans l'opprobre (le “coprophage” Zola ne mérite certainement pas tant d'indignités…), il l'est dans le panégyrique. Il est sans doute très beau d'être fidèle à la mémoire d'un père aimé, ou attaché au souvenir des hommes qui ont enchanté votre enfance en vous faisant, comme on dit, “sauter sur leurs genoux” ; mais enfin, mettre tranquillement Alphonse Daudet sur le même pied que Balzac ou Proust, Frédéric Mistral au rang de Virgile, et faire du Félibrige l'équivalent de la Pléiade, c'est frôler dangereusement le précipice du ridicule ; ou ce le serait si elle n'était, finalement, assez touchante, cette fidélité de l'enfant révolu. 

L'essentiel n'est pas là, on s'en doute. Il est dans cette multitude de portraits hauts en fumet et en goût, ainsi que dans le tableau quadrichrome d'un monde des arts et des lettres englouti, dont la plupart des hommes qui l'ont fait n'étaient à peine plus que des noms, et qui viennent revivre un petit moment, leurs livres et tableaux sous le bras, devant l'œil acéré et finalement bienveillant de Léon Daudet, qui place toujours la littérature au-dessus de tout le reste, comme il est bien naturel.


P.S. : S'il faut, comme je l'ai fait, féliciter les éditions Séguier de leur initiative, il convient de leur faire donner le knout au bas des reins pour la manière dont elles ont conduit leur affaire : outre une couverture aussi laide qu'un prospectus publicitaire des années cinquante, le livre est truffé de fautes de frappe – y compris dans les noms propres –, de mastics, de mots manquants, de majuscule là où il faudrait de l'italique, etc. Un vrai boulot de… non, rien.

lundi 17 juillet 2017

Pensée bidon


Comme la vie serait simple et tranquille, si on la cantonnait dans l'enfance ! Le matin on va au lait, le soir on va au lit ; entre les deux on fait du vélo.

dimanche 16 juillet 2017

Les nuages qui passent… là-bas…


L'azur est une sorte de barque renversée. Sur son fond défilent des îles frangées, des continents mouvants, des mammifères marins, des enclumes à demi fondues, des visages malades et patients. Au moment où j'allume la deuxième cigarette, l'Espagne se sépare de l'Alaska, poussant devant elle un Portugal dubitatif et frileux, vers le Kamtchatka qui semble s'en foutre, tout à son attirance de l'Est qui l'aspire à goulées régulières. L'Alaska ne l'entend pas de cette oreille, et ses côtes mâchouillées se muent en un profil de rocker agressif, à la banane ostentatoire. La péninsule ibérique prend le large, mais le rocker devient une sorte de goule, dont l'œil est braqué sur Valence et qui avance sa lippe pour aspirer la Catalogne, tandis que l'Asie glacée file au large. La côte des Asturies se morcelle, se convulse, l'Andalousie se tord sous la succion, la Sibérie s'éloigne sans se déformer, et l'Espagne revient vers l'extrême nord de l'Amérique. Un peu plus tard, un éléphant de mer s'adoucit en main ouverte et s'apprête, devenu Dieu, à tendre son index nonchalant vers un Adam invisible, dont le bleu est peut-être l'élément naturel. Enfin tout se défait, et l'on pourrait sans doute en concevoir une espèce de frayeur, si on restait assis là.

vendredi 14 juillet 2017

Perec mis en pièces

La Vie mode d'emploi porte sous son titre la mention : Romans, au pluriel. De fait, le livre grouille littéralement d'histoires, comme la gamelle du chat le fait d'asticots quand vous avez oublié de la vider avant de partir pour les Deux-Sèvres en profitant du long week-end du 15 août. Un index, proposé en annexe, en recense 107, et il est bien spécifié qu'il n'est nullement exhaustif. Mais la plus importante est celle qui court durant tout le roman et lui sert en quelque sorte de second axe central, le premier étant bien entendu la cage d'escalier de l'immeuble sis 11 rue Simon-Crubellier, Paris 17°. Le protagoniste en est le propriétaire du grand appartement du 3° étage gauche (quand on regarde la façade ouverte de l'immeuble), Percival Bartlebooth, dont le nom est évidemment une synthèse du Barnabooth de Valery Larbaud et du Bartleby d'Herman Melville.

