dimanche 23 juillet 2017

Que doit-on penser de la Révolution française ?

Léon Daudet, 1867 – 1942

« N'en doutez pas, il faut la maudire. Elle a tout bouleversé, nous n'y avons rien gagné. Nous lui devons les nations armées, les casernes, les guerres innombrables. Les hommes y ont perdu des libertés essentielles, tangibles et profitables, pour une liberté toute théorique, celle de se prononcer sur des problèmes qu'ils ignorent. Je crois vraiment que l'existence était plus heureuse avant la Révolution. »

Et l'on croit entendre déjà s'agiter, sur le banc des dévotes progressistes : « Évidemment ! Qu'attendre d'autre, de la part d'un gros porc réactionnaire, antisémite, misogyne (probablement aussi homophobe et opposé aux énergies renouvelables), tel que votre immonde Léon Daudet ? » Le malheur, voyez-vous, chères punaises de sacristie citoyenne, est que le paragraphe cité est non de ce Léon-là mais d'Anatole France ; écrivain qu'en général les gens de gauche, ceux d'entre eux qui lisent des livres, s'empressent d'annexer sous leurs bannières, en compagnie des trois ou quatre esseulés qu'ils ont réussi à tirer du fleuve impétueux des grands écrivains réactionnaires. Eh bien, de même que l'on pourrait assez facilement leur contester Zola, voilà qu'il nous faut déjà leur reprendre Anatole !

Mais alors, pourquoi une photo du Daudet ? Parce que ce propos de France se trouve recueilli dans le livre de souvenirs de l'un de ses intimes, Marcel Le Goff, Anatole France à la Béchellerie, ouvrage dont Daudet donne une recension en décembre 1924, soit à un moment où est encore tiède le cadavre de France, ce cadavre piétiné tantôt par une bande de sales gosses s'apprêtant à verser comme un seul homme dans le stalinisme militant, les surréalistes. L'article est réuni à une centaine d'autres, dans le fort volume que Séguier a eu l'excellente idée de faire paraître, et qui s'intitule Écrivains et Artistes.

Tout au long de ces 850 pages, Léon Daudet tient la balance à peu près égale entre les exercices d'admiration et le jeu de massacre. Il est excessif dans les deux genres, toujours tranché, souvent partial, parfois injuste, mais constamment irrésistible de verve, qu'elle soit au service d'une déférence presque sacrée ou de l'ironie la plus crépitante. Excessif mais au goût sûr, un goût qui lui permet de saluer, dès la parution de son premier roman, Bernanos comme un grand écrivain, ou encore le pousse à placer Toulet bien au-dessus de Rostand, lequel ressort en lambeaux d'entre ses griffes.

Excessif dans l'opprobre (le “coprophage” Zola ne mérite certainement pas tant d'indignités…), il l'est dans le panégyrique. Il est sans doute très beau d'être fidèle à la mémoire d'un père aimé, ou attaché au souvenir des hommes qui ont enchanté votre enfance en vous faisant, comme on dit, “sauter sur leurs genoux” ; mais enfin, mettre tranquillement Alphonse Daudet sur le même pied que Balzac ou Proust, Frédéric Mistral au rang de Virgile, et faire du Félibrige l'équivalent de la Pléiade, c'est frôler dangereusement le précipice du ridicule ; ou ce le serait si elle n'était, finalement, assez touchante, cette fidélité de l'enfant révolu. 

L'essentiel n'est pas là, on s'en doute. Il est dans cette multitude de portraits hauts en fumet et en goût, ainsi que dans le tableau quadrichrome d'un monde des arts et des lettres englouti, dont la plupart des hommes qui l'ont fait n'étaient à peine plus que des noms, et qui viennent revivre un petit moment, leurs livres et tableaux sous le bras, devant l'œil acéré et finalement bienveillant de Léon Daudet, qui place toujours la littérature au-dessus de tout le reste, comme il est bien naturel.


P.S. : S'il faut, comme je l'ai fait, féliciter les éditions Séguier de leur initiative, il convient de leur faire donner le knout au bas des reins pour la manière dont elles ont conduit leur affaire : outre une couverture aussi laide qu'un prospectus publicitaire des années cinquante, le livre est truffé de fautes de frappe – y compris dans les noms propres –, de mastics, de mots manquants, de majuscule là où il faudrait de l'italique, etc. Un vrai boulot de… non, rien.

lundi 17 juillet 2017

Pensée bidon


Comme la vie serait simple et tranquille, si on la cantonnait dans l'enfance ! Le matin on va au lait, le soir on va au lit ; entre les deux on fait du vélo.

dimanche 16 juillet 2017

Les nuages qui passent… là-bas…


L'azur est une sorte de barque renversée. Sur son fond défilent des îles frangées, des continents mouvants, des mammifères marins, des enclumes à demi fondues, des visages malades et patients. Au moment où j'allume la deuxième cigarette, l'Espagne se sépare de l'Alaska, poussant devant elle un Portugal dubitatif et frileux, vers le Kamtchatka qui semble s'en foutre, tout à son attirance de l'Est qui l'aspire à goulées régulières. L'Alaska ne l'entend pas de cette oreille, et ses côtes mâchouillées se muent en un profil de rocker agressif, à la banane ostentatoire. La péninsule ibérique prend le large, mais le rocker devient une sorte de goule, dont l'œil est braqué sur Valence et qui avance sa lippe pour aspirer la Catalogne, tandis que l'Asie glacée file au large. La côte des Asturies se morcelle, se convulse, l'Andalousie se tord sous la succion, la Sibérie s'éloigne sans se déformer, et l'Espagne revient vers l'extrême nord de l'Amérique. Un peu plus tard, un éléphant de mer s'adoucit en main ouverte et s'apprête, devenu Dieu, à tendre son index nonchalant vers un Adam invisible, dont le bleu est peut-être l'élément naturel. Enfin tout se défait, et l'on pourrait sans doute en concevoir une espèce de frayeur, si on restait assis là.

vendredi 14 juillet 2017

Perec mis en pièces

La Vie mode d'emploi porte sous son titre la mention : Romans, au pluriel. De fait, le livre grouille littéralement d'histoires, comme la gamelle du chat le fait d'asticots quand vous avez oublié de la vider avant de partir pour les Deux-Sèvres en profitant du long week-end du 15 août. Un index, proposé en annexe, en recense 107, et il est bien spécifié qu'il n'est nullement exhaustif. Mais la plus importante est celle qui court durant tout le roman et lui sert en quelque sorte de second axe central, le premier étant bien entendu la cage d'escalier de l'immeuble sis 11 rue Simon-Crubellier, Paris 17°. Le protagoniste en est le propriétaire du grand appartement du 3° étage gauche (quand on regarde la façade ouverte de l'immeuble), Percival Bartlebooth, dont le nom est évidemment une synthèse du Barnabooth de Valery Larbaud et du Bartleby d'Herman Melville.

Le Bartlebooth de Perec a, dès l'âge de 20 ans, imaginé ce qu'allait être le grand œuvre de toute sa vie, conçu de telle manière qu'il devra l'occuper pendant cinquante ans et que, à la fin, il n'en reste absolument rien. La première phase dure dix ans, pendant lesquels, lui qui n'a aucune aptitude pour le dessin, prend une leçon par jour pour apprendre à maîtriser l'aquarelle. À l'issue de cette décennie, il part sillonner le monde durant vingt ans, escorté par son fidèle domestique Smautf, le Passepartout de ce Phileas Fogg. Sur les cinq continents, Bartlebooth va peindre cinq cents aquarelles de cinq cents ports différents. Dès que l'une est terminée, elle est envoyée à Winckler (6° étage droite de l'immeuble), lequel est chargé d'en faire un puzzle de 750 pièces découpées à la main ; les dites pièces étant ensuite rangées dans une boîte, laquelle va rejoindre les autres dans le coffre d'une banque.

(Il va de soi que je simplifie à l'excès : dans le roman, tout, absolument tout est spécifié, depuis la marque et la qualité du papier utilisé comme support par Bartlebooth, jusqu'au nom de la banque et aux caractéristiques du coffre, en passant par mille autres choses de la plus haute importance.)

Quand Bartlebooth et Smautf réintègrent l'immeuble de la rue Simon-Crubellier, trente années ont donc passé – nous sommes à peu près au milieu des années cinquante. Il reste à accomplir la dernière partie de l'œuvre : durant encore vingt ans, à raison de deux par mois approximativement, Bartlebooth va reconstituer ses cinq cents puzzles. Dès que l'un est terminé, il est confié à un autre occupant de l'immeuble, un chimiste, lequel fait d'abord disparaître toutes les découpes du bois (la qualité et la nature du bois sont bien entendu spécifiées par Perec), puis décolle la feuille de papier, qui est donc redevenu simple aquarelle. Il ne reste plus à Bartlebooth qu'à expédier chacune d'elles à l'endroit du monde où elle a été exécutée par lui ; là, la feuille est plongée dans un une solution (évidemment donnée avec toutes ses caractéristiques) dont elle ressort parfaitement blanche, avant d'être réexpédiée à Bartlebooth. 