Le Bartlebooth de Perec a, dès l'âge de 20 ans, imaginé ce qu'allait être le grand œuvre de toute sa vie, conçu de telle manière qu'il devra l'occuper pendant cinquante ans et que, à la fin, il n'en reste absolument rien. La première phase dure dix ans, pendant lesquels, lui qui n'a aucune aptitude pour le dessin, prend une leçon par jour pour apprendre à maîtriser l'aquarelle. À l'issue de cette décennie, il part sillonner le monde durant vingt ans, escorté par son fidèle domestique Smautf, le Passepartout de ce Phileas Fogg. Sur les cinq continents, Bartlebooth va peindre cinq cents aquarelles de cinq cents ports différents. Dès que l'une est terminée, elle est envoyée à Winckler (6° étage droite de l'immeuble), lequel est chargé d'en faire un puzzle de 750 pièces découpées à la main ; les dites pièces étant ensuite rangées dans une boîte, laquelle va rejoindre les autres dans le coffre d'une banque.

(Il va de soi que je simplifie à l'excès : dans le roman, tout, absolument tout est spécifié, depuis la marque et la qualité du papier utilisé comme support par Bartlebooth, jusqu'au nom de la banque et aux caractéristiques du coffre, en passant par mille autres choses de la plus haute importance.)

Quand Bartlebooth et Smautf réintègrent l'immeuble de la rue Simon-Crubellier, trente années ont donc passé – nous sommes à peu près au milieu des années cinquante. Il reste à accomplir la dernière partie de l'œuvre : durant encore vingt ans, à raison de deux par mois approximativement, Bartlebooth va reconstituer ses cinq cents puzzles. Dès que l'un est terminé, il est confié à un autre occupant de l'immeuble, un chimiste, lequel fait d'abord disparaître toutes les découpes du bois (la qualité et la nature du bois sont bien entendu spécifiées par Perec), puis décolle la feuille de papier, qui est donc redevenu simple aquarelle. Il ne reste plus à Bartlebooth qu'à expédier chacune d'elles à l'endroit du monde où elle a été exécutée par lui ; là, la feuille est plongée dans un une solution (évidemment donnée avec toutes ses caractéristiques) dont elle ressort parfaitement blanche, avant d'être réexpédiée à Bartlebooth. 

Cet excentrique – je ne trouve pas de mot mieux approprié, même s'il est faible – est tout près de mener à bien son projet (transformer, en cinquante ans, cinq cents feuilles blanches en cinq cents feuilles blanches), lorsque deux impondérables se produisent, peu avant le “présent” du livre, lequel se situe le 23 juin 1975, aux alentours de huit heures du soir – ce qui n'est pas le pire moment pour envisager un petit apéritif, histoire de se remettre du solstice et d'attendre confortablement la Saint-Jean.

mardi 11 juillet 2017

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?