Cet excentrique – je ne trouve pas de mot mieux approprié, même s'il est faible – est tout près de mener à bien son projet (transformer, en cinquante ans, cinq cents feuilles blanches en cinq cents feuilles blanches), lorsque deux impondérables se produisent, peu avant le “présent” du livre, lequel se situe le 23 juin 1975, aux alentours de huit heures du soir – ce qui n'est pas le pire moment pour envisager un petit apéritif, histoire de se remettre du solstice et d'attendre confortablement la Saint-Jean.

mardi 11 juillet 2017

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?


Son étagère n'est qu'à une cinquantaine de centimètres du sol, pourtant, l'autre jour, mes yeux sont tombés sur Georges Perec ; je veux dire : sur les trois ou quatre volumes que je possède de lui. L'affaire aurait pu en rester là, mais il se trouve que j'ai extrait de l'alignement Penser/Classer ; que j'ai ensuite relu avec plaisir, sans trop m'occuper de la mine pincée d'Anthony Trollope, dont je venais de suspendre, assez grossièrement il faut bien le dire, la lecture de ses Tours de Barchester. Le mince volume avalé, j'ai poursuivi avec Espèces d'espaces ; dans le même élan, j'ai commandé un livre déjà lu, il y a longtemps, Les Choses, et deux que je ne connaissais pas, sinon par bribes : Je me souviens et W ou le souvenir d'enfance. Leur lecture m'a occupé ces deux derniers jours. Les Choses est un roman nettement supérieur au souvenir qui m'en était resté, à la fois cafardeux et d'une réjouissante drôlerie ; quant  à W, c'est l'un des livres les  plus douloureux que j'aie lus depuis longtemps [et je ne suis pas du tout assuré de ce subjonctif-là…]. Comme je n'étais pas encore rassasié, qu'au contraire je sentais mon appétit croître, je viens de commander La Disparition, ce fameux roman lipogrammatique dont je m'étais toujours tenu éloigné, sans bien savoir pourquoi ; et, en attendant qu'il arrive, j'ai rouvert l'énorme pavé que constitue La Vie mode d'emploi.

Voilà où nous en sommes.

dimanche 9 juillet 2017

Foire à rien


J'en veux beaucoup aux différents édiles héberto-plessiens d'avoir dévolu le terrain de football – où, de mémoire d'homme, onc le moindre match ne fut disputé – à ce qu'il est convenu d'appeler la foire à tout, et qui, l'expérience l'a souventes fois montré, n'est généralement qu'une foire à rien ; on se demande d'ailleurs à la suite de quel raisonnement tortueux des gens en apparence normaux (je le sais : ils passent actuellement devant mon portail, bras ballants à l'aller, chargés au retour vers les voitures) sont prêts à payer – des sommes modestes, certes : la foire à tout est essentiellement une distraction de va-nu-pied – pour acquérir des objets qu'ils auront ensuite à charge d'aller déposer à la déchetterie de Saint-Aquilin, lorsqu'ils auront eu tout loisir de constater que le hideux bougeoir à douze branches ou le grand miroir dédoré et piqué de rouille ne peut vraiment trouver aucune place dans leur gourbi, déjà fort encombré de monstruosités diverses. 

Quoi qu'il en soit, n'ayant rien contre les réjouissances populacières, du moment qu'elles laissent à l'honnête homme toute latitude de les ignorer, j'eusse préféré que celle-ci ne se déroulât point au dit terrain de football, lequel est essentiellement accessible par la rue de l'Église. Je rends néanmoins grâce au Tout-Puissant de ce que personne n'ait encore eu la funeste idée de la sonoriser.

samedi 8 juillet 2017

Je suis un garçon sensible et délicat


Chaque année, la saison que nous traversons actuellement me voit repartir au combat, le même toujours, perdu d'avance mais obstinément mené. Assis dans le fauteuil du salon, on peut me voir un livre à la main droite et, dans l'autre, un carré de plastique grillagé muni d'un long manche plus ou moins flexible : une tapette à mouches. Car musca domestica est mon ennemi. Je le dis sans haine mais avec une froide détermination : toutes celles qui ont le front de venir se poser sur l'une ou l'autre partie de mon anatomie lisante s'expose à un coup violent, la tapette fondant du ciel comme la foudre divine. Mon taux de réussite ne dépasse guère cinquante pour cent, car la mouche est plus fine qu'on ne le croit généralement. Ce qui me sépare de la brute sadique est ceci : lorsque je vois l'un de ces petits diptères effectuer, après coup porté, un gracieux vol plané et choir sur le parquet, je ne reprends pas illico ma lecture, mais me penche sur l'animal pour vérifier que la mort a été instantanée. Si la bête se trouve sur le dos et agite furieusement ses paires de pattes, un second coup de tapette, asséné avec plus de délicatesse que le premier, il me semble, vient mettre fin à ses souffrances.

Ensuite, environ tous les deux jours, je me munis de la pelle en plastique et de la balayette à manche de bois, pour faire avec elles le tour des pièces de la maison et y ramasser les mouches mortes.

vendredi 7 juillet 2017

Rêvons un peu pour faire passer les grosses chaleurs



À la fin du mois de septembre, ou au début du suivant, nous irons probablement passer quelques jours dans cet aimable pavillon de la grande banlieue clermontoise. Pourquoi une telle annonce, ridiculement prématurée ? Deux raisons : la première est que la vue de cette belle forêt auvergnate m'aidera peut-être à supporter avec davantage de patience le temps imbécilement méditerranéen qui règne depuis quelque semaines sur la Normandie ; la seconde est que j'en ai assez de tomber sur une face de député carnivore à chaque fois que j'ouvre ce blog. Le château de Codignat nous servira donc de cache-misère durant quelques jours.

mercredi 5 juillet 2017

L'info qui ravit


Elle est, dit-on, sortie dans le Canard enchaîné, où je ne l'ai point vue, n'ayant que peu de goût pour les feuilles de ragots. Cependant, elle a été reprise par Atlantico, le journal en ligne aussi doué pour manier la langue française que moi pour être aquarelliste. Plus que la péripétie comico-épique en elle-même, c'est son intitulé qui n'en finit pas de me ravir :

Une députée En Marche aurait mordu un chauffeur de taxi

Député(e) originaire de Seine-Saint-Denis (évidemment…), Mme Laëtitia Avia aurait donc planté ses crocs dans l'épaule de son convoyeur à la suite d'une féroce engueulade entre eux, laquelle avait pour objet une course de 12 €, ce qui en dit long sur la misère en milieu parlementaire. Il aura ensuite fallu près d'une heure de palabres avec les policiers pour que l'élue du peuple accepte enfin de lâcher ses quelques piécettes. Si la dame persiste dans ces mœurs sans doute un peu trop spontanées, les empoignades dans l'Hémicycle pourraient bien, avec elle, devenir très vite incisives.

lundi 3 juillet 2017

Marechal, me voilà


En me réveillant ce matin, je me suis dit que je devrais faire, aujourd'hui, pas séance tenante mais quasi, un billet sur Enrique Vila-Matas, romancier espagnol – et même catalan, ce qui aggrave sensiblement son cas –, dont je viens de lire avec une intense jubilation Paris ne finit jamais. C'était un texte assez délicat à construire et à ne pas rater, car il devait en quelque sorte s'enrouler sur lui-même, en mêlant des événements de ma propre existence à ceux du roman. Mais enfin, j'allais m'y mettre, je le jure…

C'est alors que, un peu plus tard, parcourant distraitement, dans la salle d'attente de la clinique Pasteur, département des échographies, les très décevants mémoires d'Ernesto Sábato (poubelle jaune, direct), Avant la fin, un nom inconnu m'a sauté au visage, celui de Leopoldo Marechal. ¡ Joder ! m'exclamé-je in petto et en silence : qu'est-ce que c'était encore que cet écrivain argentin qui surgissait sans crier gare (sin gritar estación, en patois de là-bas), alors que je n'avais même jamais entendu prononcer son étrange nom ? D'emblée, j'eus envie d'adresser un himmel de protestation comminatoire à Carlos qui, voilà 40 ans, n'avait pas fait correctement son travail de passeur ; je me contins. En lieu et place, je filais droite chez Mme Wiki qui commença par m'apprendre que l'homme avait vécu de 1900 à 1970, qu'il était issu d'une famille paternelle française, avec grand-père communard, que Julio Cortázar l'aimait beaucoup et qu'il avait notamment écrit un volumineux roman au titre curieux : Adán Buenosayres, lequel fut illico commandé, comme bien l'on pense. En réalité, à y réfléchir un peu, ce titre n'a rien de bizarre : il y a des Français qui se prénomment Adam, d'autres dont le patronyme est Paris ; je ne vois donc pas pourquoi un Argentin ne pourrait pas se nommer Adán Buenosayres. (Et je commence à en avoir un peu assez de passer et repasser du clavier français à l'espagnol, simplement pour placer correctement leurs saloperies d'accents toniques.)

Tout cela, malheureusement, ne me dispensera pas de revenir, tôt ou tard, vous parler du livre de Vila-Matas, écrivain raisonnable qui a au moins la délicatesse de nous offrir un patronyme sans accent intempestif. Mais, puisque Paris ne finit jamais, il peut bien attendre encore.

vendredi 30 juin 2017

La conjuration du livre


Il est un point dans Solstice, le dernier panneau du triptyque de François Taillandier, vers lequel convergent les lignes de force du premier volume (L'Écriture du monde) et du second (La Croix et le Croissant) pour s'y rejoindre et s'y fondre en une sorte d'élan vers l'inconnu, ou comme une promesse des siècles futurs. Il se situe au milieu de la deuxième partie (Renovatio imperii) et occupe les pages 83 à 86 de l'édition originale de Stock. Nous sommes au monastère de Seligenstadt, “année 830 du Christ”. Toute cette partie est une évocation de l'empereur défunt, censée être écrite par Éginhard, l'auteur véritable d'une Vie de Charlemagne dont on lira avec profit l'édition bilingue qu'en ont rééditée les Belles Lettres récemment. Dans les quatre pages qui m'intéressent maintenant, Éginhard se souvient de son maître, Alcuin et le fait parler. Nous sommes donc, là, devant ce qu'on a coutume d'appeler une “mise en abyme” : Taillandier prête vie et verbe à Éginhard, qui fait parler Alcuin, qui ressuscite et convoque d'anciens illustres personnages… lesquels ont été évoqués et animés par Taillandier dans les deux volumes précédents.

Le récit qu'Alcuin faisait au jeune Éginhard (dont le surnom affectueux est Nardulus), et dont celui-ci se souvient quelque quarante ans plus tard, au moment où il va se mettre à écrire sa Vita Karoli, ce récit tourne autour de ce que le théologien anglais appelle : la conjuration du livre. Il la fait commencer, cette conjuration, 300 ans plus tôt, sous le règne de Théodoric, au moment où, après le meurtre de Boèce, Cassiodore se retire dans ses terres du sud de l'Italie pour y constituer une bibliothèque d'environ cinq mille ouvrages, parce qu'il pressent que, dans les temps qui ont commencé, il est primordial de sauver ce qui peut l'être de la science et de la connaissance accumulées par les hommes : c'est là le thème central de L'Écriture du monde

Alcuin poursuit son récit (relayé par Éginhard relayé par Taillandier…) en évoquant la mission que l'évêque de Rome, Grégoire (qui sera ensuite dit : le Grand), confie à Léandre, l'évêque de Séville banni de son pays : se rendre à Scylacium, pour sauver ce qui peut encore l'être des milliers de livres patiemment copiés, compilés, par la centaine de moines réunis autour de Cassiodore dans son domaine. Léandre s'exécute, et c'est une partie de ce qui est raconté dans La Croix et le Croissant ; où il est aussi précisé que l'Espagnol rapportera une partie de ces livres à Séville, à l'intention de son jeune frère, passionné de lecture et de connaissance. Ce cadet, qui deviendra à son tour évêque, c'est Isidore de Séville, l'auteur entre autres des Étymologies, tentative de rendre compte, en une vingtaine de livres, de la totalité du savoir accumulé depuis l'Antiquité. Toujours ranimé par le souvenir d'Éginhard, Alcuin poursuit son évocation des “conjurés du livre” qui, venant de Cassiodore puis d'Isidore, ont mené jusqu'à lui, en passant par Bède dit le Vénérable, sautant d'un pays à l'autre, franchissant mers et océans,  au gré des convulsions de l'histoire. Et Alcuin conclut ainsi :

« Comprends-tu ce que je veux te dire ? Tous ces hommes ont connu les grands chemins, les ports et les bateaux, le risque des brigands et celui des tempêtes. Tu as parfois examiné l'activité des fourmis à l'entour de leurs citadelles ? Elles courent en tous sens, elles forment des colonnes, et si tu les regardes bien, tu t'aperçois que ce mouvement, qui paraît de prime abord désordonné, est en réalité réglé par la volonté commune qui les anime, et dont nous ignorons le principe, comme nous ignorons quels signes elles peuvent bien se donner entre elles… Eh bien, tous ces hommes dont je te parle ont agi de façon semblable à la surface de la terre. Au fil du temps et de leurs voyages, en Italie, en Espagne, dans les Gaules, dans l'île qui est ma patrie, ils se sont transmis les œuvres, les pensées, les connaissances. Et de la même façon que les fourmis, si tu déranges de ton bâton ou de ton pied l'ordonnancement de leur domaine, s'empressent aussitôt de le réorganiser et reconstruire, de la même façon, indifférents aux tyrannies, aux guerres, aux batailles, aux destructions, ces hommes souvent obscurs, ou connus seulement des autres conjurés, ont inlassablement repris et continué l'œuvre commune. De Cassiodore à toi, Nardulus, le fil ne s'est jamais rompu. Nous ne sommes pas nombreux, mais le fil ne s'est jamais rompu. Nous nous tenons la main, au fil du temps… Tels sont les conjurés du livre. »

Et quand Alcuin se tait, que se clôt le chapitre, on a l'impression que, tels les peintres des siècles, François Taillandier vient de lui-même se représenter, humblement mais avec tout de même un léger pétillement du regard, dans un petit coin de sa propre fresque.

jeudi 29 juin 2017

Sous le signe du Calvados


La halle de Saint-Pierre-sur-Dives était toujours là lorsque nous y passâmes, en mai.

mercredi 28 juin 2017

Vers des lendemains qui feulent


Dans notre société de brebis bêlantes (« Vous n'aurez pas ma ê-ê-ê-haine ! »), l'himalayesque président Macron fait figure de lion superbe et généreux.

C'est pourquoi il a Rugy.

lundi 26 juin 2017

In ipsis inimicis latere cives futuros


Parce que l'ami Rémi, voilà quelques semaines, nous en a rapporté les trois volumes, en en faisant force louanges, je me suis replongé dans L'Écriture du monde de François Taillandier (les deux tomes suivants s'intitulent La Croix et le Croissant puis Solstice) : c'est une lecture que je crois bien avoir déjà recommandée, et je ne peux que réitérer le conseil de s'y précipiter sans attendre.

(Vérification faite, j'ai bel et bien consacré plusieurs billets à cette trilogie : si l'on veut les consulter, il suffira, comme je viens de le faire, de taper “François Taillandier” dans le petit cartouche de recherche, ci-contre à gauche, et vous les verrez apparaître, alignés comme de bons petits soldats.)

Pour en revenir à lui, l'ami Rémi (on doit pouvoir solfier cela : l'ami Rémi…) a eu l'excellente et didactique idée de nous apporter en même temps plusieurs lectures adventices à celles qu'il nous restituait ; par exemple la vie de Charlemagne rédigée dans les années 830 par Eginhard, ou encore la célèbre Consolation de la philosophie de Boèce, texte écrit par ce dernier en 524 ou 525, alors que, emprisonné et condamné à mort, il attendait son exécution ; laquelle survint en effet cette même année. Il m'est apparu qu'il pourrait être intéressant, voire instructif, de relire les volumes de Taillandier en les panachant avec ceux-là. C'est donc très logiquement que, ce matin, tandis que la nue compacte se déchirait pour faire place à un soleil assuré de lui-même, j'ai commencé par lire le premier livre de la Consolation, avant que d'aborder le portrait de Cassiodore dressé par Taillandier, partie de L'Écriture du monde se déroulant en 550 et dans laquelle passe l'ombre de Boèce, auquel Cassiodore a réellement succédé comme maître des offices. Pour finir, voici un court extrait de L'Écriture du monde (pp. 22 et 23), que l'on méditera avec profit, entre la fin de la sieste et le premier verre du soir :

« À la naissance de Magnus Aurelius Cassiodorus, en l'an 485 du Christ, cela faisait neuf ans que là-haut, à Ravenne, l'empereur d'Occident avait été déposé sans qu'il fût question d'en introniser un autre. L'événement n'avait pas fait grand bruit. […] Cassiodore en avait connu par la suite, de ces passéistes, engoncés dans la pureté du lignage et les hauts faits d'ancêtres serviteurs de Trajan, de Vespasien ou même de César Auguste. Il se souvenait d'une remarque de l'un d'entre eux : « Ce qui est tragique, ce n'est pas que les choses disparaissent, c'est qu'elles ne soient pas même pleurées, et que l'oubli précède la mort. »

» Le dernier titulaire officiel de l'autorité impériale en Occident, Romulus Augustus, était un tout jeune homme : seize ans. Son père, un barbare naturalisé sous le nom d'Oreste, qui avait jadis servi Attila avant de devenir l'influent conseiller du précédent empereur, n'avait pas osé prétendre lui-même à revêtir la pourpre ; il avait su convaincre le Sénat d'en costumer l'adolescent, auquel il s'était employé à forger, par les femmes, une généalogie romaine qu'il valait mieux ne pas examiner de trop près. »

Quant à la citation qui m'a servi de titre, on la trouve chez saint Augustin et elle signifie : “parmi nos ennemis eux-mêmes résident les citoyens futurs”. Une prédiction dans quoi certains trouveront motif à espérance, parce qu'ils y entendront fredonner les lendemains, et où d'autres puiseront un nouvel aliment à leur tristesse, y percevant le froid montant de leur propre tombeau.

mercredi 21 juin 2017

L'esprit des rues ou la jonction des parallèles


Contrairement à ce qu'un vain peuple croit, induit en erreur par une poignée de géomètres péremptoires, il peut arriver que des parallèles se rejoignent pour se fondre l'une dans l'autre, ou au moins se superposer ; c'est notamment le cas lorsque ces parallèles sont des rues. J'ai eu l'occasion de le dire déjà : tous ces romanciers sud-américains que je suis occupé à relire depuis quelques semaines, je les ai découverts, sous l'influence bénéfique de Carlos, autour des années 1975, 1976 : à 20 ans, donc. C'est à ce moment-là que la rue du Sommerard a fait son entrée dans mon existence.