Son étagère n'est qu'à une cinquantaine de centimètres du sol, pourtant, l'autre jour, mes yeux sont tombés sur Georges Perec ; je veux dire : sur les trois ou quatre volumes que je possède de lui. L'affaire aurait pu en rester là, mais il se trouve que j'ai extrait de l'alignement Penser/Classer ; que j'ai ensuite relu avec plaisir, sans trop m'occuper de la mine pincée d'Anthony Trollope, dont je venais de suspendre, assez grossièrement il faut bien le dire, la lecture de ses Tours de Barchester. Le mince volume avalé, j'ai poursuivi avec Espèces d'espaces ; dans le même élan, j'ai commandé un livre déjà lu, il y a longtemps, Les Choses, et deux que je ne connaissais pas, sinon par bribes : Je me souviens et W ou le souvenir d'enfance. Leur lecture m'a occupé ces deux derniers jours. Les Choses est un roman nettement supérieur au souvenir qui m'en était resté, à la fois cafardeux et d'une réjouissante drôlerie ; quant  à W, c'est l'un des livres les  plus douloureux que j'aie lus depuis longtemps [et je ne suis pas du tout assuré de ce subjonctif-là…]. Comme je n'étais pas encore rassasié, qu'au contraire je sentais mon appétit croître, je viens de commander La Disparition, ce fameux roman lipogrammatique dont je m'étais toujours tenu éloigné, sans bien savoir pourquoi ; et, en attendant qu'il arrive, j'ai rouvert l'énorme pavé que constitue La Vie mode d'emploi.

Voilà où nous en sommes.

dimanche 9 juillet 2017

Foire à rien


J'en veux beaucoup aux différents édiles héberto-plessiens d'avoir dévolu le terrain de football – où, de mémoire d'homme, onc le moindre match ne fut disputé – à ce qu'il est convenu d'appeler la foire à tout, et qui, l'expérience l'a souventes fois montré, n'est généralement qu'une foire à rien ; on se demande d'ailleurs à la suite de quel raisonnement tortueux des gens en apparence normaux (je le sais : ils passent actuellement devant mon portail, bras ballants à l'aller, chargés au retour vers les voitures) sont prêts à payer – des sommes modestes, certes : la foire à tout est essentiellement une distraction de va-nu-pied – pour acquérir des objets qu'ils auront ensuite à charge d'aller déposer à la déchetterie de Saint-Aquilin, lorsqu'ils auront eu tout loisir de constater que le hideux bougeoir à douze branches ou le grand miroir dédoré et piqué de rouille ne peut vraiment trouver aucune place dans leur gourbi, déjà fort encombré de monstruosités diverses. 

Quoi qu'il en soit, n'ayant rien contre les réjouissances populacières, du moment qu'elles laissent à l'honnête homme toute latitude de les ignorer, j'eusse préféré que celle-ci ne se déroulât point au dit terrain de football, lequel est essentiellement accessible par la rue de l'Église. Je rends néanmoins grâce au Tout-Puissant de ce que personne n'ait encore eu la funeste idée de la sonoriser.

samedi 8 juillet 2017

Je suis un garçon sensible et délicat


Chaque année, la saison que nous traversons actuellement me voit repartir au combat, le même toujours, perdu d'avance mais obstinément mené. Assis dans le fauteuil du salon, on peut me voir un livre à la main droite et, dans l'autre, un carré de plastique grillagé muni d'un long manche plus ou moins flexible : une tapette à mouches. Car musca domestica est mon ennemi. Je le dis sans haine mais avec une froide détermination : toutes celles qui ont le front de venir se poser sur l'une ou l'autre partie de mon anatomie lisante s'expose à un coup violent, la tapette fondant du ciel comme la foudre divine. Mon taux de réussite ne dépasse guère cinquante pour cent, car la mouche est plus fine qu'on ne le croit généralement. Ce qui me sépare de la brute sadique est ceci : lorsque je vois l'un de ces petits diptères effectuer, après coup porté, un gracieux vol plané et choir sur le parquet, je ne reprends pas illico ma lecture, mais me penche sur l'animal pour vérifier que la mort a été instantanée. Si la bête se trouve sur le dos et agite furieusement ses paires de pattes, un second coup de tapette, asséné avec plus de délicatesse que le premier, il me semble, vient mettre fin à ses souffrances.

Ensuite, environ tous les deux jours, je me munis de la pelle en plastique et de la balayette à manche de bois, pour faire avec elles le tour des pièces de la maison et y ramasser les mouches mortes.