Je l'ai indiqué dans un précédent billet : c'est dans cette rue parisienne, toute proche de la place Maubert, que Julio Cortázar situe la scène centrale de Marelle, cette longue veillée autour du cadavre de Rocamadour, dont tout le monde a compris qu'il était mort, sauf la mère de l'enfant, la Sybille. Si la scène m'avait impressionné à l'époque, le nom de la rue n'avait laissé aucune trace dans ma mémoire. Mais, à quelque temps de là, lisant Cent ans de solitude, j'avais été frappé par le discret coup de chapeau que Gabriel García Márquez rendait à son aîné : vers la fin du roman, l'un des descendants Buendía quitte Macondo pour l'Europe et, arrivant à Paris, nous précise l'auteur, il va vivre “dans cette chambre où mourut Rocamadour”. Je me souviens de la formule, mais pas du tout si le nom de du Sommerard était indiqué. Quoi qu'il en soit, la rue s'était mise à exister pour moi, bien que sans nom : elle était celle qui abritait principalement des errants latinos un peu fantasques, et qui, partant de Marelle, aboutissait à Cent ans de solitude.

Durant l'année scolaire 1978 – 1979, j'ai passé dans un petit appartement qui n'était pas le mien, un certain nombre de soirées essentielles, et qui me sont très tôt apparues telles. Nous étions alors en seconde année au Centre de formation des journalistes, autant dire que la vie prétendue active menaçait sérieusement. Environ une semaine sur deux (mais la mémoire est-elle fidèle ?) André s'arrangeait pour “vendre” à nos Puissances tutélaires un sujet de reportage l'obligeant à se rendre en Alsace, ce qui lui permettait d'aller passer le week-end chez lui, à Strasbourg, aux frais de l'école. Il n'en revenait jamais les mains vides et, en général le mardi matin, avec des mines de conspirateur joyeux, il nous annonçait, à Philippe et à moi, qu'il nous attendrait chez lui le soir même, pour que nous l'aidions à mettre à mal les quelques flacons de riesling rapportés des marches de l'Est.

Je ne tenterai pas de dire en quoi ces soirées, qui se prolongeaient assez avant dans la nuit, comme il se doit, en quoi elles demeurent aujourd'hui d'une importance capitale pour l'individu que cahin-caha je suis finalement devenu : cela ne regarde personne et, surtout, je ne tiens pas trop à me pencher sur ces mystères, peur d'en apercevoir l'insignifiance. Pour ce qui m'occupe aujourd'hui, l'important est que, d'inconnue qu'elle m'était, croyais-je, la rue du Sommerard m'est alors devenue familière, au moins dans la courte partie qui séparait la place Maubert de l'immeuble où était perché l'appartement d'André. Elle n'avait bien entendu rien de commun avec celle dont je n'avais pas retenu le nom et qui continuait de relier la Colombie à l'Argentine sans pour autant sortir de Paris. 

Ce parallélisme strict, ce mutuel dédain ont donc duré un peu plus de trente-cinq ans ; jusqu'à ce que je relise Marelle. et m'aperçoive que c'était bien rue du Sommerard que mourait Rocamadour, peut-être même dans cette même chambre où j'avais, moi, vécu une sorte d'éveil benoîtement alcoolisé. Et, comme si cela ne pouvait suffire, la rue du Sommerard, désormais bien réelle, s'est enrichie il y a quelques jours d'un nouveau détour littéraire, puisque dans L'Ange des ténèbres, Ernesto Sábato y fait loger l'un de ses personnages, lequel n'est autre qu'un certain Ernesto Sabato, qui est en grande partie lui-même, mais sans doute pas complètement dans la mesure où son nom subit un déplacement de son accent tonique, ainsi que l'indique l'absence d'accent.

Je m'aperçois que j'ai peut-être été trop assuré de moi-même en affirmant que les parallèles s'étaient finalement rejointes : il est possible, au fond, qu'elles soient restée étrangères l'une à l'autre, mais que, par le simple effet de l'éloignement du temps, la rue du Sommerard réelle, physique, parisienne indubitablement, ait à son tour disparu dans l'imaginaire, tout en restant inconfondable avec celle de mes trois exilés magnifiques.

samedi 17 juin 2017

Une idée intéressante


Pour qualifier une idée d'intéressante, il faut qu'elle n'émane pas de soi – ou alors on est un cuistre. Celle qui va suivre ne peut pas non plus être dite d'Ernesto Sábato, dans la mesure où elle est placée dans la bouche de l'un des personnages de son premier et bref roman, Le Tunnel ; personnage est d'ailleurs encore trop dire : l'importance de ce Hunter est plutôt celle d'un catalyseur. Quoi qu'il en soit, la voici : « Ma théorie, expliqua-t-il, est la suivante : le roman policier représente au XXe siècle ce que représentait le roman de chevalerie à l'époque de Cervantès. Mieux, je crois qu'on pourrait faire quelque chose d'équivalent à Don Quichotte : une satire du roman policier. Imaginez un individu qui a passé sa vie à lire des romans policiers et dont la forme de folie consiste à croire désormais que le monde fonctionne comme un roman de Nicholas Blake ou d'Ellery Queen. Imaginez que ce pauvre type se consacre finalement à découvrir des crimes et à procéder dans la vie réelle comme procède un détective dans un de ces romans. Je crois qu'on pourrait faire quelque chose qui serait à la fois amusant, tragique, symbolique, satirique et beau. »

L'auteur partage-t-il ce point de vue de son personnage ? On ne sait. Ce qui est piquant, c'est que le roman commence exactement comme un roman policier, mais dynamité avant même d'avoir pris vie. Voici la première phrase : « Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne : je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires et qu'il n'est pas nécessaire d'en dire plus sur ma personne. » Ce que moyennant, le narrateur ne va plus, ensuite, parler que de lui durant cent quarante pages ; un peu, parfois, à la manière dont parle aussi le narrateur du Sous-Sol de Dostoïevski : la similitude des deux titres ne saurait être fortuite. 

Maintenant, puisque je vous tiens, et qu'il est toujours difficile de quitter une si galante compagnie, je vous livre une autre réflexion du narrateur, du peintre assassin, trouvée trois ou quatre pages après la première et n'ayant rien à voir avec elle : « […] en passe de mourir de faim on accepte n'importe quoi, sans poser de conditions : mais ensuite, une fois que les besoins les plus impérieux ont été satisfaits, on commence à se plaindre, et sans cesse davantage, des défauts et des inconvénients de la nourriture. J'ai vu ces dernières années des immigrants qui arrivaient avec l'humilité de ceux qui ont échappé aux camps de concentration ; ils acceptaient n'importe quoi pour vivre et s'acquittaient avec joie des travaux les plus humiliants : mais il est assez étrange qu'il ne suffise pas à un homme d'avoir échappé à la torture et à la mort pour vivre content : dès qu'il commence à acquérir une nouvelle assurance, l'orgueil, la vanité et la prétention, qui apparemment avaient été annihilés pour toujours, se mettent à réapparaître en lui comme des animaux qui se seraient enfuis sous le coup de la peur ; et, d'une certaine façon, à réapparaître avec plus d'agressivité, comme s'ils avaient honte d'être auparavant tombés si bas. Il n'est pas difficile de comprendre qu'en de telles circonstances on puisse assister à des actes d'ingratitude et que certains oublient jusqu'à leurs bienfaiteurs. »

Il semble aller de soi que, si dans une contrée quelconque, une frange agissante de la population autochtone persuadait dès leur arrivée ces immigrants qu'ils sont traités de manière honteuse et qu'ils ne doivent surtout pas voir des bienfaiteurs là où ne sont que des exploiteurs les tenant pour à peine plus que des animaux, il va de soi que, dans ce cas, les réactions hostiles des arrivants seraient beaucoup plus rapides à survenir et sans doute décuplées. – Heureusement, un tel pays n'existe pas.

jeudi 15 juin 2017

Lire Sábato, ça me dit !


Dans Héros et Tombes, superbe et étrange roman d'Ernesto Sábato (et avec l'accent s'il vous plaît !), l'un des personnages déclare ceci, à propos de la Suisse : « La première fois que je m'étais rendu dans ce pays, j'avais tout de suite eu le sentiment que les ménagères balayaient le pays tous les matins de fond en comble, et naturellement jetaient la poussière sur l'Italie. » On peut en sourire, mais on aurait tort d'attribuer le mot à l'auteur : il n'appartient qu'à Fernando Vidal Olmos, le narrateur de la troisième partie du roman. Les Olmos sont une grande famille de Buenos Aires, qui a donné à l'Argentine des héros de la révolution et des fous ; Fernando Vidal fait à l'évidence partie de la seconde catégorie, lui qui passe le plus clair de son existence, chaque jour, à traquer la gigantesque société secrète et toute-puissante des aveugles ; cette partie, un gros quart des 530 pages du livre, a d'ailleurs pour titre : Rapport sur les aveugles. Elle est d'une grande drôlerie et d'une férocité au moins égale. C'est surtout un tour de force littéraire car rien n'est plus difficile à maîtriser – et plus casse-gueule – que les personnages délirants, rien plus délicat que de les rendre en apparence cohérents et sensés : c'est ce que fait magistralement l'Argentin (je périphrase comme une bête pour éviter de récrire son nom, ce qui m'obligerait à retourner dans le fucking clavier espagnol). Lors d'une conversation ébouriffante avec la concierge de l'immeuble qu'il surveille de près (un aveugle de fraîche date réside au septième étage et va forcément être bientôt contacté par les grands maîtres de l'Organisation…), Fernando Vilar se livre à une démolition du progressisme étonnante de modernité, comme diraient mes ex-confrères en journalie. 

Les deux premières parties du roman racontent une histoire d'amour entre deux très jeunes gens, dont l'élément féminin, Alejandra, est une jeune fille assez bizarre, qui fait elle aussi partie de la famille Olmos ; on apprend dès la première page qu'elle s'est suicidée en se faisant brûler vive dans la maison familiale. Durant ces 250 premières pages, il n'est nullement question de Fernando Vidal, même s'il est cité deux ou trois fois. Je suppose que la quatrième et dernière partie va se charger de réunir et d'unifier les deux récits. Mais, en fait, je ne suis sûr de rien.

mardi 13 juin 2017

Encore un qui a manqué la dernière marche

Ernesto Sabato, 24 juin 1911 – 30 avril 2011.

On finirait par croire qu'ils le font exprès, tous ces candidats au centenariat qui se précipitent dans leur tombe alors que la ligne d'arrivée est à deux pas, avec l'air affolé d'un candidat qui, après avoir bûché ses matières durant des mois, finit par s'enfuir à toutes jambes au moment de franchir le seuil de la salle des examens.

À part ça, Ernesto Sabato est un écrivain argentin, l'un de ceux qui, pour d'obscures raisons, m'avaient totalement échappé lors de mon immersion sud-américaine du milieu des années soixante-dix. Il est notamment l'auteur d'une trilogie romanesque, dite “de Buenos Aires” : Le Tunnel, puis Héros et Tombes, et enfin L'Ange des ténèbres. À la suite d'une probable mais peu explicable panne de cerveau, je viens, ce matin, d'entrer dans ce triptyque par son panneau central : n'en ayant lu qu'une quarantaine de pages, je n'en dirai rien aujourd'hui, sinon que j'ai envie de poursuivre.

Je me posais une question : alors que l'on connaît plusieurs écrivains chimistes (Primo Levi, Italo Svevo…), y eut-il des écrivains physiciens, en dehors de notre Portègne ? Car physicien, Sabato le fut pleinement : dans l'immédiat avant-guerre, à Paris (il faudrait aussi se demander s'il existe un seul écrivain sud-américain qui n'ait pas vécu à Paris), il partageait son temps entre ses travaux à l'Institut Curie (le jour) et les facéties montparnassiennes des surréalistes canal historique (la nuit). Il a ensuite poursuivi ses travaux sur la relativité à l'université de La Plata, où il était professeur, avant d'opter définitivement pour la littérature, en 1945 – excellente date pour tout remettre à plat. Bien des années plus tard, atteint d'une grave maladie oculaire, il cessera d'écrire pour se consacrer désormais à la peinture, car chacun sait qu'un aveugle est beaucoup plus à l'aise face à une toile que devant un clavier, ainsi que l'a illustré, de ce côté-ci de l'océan, notre irremplaçable Jean-Edern. Il n'empêche que, ces yeux devenus inutiles, il aurait pu les fermer deux mois plus tard et entrer ainsi dans notre petit panthéon, déjà si peu fréquenté.

samedi 10 juin 2017

Les cheveux de Babeth

Ami lecteur, une Élisabeth G. est cachée dans cette photographie : sauras-tu la trouver ?

Hier soir, en gros réactionnaire aviné (désolé mais embierré n'existe pas) qu'il est, Nicolas a publié un billet destiné à fustiger ce témoignage d'époques géologiques fort anciennes que le langage courant désigne sous le nom d'Élisabeth Guigou, sous prétexte qu'on a pu la voir les cheveux dissimulés sous un foulard, haranguant un groupe d'adeptes de la religion la plus tolérante et peaceful que le monde ait jamais connue. Ne pas être d'accord avec l'infiniment glorieux habitant du Kremlin-Bicêtre m'est chose habituelle, mais pas à front renversé comme c'est le cas aujourd'hui.

Il me semble en effet que Mme Guigou a parfaitement eu raison de se voiler la chevelure en cette occasion. (Après tant d'année à se vautrer dans le socialisme le plus nocif et obtus, elle aurait également pu se voiler la face, mais c'est un autre sujet.) Lorsque l'on se rend chez les gens, que l'on pénètre chez eux, à plus forte raison si c'est pour leur tenir des discours visant à solliciter leur aide, la plus élémentaire des courtoisies me paraît être de respecter leurs coutumes, ou au moins de ne pas choquer leurs esprits en bravant stupidement leurs interdits s'ils en ont. Si une femme trouve insupportable de camoufler sa chevelure, il lui reste la solution de ne pas mettre les pieds dans une mosquée, laquelle n'est pas un espace public à ma connaissance. Si elle tient vraiment à y entrer, alors elle devra se plier à la coutume de ses hôtes : à Rome, fais comme les Romains, ainsi qu'aime à le répéter ce brave Zemmour. De même, si d'aventure je devais me rendre demain à la synagogue, c'est sans rechigner que je m'affublerais le chef d'une kippa, si on me demandait de le faire. Et si j'étais amené à inviter à déjeuner, dimanche prochain,  un couple de naturistes, je ne trouverais rien de bizarre à ce qu'ils se vêtent avant d'entrer chez moi.

On m'objectera peut-être que tout cela est bel et bon, mais que, de leur côté, tous nos pittoresques allogènes passent leur temps à ne pas respecter le principe que je viens d'énoncer. Raison de plus : quand on a la chance d'être né romain, on en accepte les devoirs et l'on continue de se comporter comme tel, aussi fortes que puissent être les tentations contraires. En se souvenant qu'aucun précepte n'a jamais dit : à Rome, fais comme les barbares.

jeudi 8 juin 2017

Élodie l'artiste, ou le monde allant verre


Si je dis qu'Élodie est une véritable artiste du verre, certains esprits tordus ne manqueront pas d'en déduire qu'elle doit boire autant que son beau-père : il n'en est rien. Cela signifie simplement que, sous son regard et entre ses mains, ce matériau prend des formes, des couleurs et des reflets qu'on ne lui soupçonnait pas forcément. Du reste, le verre n'est pas seul à se plier à sa fantaisie créatrice. Pour s'en rendre compte, le mieux est d'aller visiter son tout nouveau site (attention, certaines peintures peuvent ne pas être tout à fait sèches : gare aux basques de vos beaux habits).

Quant aux plus vérolés de modernité parmi les lecteurs de ce blog, ils peuvent aussi la rejoindre sur Figurelivre.

Là-dessus, je vais tout de même aller prendre un verre.

mercredi 7 juin 2017

L'abstentiomètre au maximum


Dimanche prochain, je ne sortirai pas de chez moi ; sauf si on a oublié de remonter suffisamment de pain samedi, mais ça m'étonnerait. Je me contenterai de cuver gentiment le vin que j'aurai bu la veille, au déjeuner, avec l'ami Rémi, et me tiendrai éloigné de l'urne ; et de même ferai-je le dimanche suivant, si toutefois, comme il est possible, nous ne sommes pas affligé de notre prochain député dès le premier tour.

Principal candidat en lice : Bruno Le Maire, nanti des trois anti-handicaps suivants : il est le député sortant, il est porté par la vague “En marche”, il est ministre. Il sera donc facilement réélu sans moi ; ce qui tombe à merveille, dans la mesure où je ne puis me résoudre à accorder ma voix à ce monsieur, et pas davantage à voter contre lui, par une sorte de souci de cohérence, n'estimant pas bon que le nouveau président n'ait pas une majorité à sa disposition. De toute façon, même si je voulais lui barrer la route avec mes petits bras aux muscles fatigués, il n'est pas un candidat, pas un parti pour lesquels je puisse voter.

À moins… À moins d'opter pour une posture résolument surréaliste, en accordant ma voix au Parti Égalité Justice, dont le candidat et son suppléant sont, chez nous, particulièrement attirants : Remzi Sekerci, 50 ans, et Papa Demba N'Diaye, 62 ans. Le premier se présente comme chef d'entreprise (sans plus de précision…), le second est “travailleur social” : une sorte de grand-frère, donc, ayant l'âge d'être grand-père. Le côté savoureux de cette doublette est que, si par hasard Remzi en venait à être élu, ses administrés – dont votre serviteur – se trouveraient représentés par un député dont il leur serait impossible d'écrire le nom, puisque celui-ci commence par un “S cédille”, lettre que, après avoir retourné mon clavier en tous sens, je ne suis pas parvenu à y trouver. [Rajout du 8 juin : ça y est, je sais :  Ş !]

La cerise sur le loukoum, c'est que ces gens ont poussé le raffinement jusqu'à installer la permanence ébroïcienne de leur micro-parti d'avenir (n'en doutons pas, hélas) rue Aimé-Césaire. Pour faire couleur locale, sans doute.

lundi 5 juin 2017

Il m'arrive parfois d'Espagne


En dehors de la paella valencienne – laquelle, contrairement à ce qu'un vain peuple pense, doit être vierge de tout produit de la mer –, des glorieuses et théâtrales mises à mort de taureaux, du flamenco andalou et de l'art de rejeter les envahisseurs arabes à la mer, l'Espagne s'est fait une spécialité moins connue, celle des écrivains manchots. Le plus illustre est bien évidemment Miguel de Cervantès Saavedra, surnommé “le manchot de Lépante” ; mais il faut bien reconnaître que l'appellation frise le mensonger, puisque, à la bataille en question (où, là encore, il s'agissait de coller la pâtée aux mahométans), il ne perdit que l'usage de sa main gauche.

Ramón del Valle-Inclán, en revanche, était un manchot tout ce qu'il y a de plus sortable. C'est en 1899, à Madrid, lors d'une rixe de pochetrons avec un autre écrivain, qu'il fut blessé, puis gangrené et finalement amputé du bras gauche. C'est donc de la main droite, suppose-t-on, qu'un quart de siècle plus tard il écrivit ce qui demeure dans l'histoire des lettres espagnoles comme le coup d'envoi d'un fructueux courant de la littérature sud-américaine : celui des portraits de dictateurs sanguinaires et comiques ; courant qui, ensuite, donnera naissance à des romans aussi inégalement savoureux que Monsieur le président d'Asturias, L'Automne du patriarche de Márquez, La Fête au bouc de Vargas Llosa ou encore le somptueux Recours de la méthode de Carpentier – et il est probable que j'en oublie. Le roman de Valle-Inclán s'intitule quant à lui Tirano Banderas. Il est construit en chapitres très courts, distribués en sept parties, elles-mêmes divisées en trois “livres” (sauf la quatrième qui en comporte sept) ; le tout ne représente que deux cent cinquante pages en format “poche”. Cette fragmentation extrême donne un rythme très vif aux différentes scènes et accentue le côté grimaçant des portraits qui sont donnés, à commencer par celui de Santos Banderas, le tyran du titre : on se trouve devant une sorte de farandole d'épouvantails, animée par une langue vivement colorée et à l'ironie cinglante, pour ne pas dire cruelle. C'est Guignol, Gnafron et le gendarme, mais qui termineraient chaque représentation en sang, par suite des édits capricieux et des brutales disgrâces de leur caudillo tropical.

À propos de caudillo, on notera que, s'étant avisé de mourir en janvier 1936, Valle-Inclán aura eu la chance d'échapper à tout le barnum ibérique de cette année-là. Un homme sage.

vendredi 2 juin 2017

D'Alas, l'univers impitoyable (pas pu me retenir…)


Vargas Llosa a bien raison, qui affirme que La Régente est le meilleur roman espagnol du XIXe siècle. En réalité, mes piètres lumières en cette matière particulière ne me permettent pas d'affirmer que c'est le meilleur, mais c'est en tout cas un excellent roman. S'il n'était déjà pris, Leopoldo Alas aurait pu l'intituler Scènes de la vie de province, puisque c'est de cela qu'il s'agit : la peinture, à la fin du siècle en question, de la “bonne” société (y compris ses domestiques, plus quelques coups de projecteurs sur les pauvres) de Vetusta, une ville de province espagnole dont on nous dit que le modèle serait Oviedo, lieu natal de l'auteur. L'Église y est évidemment très présente, elle est même, dans son ensemble, l'un des pivots de ce roman sans véritable intrigue. Notamment par la personne du Magistral, don Fermin De Pas, on lorgne du côté du Zola de La Conquête de Plassans, avec une brusque embardée, au milieu des 750 pages, vers celui de La Faute de l'abbé Mouret ; mais un Zola qui aurait hérité de l'humour d'un Dickens, avec un brin de cruauté flaubertienne. Par moment, on songe aussi à une sorte de pré-Proust que l'on aurait plongé dans un milieu fortement clérical – et, bien entendu, également anticlérical, l'un n'allant jamais sans l'autre au XIXe. C'est une lecture très agréable, facile et coulant de source, malgré une construction plus subtile qu'il n'y paraît d'abord et mettant en scène un grand nombre de personnages. On pourrait reprocher à Alas un certain statisme dans les caractères qui semblent ne pas devoir évoluer du début jusqu'à la fin ; je dis “semblent” car, venant à peine d'atteindre la mi-roman, il est possible qu'il me réserve quelques surprises. Mais ce sont des caractères bien dessinés, parfaitement individualisés, et baignant constamment dans une sorte d'indulgence malicieuse, qui pourrait bien être la marque de cet écrivain, que je suis fort aise d'avoir découvert.

jeudi 1 juin 2017

Le calvaire hygiénique des pauvres


S'il est une occasion privilégiée pour toucher du doigt l'infinie misère des pauvres, c'est bien lorsqu'on décide de passer deux jours dans un hôtel auquel leurs moyens dérisoires ne leur permettent pas d'accéder – Dieu merci. Entouré de gens possédant tellement de cartes de crédit gold qu'ils en deviennent beaux, on peut, là, savourer toute une ribambelle de micro-luxes dont les pue-la-sueur ne sauraient seulement avoir l'idée, sauf s'ils travaillent dans les dits hôtels en tant que femmes de ménage. C'est ainsi que, à Audrieu, je n'ai pas été long à m'aviser que tous les WC du château étaient équipés d'un abattant et d'une lunette (jusque-là, on demeure dans un égalitarisme de bon aloi) munis d'une sorte de petit vérin invisible leur permettant, après une impulsion humain initiale, de se rabattre tout en douceur sur leur réceptacle naturel, et sans rien demander à personne. Le concept de lutte des classes m'a alors sauté au visage dans toute sa sauvagerie primitive. Alors que les pauvres, avant de quitter leur casemate malodorante doivent se courber – autant dire : s'humilier – pour accompagner jusqu'au bout lunette et rabattant (à la peinture probablement jaunie et écaillée) afin d'éviter le fracas et les fêlures résultant d'une fermeture trop brutale, l'homme aux cartes gold peut se contenter d'un geste nonchalant de l'index ou du majeur, et quitter son mini-palais de marbre véritable avec le sourire mi-satisfait, mi-rêveur de celui qui sait que, dans son dos, le double couvercle est occupé à se rabattre lentement, dans un silence respectueux des pensées qu'a fait naître en lui une défécation parfaitement réussie. Voilà un plaisir dont il est si difficile de se passer que, si je m'étais écouté, je serais bien aller pisser quatre fois par heure ; et, le matin, c'est avec un entrain inconnu que je jaillissais du lit, impatient de retrouver cet admirable serviteur, accueillant et feutré.

C'est pourquoi j'ai vraiment du mal à comprendre quel prurit de dénigrement a saisi Catherine, pour lui faire décréter du ton le plus péremptoire que c'était là “l'invention la plus stupide du siècle”. On était, en cette minute, à la limite du blasphème.

En bonus, histoire de fidéliser le chaland, le très attendu (et vaguement oublié…) Journal d'avril.

samedi 27 mai 2017

Dans la peau d'un migrant


Lundi matin, peu après l'aurore aux doigts de rose, Catherine et moi serons sauvagement expulsés de la maison ; ou, au contraire, contraints d'y demeurer sans sortir durant deux longues journées ; cela par un artisan carreleur qui, après avoir remis à neuf la terrasse (ou le balcon : je ne saurai jamais), envisage de s'attaquer à l'escalier qui y conduit. La seule solution tolérable nous est apparue très vite ; comme le dirait François Villon : Pour obvier à ces dangers / Mon mieux est je crois de partir. Nous irons donc passer deux jours dans la gargote ci-dessus photographiée…


… Il est hautement probable que, durant ces deux jours, et notamment vers le soir, et surtout s'il pleut, la pièce que voilà recevra notre empressée visite, et que, soucieux de ne pas faire perdre leur emploi aux nobles travailleurs, nous en appellerons aux diligents services de l'homme derrière le comptoir…


… Comme la culture ne perd jamais ses droits – ou, en tout cas, tente généralement de les récupérer entre deux dégustations maltées et tourbées –, les fauteuils du salon auront à supporter nos augustes fessiers, cependant que murs et fenêtres se porteront garants du silence qui sied à une lecture patiente et studieuse…


… Pour ma part, je lirai probablement un roman du curieux être que l'on voit ici (celui qui est assis), à moins que je l'aie fini avant notre départ, mais j'en serais surpris : ce n'est guère une lecture pour jeune homme pressé. L'écrivain se nomme Juan Carlos Onetti, il était urugayen, ce qui peut arriver à n'importe qui. Curieux personnage qui, dans ses dernières années – il a vécu 85 ans –, à Madrid où il résidait et est mort, ne quittait pratiquement plus son lit et y recevait ses visiteurs, journalistes compris, sobrement vêtu d'un pyjama, en fumant sans arrêt et sirotant du whisky (comme on peut le vérifier ici). Le roman de lui que j'emporte s'intitule La Vie brève et possède un pouvoir d'envoûtement assez pernicieux. Rien de plus étrange que l'histoire de ce rédacteur publicitaire que l'on a chargé d'écrire un scénario de film, qui ne se décide pas à s'y mettre mais ne cesse d'y penser (ça me rappelle vaguement quelqu'un…) et qui, petit à petit, voit ses personnages fictifs prendre vie et envahir le roman que le lecteur a entre les mains. Cela pourrait être brouillon et assez vain : c'est d'une limpidité parfaitement maîtrisée, et les rapports entre la vie réelle et la vie rêvée acquièrent quelque chose de vertigineux. Le tout baigne dans une atmosphère désenchantée, assez noire, où la tristesse et un certain cynisme désabusé tiennent à peu près la balance égale. Je le déclare tout net : si vous ne lisez pas ce livre, vous resterez des branlotins jusqu'au Jugement dernier.

P.S. : Contrairement à mon habitude, j'ai fait ce billet d'annonce deux jours avant notre départ, et non le matin même, afin de laisser aux éventuels cambrioleurs le temps d'organiser quelque chose de propre, dont ils n'auront pas à rougir ensuite : l'amateurisme, en ce domaine, est aussi détestable que dans n'importe quel autre.

mardi 23 mai 2017

Cuba si !


Regroupés en une solide armée, trois lecteurs de ce blog me pressent de toutes parts pour que je publie un nouveau billet. Mais pour parler de quoi ? De politique française ? Du beau temps qui revient ? D'un carnage anglais qui ne doit surtout pas entraîner d'amalgames ? Mais pour parler de qui ? De M. Macron ? Des Républicains ralliés et de ceux qui les boudent ? De Pujadas outragé, Pujadas brisé, Pujadas martyrisé ? Restons sérieux, voulez-vous bien.

Évidemment, je pourrais vous entretenir assez longuement d'Alejo Carpentier, magnifique écrivain en compagnie de qui je vis depuis près d'une semaine, qui fait partie de ces grands Sud-Américains découverts autour de ma vingtième année et que j'exhume l'un après l'autre, quarante ans plus tard, ce qui entraîne de bonnes surprises (Vargas Llosa) et de mauvaises (Garcia Marquez). Depuis le début de ces travaux d'archéologie littéraire, Carpentier est ce qui m'est arrivé de meilleur. Et je pourrais facilement vous livrer une demi-douzaine de pages, pour vous dire tout le bien que je pense du Partage des eaux, du Siècle des lumières, ainsi que du Recours de la méthode que je suis occupé à terminer aujourd'hui. Je crois que je m'attacherais à montrer en quoi, tout en étant uniques, différents les uns des autres, ces trois magnifiques romans ont tout de même une forte unité, qui est celle de la vision et du style de leur auteur.

Mais je suis fatigué rien que d'y penser. Et puis, quoi : vous n'avez pas besoin de moi. Lancez-vous ! Ces trois livres sont disponibles d'occasion pour quelques piastres : achetez n'importe lequel, en vous laissant guider par leurs titres ou votre humeur, et sautez-y à pieds joints. Ou plutôt “tête la première”, car l'eau est d'une grande importance chez Carpentier ; celle du fleuve amazonien que l'on remonte dans Le Partage des eaux ; celles des mers Caraïbes que l'on écume à ses risques et périls à l'époque de la Révolution française et de l'Empire dans Le Siècle des lumières ; celles de l'Atlantique, enfin, que traverse plusieurs fois dans les deux sens le savoureux dictateur du Recours de la méthode, au gré des golpes que tentent les généraux de son pays pour le renverser, dès qu'il se trouve en France pour se livrer à ses instincts lubriques.

Du reste, rien n'est plus normal que ces traversées (il y en a aussi dans Le Siècle des lumières), dans la mesure où, de nationalité cubaine, Alejo Carpentier est pourtant né d'un père breton et d'une mère russe élevée à Genève, et a vécu un quart de siècle (mais en deux fois) à Paris. Un exemple de métissage parfaitement réussi : il en faut.

mardi 16 mai 2017

Un Balzac qui revient cher


Un jour, il y a quelques années de cela, parce qu'elle venait de lire et d'aimer la Béatrix de Balzac, Catherine se mit en tête qu'il lui fallait absolument voir Guérande. Et puis, aléas de l'existence, l'excursion traîna, fut remise, de nouveau envisagée, encore décalée, pour finir presque abandonnée. Elle a resurgi brusquement voilà deux ou trois mois, et, depuis ce matin, nous sommes en route pour le pays nantais, d'où nous rentrerons vendredi.


Comme nous aimons dormir au calme, avoir nos aises, être aimablement servis, que la table soit bonne et la cave accueillante, nous avons décidé de poser nos valises à quelques milles de Guérande, au Castel Marie-Louise de La Baule, gargote heureusement pourvue en piscine, thalasso, balnéo, et autres centres de tripotages relaxants que ces dames semblent tant apprécier, cependant que leurs hommes les attendent au bar anglais en testant des single malt.


Comme on ne peut décemment pas remplir ses journées des seuls sacrifices à Bacchus et à Carême, il est prévu que nous nous livrions à un peu de tourisme : vieilles cités pittoresques et alignements de grosses pierres sont au programme ; ils seront visités avec ce qu'il faut de nonchalance.

dimanche 14 mai 2017

Propos de bistrot au centre de Lima


Au détour d'une page de Conversation à La Catedral, Mario Vargas Llosa fait prononcer à l'un de ses personnages cette sentence : « Le journalisme, ce n'est pas une vocation, c'est une frustration. » On comprendra que la phrase m'ait laissé un assez long moment rêveur…

Sinon, c'est un extraordinaire roman que cette Conversation, dont j'ai, depuis avant-hier, lu environ 400 pages sur les 600 qu'il comporte : foisonnant, inventif, fiévreux, étrange, et en même temps profondément enraciné dans le Pérou des années cinquante (le roman est paru en 1969), alors sous le joug de l'une de ces dictatures militaires stupides et violentes dont l'Amérique latine s'était fait, à l'époque, une spécialité. Je tâcherai d'y revenir plus longuement quand il aura été (re)lu au complet, mais rien n'est certain puisque Catherine et moi partons en excursion (on peut difficilement parler de vacances quand on s'absente trois ou quatre jours) mardi matin. Si la paresse venait à l'emporter sur le devoir, on pourrait toujours se reporter à mon journal de mai, où j'en parle assez longuement ; en tout cas plus longuement que ce que vous venez de lire.

jeudi 11 mai 2017

Les pharmacies de garde à Buenos Aires


J'ai un peu exagéré, dans mon billet d'hier, en disant que l'on ne pouvait jamais savoir où on en était de la lecture de Marelle : il y a tout de même des repères, quelques “nœuds”, dans le livre de Julio Cortazar. D'abord parce que la lecture de toute la partie “roman” (chapitre 1 à 56 inclus) se fait dans l'ordre habituel : ce sont les chapitres “essais” qui viennent s'intercaler entre eux dans une distribution apparemment désordonnée. Par exemple, si à la fin du chapitre 18 (roman) on vous oriente sur le chapitre 112 (essai), puis sur le chapitre 74 (essai), vous pouvez être néanmoins certain que, rapidement, on va vous renvoyer au chapitre 19, et en aucun cas au 17 ou au 8 (que vous avez déjà lus). Donc, plus vous approchez du fatidique chapitre 56, plus imminente est la fin. En fait, le livre est construit comme un système solaire, dans lequel les chapitres “essai” (presque toujours très courts, souvent moins d'une page) seraient les astéroïdes, météorites, comètes, corps astraux divers, et les chapitres “roman” les planètes. Au centre de tout cela, un soleil.

Il s'agit d'un soleil noir, d'une étoile de nuit. Il est constitué, ce pivot majeur, par le chapitre 28 (qui, on le notera, se trouve donc à l'exact milieu de la partie “roman”), de loin le plus long des 155 : trente-cinq pages, soit près de cent mille signes. Il met en scène une fin de soirée et un début de nuit, se déroulant dans une chambre, ou un studio, d'un immeuble de la rue du Sommerard (et cette géographie a pour moi des résonances particulières, fortement agissantes, mais qu'il est inutile d'indiquer plus avant ici). Au début du chapitre se trouvent dans cette chambre sa locataire en titre, qui est aussi le personnage féminin principal du livre : une Uruguayenne prénommée Lucia mais que tout le monde appelle la Sibylle ; sur le grand lit qui occupe une bonne partie de l'espace est allongé son fils, un bébé dont on ignore l'âge exact, à qui elle a donné le prénom, le sobriquet plutôt, de Rocamadour, lequel, depuis plusieurs jours, a une forte fièvre, sans que l'on sache exactement de quoi il souffre (ce pourrait être une méningite) ; enfin, il y a Ossip Gregorovius, personnage difficile à saisir, à l'origine incertaine (il a par exemple trois mères, qu'il évoque tour à tour, avec force détails, en fonction de ce qu'il a bu : la vodka fait surgir telle de ses mères, le vin blanc telle autre, etc.). Gregorovius est amoureux de la Sibylle et il tente sa chance depuis que celle-ci a été quittée (la rupture, assez peu nette en plus, ne remonte qu'à quelques heures…) par Horacio, le principal personnage masculin du roman, argentin.  Tout se noue brusquement lorsque, vers deux heures du matin, arrive justement Horacio (parce qu'il pleut à torrent sur Paris et qu'il a envie d'un maté bien chaud…). En se penchant sur l'enfant qui semble endormi, il s'aperçoit qu'il est mort.

Très vite, comme s'ils répondaient à une sorte de SOS télépathique, arrivent les autres personnages, déjà connus du lecteur, tous plus ou moins exilés ou, en tout cas, en rupture de terre natale. Il a là, dans la chambre mal chauffée – mais bien pourvue en alcools et en disques de vieux jazz –, le couple américain formé par Ronald et Babs, le peintre Étienne, le Chinois Wong, et peut-être l'Espagnol Perico, mais je n'en suis plus très sûr. Chacun est tour à tour discrètement mis au courant de la mort subite de Rocamadour, sauf sa mère bien entendu. Une longue conversation s'installe, qui devient de plus en plus intellectuelle et fumeuse à mesure que l'ivresse gagne (on y croise, très entre autres, Rembrandt et Shakespeare, Wittgenstein et Van Eyck, ou encore le Livre des morts tibétain), et dont le but est de retarder le plus possible le moment où la Sibylle découvrira que Rocamadour n'est plus qu'un petit cadavre froid et bleuissant. Comme il ne faut pas le réveiller, tout le monde parle bas, ce qui n'empêche pas le vieil acariâtre de l'étage au-dessus, de cogner du balai avec fureur contre son plancher.

Ce chapitre représente la fois un pivot et une rupture. Celle-ci est perceptible notamment par le fait que, pour la première fois depuis le début du livre, on va ensuite errer de chapitre “essai” en chapitre “essai” (au moins une douzaine), comme si personne, après la mort de Rocamadour, n'osait revenir dans l'histoire principale. Et, quand on y revient enfin, aucun de ces intellectuels exilés n'est plus tout à fait le même qu'avant le chapitre 28, avant la nuit de la rue du Sommerard.

P.S. : Marelle présente des avantages annexes, que l'on aurait tort de tenir pour négligeables. Par exemple, grâce à une feuille de papier retrouvée dans sa poche par Horacio, le chapitre 31 nous procure la liste des différentes pharmacies de garde à Buenos Aires, avec leurs adresses et leurs numéros de téléphone.

N.B. : Comme il s'agit d'une liste établie au début des années soixante, il est possible que certaines de ces officines aient fermé depuis : on sera prudent de se renseigner avant d'entreprendre le voyage.

mercredi 10 mai 2017

Le roman façon puzzle

Julio Cortazar, 1914 – 1984.

Marelle est un roman étrange, saugrenu, puéril, dense, ludique ; et je pourrais encore ajouter une douzaine d'autres adjectifs qui lui correspondraient tout aussi bien. Sa construction “expérimentale” fleure bon les années soixante et le boom des écrivains latino-américains. Julio Cortazar fut d'abord argentin, c'est-à-dire qu'il fut beaucoup moins “latino” que bien d'autres, moins luxuriant qu'un Alejo Carpentier, moins tropical qu'un José Donoso, etc. Il possède d'autant plus cette cérébralité que l'on retrouve chez d'autres romanciers argentins, à commencer par Borges, qu'il a vécu à Paris durant les trente dernières années de sa vie.

Marelle est une sorte de vaste puzzle de près de 700 pages très serrées, distribuées en 155 chapitres de longueurs fort inégales, qui peut s'assembler de deux manières, ainsi qu'il est indiqué en préambule. On peut, traditionnellement, commencer le roman par le chapitre premier et lire les autres en suivant ; auquel cas, l'auteur nous avertit que nous devrons nous arrêter à la fin du chapitre 56, le reste n'ayant pas d'intérêt pour nous. Sinon, on peut aussi attaquer Marelle par le chapitre 73 pour, ensuite, se laisser guider dans le labyrinthe : au bas de chaque chapitre est indiqué le numéro de celui que l'on doit lire juste après. La première conséquence d'un tel parcours zigzagant est que, à force de sautiller d'une case à l'autre de cette gigantesque marelle, on ne peut plus savoir où on en est ; au bout de quelques heures de lecture, il devient impossible de discerner si on a lu un quart du roman, ou plutôt la moitié, ou si l'on s'approche des trois quarts : c'est le côté à la fois ludique et, il faut le dire, assez puéril, dans la mesure où, passé la première surprise, on discerne assez mal ce que cette “innovation” apporte. Car, finalement, il s'agit seulement de la réunion d'un roman plutôt traditionnel (mais pas tant que ça tout de même, et surtout fortement intellectuel), celui qui occupe les chapitre 1 à 56, assorti, ponctué, enluminé par ses nombreux commentaires, digressions, précisions, etc., qui occupent donc les chapitres 77 à 155, lesquels auraient parfaitement pu venir prendre place aux endroits où l'auteur a souhaité qu'on les lût. 

J'ai l'air négatif, comme cela, mais en réalité, mes retrouvailles avec ce livre, découvert aux alentours de ma vingtième année, sont plutôt heureuses, contrairement à celles vécues la semaine dernière avec Cent ans de solitude. Pourtant, à ceux qui ne connaîtraient rien de Cortazar, je déconseillerais de commencer par là : non seulement c'est du brutal (même si j'ai connu un Tchèque qui en lisait au petit-déjeuner…), mais surtout, le roman n'est pas le point fort de l'écrivain : les nouvelles sont le sommet de son œuvre. On peut trouver l'un ou l'autre de ses différents recueils pour à peine quelques euros : Les Armes secrètes, Octaèdre, Tous les feux le feu ou encore Façons de perdre.

Pour ceux qui aiment les chutes de billet en forme d'anecdote, on se souviendra que Julio Cortazar a obtenu la nationalité française en 1981, par la grâce de François Mitterrand, le même jour que Milan Kundera (mon Tchèque de tout à l'heure…). Ce qui a fait dire à je ne sais plus quel mauvais esprit, probablement réactionnaire, que Cortazar et Kundera étaient les deux seules nationalisations réussies par le socialisme.

lundi 8 mai 2017

8 mai, journée superfétatoire


Il m'a semblé, tout au long de ce jour d'après, que commémorer en grande pompe la victoire de nos grands-parents sur le nazisme était cette année tout à fait superflu, et même un brin dérisoire, dans la mesure où, pas plus tard qu'hier, nous avons glorieusement écrasé le fascisme dans les urnes, sans même le secours des Américains ni des Russes, simplement sous le poids de nos cœurs pleins d'amour, de tolérance et d'arrières-pensées. 

(Plat du jour : l'écrasée de fascisme et sa farandole de petits bulletins macronbiotiques à peine saisis.)

dimanche 7 mai 2017

Emmanuel de désertion


La plupart des bureaux de vote viennent de fermer ; je suppose que M. Macron, ce parfait syndic de faillite, doit être d'ores et déjà le prochain président de la République. Au fond, c'est tant mieux : lorsqu'il n'y a plus aucun remède, autant en finir le plus vite possible, dans l'intérêt même du malade entré en agonie. Pour les civilisations non plus, je ne suis pas favorable à l'acharnement thérapeutique. Le temps est venu d'entrer en désertion.

Deux jours de solitude


Après deux jours de lecture, pour cause de désintérêt grandissant, et même d'ennui, j'ai abandonné le plus célèbre roman de Gabriel Garcìa Màrquez aux alentours de sa deux-centième page. Du coup, je ne parviens plus du tout à comprendre ce qui avait pu motiver ma fascination lors de sa découverte (il est vrai que j'avais 20 ans à peine…), et encore moins les dithyrambes que je puis lire à son sujet, émanant des plumes les plus glorieuses : au sujet de Cent ans de solitude, certains (Pablo Neruda par exemple) n'hésitent pas à convoquer Don Quichotte et Pantagruel, tout de même !

C'est en essayant de discerner ce qui, dans ce roman, pouvait bien provoquer l'enthousiasme de Kundera (hors son amitié avec l'auteur…) que je pense avoir trouvé ce qui n'a pas tardé à m'y déplaire. Car, dans un autre domaine, Kundera est aussi un grand admirateur de Fellini que, pour ma part, j'ai bien du mal à supporter. Or je me suis rendu compte que l'explication était sans doute là : il y a en effet un gros point commun entre le cinéaste italien et le romancier colombien, et c'est ce côté laborieusement “féérique”, ce recours systématique et obligé au “merveilleux”, à la “magie”, choses auxquelles je suis décidément rétif. Surtout que Màrquez ne recule pas devant les ficelles les plus visibles, poussant la volonté de “faire poétique” jusqu'au kitsch, ou pas loin (ce qui rend, à mes yeux, d'autant plus étonnante la dilection de Kundera à son égard). C'est par exemple – exemple pris entre cent – la pluie de petites fleurs jaunes qui tombe durant toute la nuit suivant la mort de l'un des personnages… Au fond, il n'est pas impossible que ce soit justement cette powésie, ce “féérique” généreusement dosé, qui explique le stupéfiant succès de Cent ans de solitude. Ça plus le côté fable, à la morale suffisamment mise en évidence pour que tout lecteur ait la fierté de la trouver lui-même, l'allégorie bien soulignée de l'histoire de l'Amérique latine tout entière, résumée par le village de Macondo. Sans parler de la coquetterie consistant à brouiller artificiellement les pistes incertaines en donnant les mêmes prénoms à tous les Buendìa mâles, ce qui ne les rend à vrai dire ni plus ni moins intéressants pour cela.

Comme je n'ai vraiment plus la place de conserver les livres que je ne relirai jamais, celui-ci est parti directement à la poubelle au couvercle jaune.