jeudi 2 février 2017

Ces publicités qui peuvent briser votre vie


Je me suis tu pendant trop de temps. Je comptais garder par-devers moi cette histoire et l'emporter dans la tombe, mais ce n'est plus possible : il faut que ça sorte. 

C'était il y a 35 ans ; peut-être 37 ou 38 : qu'est-ce que cela fait ? À cette époque, on pouvait voir, dans les voitures du métro parisien, des affichettes de publicité accrochées au plafond au moyen d'un genre de petit rail métallique. Un jour, une société que nous appellerons Lavoilette, faute de nous souvenir de son véritable nom, trois fois maudit, un jour Lavoilette décida de s'offrir une petite campagne de promotion. Tel que je le découvris ce matin-là, leur slogan disait ceci :

Lavoilette : 50 ans d'expérience au service de la tringle à rideau

J'eus d'abord le même petit sourire que vous auriez eu à ma place ; ce genre de demi-crispation unilatérale des lèvres, irradiant la supériorité humoristique que s'adjuge leur propriétaire. Plus tard, le sourire évolua en rire franc, lorsque je fis part de ma découverte à quelques connaissances, probablement aux gens du rewriting, ou peut-être aux pauvres ombres qui me tenaient lieu de compagnons lors de mes beuveries vespérales. 

C'est seulement deux ou trois jours après que rire et sourire s'évanouirent, lorsque je constatai que Lavoilette et son demi-siècle d'expérience tringlifère ne quittaient plus mon esprit, y produisant même d'inquiétantes métastases : un homme inconnu, sans visage définissable au début, était né dans mon cerveau et en projetait manifestement la colonisation totale. Il s'agissait d'un ouvrier a priori banal, dont j'imaginais qu'il avait commencé son apprentissage à 15 ans et venait tout juste de prendre sa retraite, après avoir travaillé tout le temps dans la même entreprise : Lavoilette, bien entendu. C'est-à-dire qu'il personnifiait à lui seul les 50 ans d'expérience dont se targuaient ses patrons. Ce fut pour moi un véritable choc : c'était la première fois que j'hypostasiais une tringle à rideau.

Le mal, ensuite, ne fit qu'empirer. Cet ouvrier sans nom (car je ne pus jamais me résoudre à lui en donner un : il me semblait que, sous cette réalité trop lourde, il volerait en éclats) se mit à changer de plus en plus vite, comme s'il se mouvait à l'intérieur d'un kaléidoscope ; et il le faisait en échappant chaque jour davantage à mon contrôle. Si le soir je m'endormais en le pensant célibataire, parce que le mariage m'était apparu incompatible avec les exigences de la tringle à rideau, je le trouvais marié et père de trois enfants – dont un petit garçon un peu retardé – le lendemain au réveil ; si, par grand soleil, il se présentait comme un gros homme au cou empâté et à l'assurance un peu hâbleuse, la grisaille et la pluie le transformaient aussitôt en cette silhouette hâve et presque transparente, nantie d'une petite moustache en brosse que je trouvais attendrissante. Certains matins, il partait travailler en traînant les pieds, l'estomac à fleur de lèvres, maudissant en silence tous ceux qui ne pouvaient vivre sans accrocher des tentures devant leurs fenêtres, des rideaux de plastique autour de leurs douches, etc. ; d'autres jours, il courait presque vers son bureau, souriant à ses voisins du bus 27, tout empli d'une fierté qui ressemblait fort au bonheur, à l'idée de rejoindre son petit royaume tubulaire, dont il maîtrisait les plus infimes subtilités ; sur lequel, en fin de compte, il régnait tel un souverain de droit naturel : ces matins-là, je le trouvais presque beau.

Le jour où, les années ayant passé, il fit entrer chez Lavoilette son fils aîné et la fiancée de celui-ci, lesquels s'installèrent aussitôt et sans manière dans mon esprit, je compris que je filais un mauvais coton. Je crus m'en tirer en arrachant, dans mon deux-pièces de la rue de Patay, les tringles installées par mon père, ainsi que les voilages que ma mère y avait appendus. Mais, aussitôt, le tringleur, son fils et sa bru redoublèrent d'activité pour pallier dans les meilleurs délais la nudité choquante de mes fenêtres. Les choses s'aggravaient, j'en perdais presque le goût de boire. Je m'entendis gémir pitoyablement, le matin où je me rendis compte que l'épouse de mon ouvrier était de nouveau enceinte. J'eus alors l'idée, en manière d'exorcisme, de me mettre à écrire leur histoire, le grand roman de la tringle à rideau. Avec fièvre et espérance, je noircis soir après soir quelques dizaines de pages. J'abandonnai dès la fin de la semaine : écrire la vie, les tourments et les aspirations d'un homme ayant accumulé cinquante ans d'expérience au service de la tringle à rideau, même un Simenon aurait reculé devant l'obstacle ; les pièces de Beckett, à côté de ce gouffre, n'étaient que bluettes enfantines : il fallait renoncer tout espoir…

L'histoire n'a pas vraiment de dénouement, si elle a une fin. Je ne saurais même plus dire au bout de combien de temps Lavoilette, son ouvrier, son expérience et ses tringles relâchèrent leur emprise sur mon esprit. Ce que je sais bien, en revanche, c'est que par la suite, des années durant, chaque fois que je devais pénétrer dans une voiture du métro, je baissais soigneusement les yeux, en m'accrochant à la barre centrale pour que personne ne remarque le tremblement de ma main.

38 commentaires:

  1. En lisant votre histoire, j'ai pensé au joueur d'échec de Zweig.

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  2. Bon, avouez-le franchement : vous êtes devenu tringlophobe.

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  3. Voila une histoire bien fout-la-trouille !

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  4. Ca se dit "retardé" ? On dit pas "attardé" ?

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    1. Je pense que les deux sont admissibles. Je me demande s'il ne s'agirait pas de particularismes plus ou moins régionaux. Ou alors d'un marqueur social ? En tout cas, j'ai souvent entendu dire "retardé" dans ce sens-là.

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  5. Votre cas est sérieux. Je vous plains sincèrement.
    Le mien est moins grave me semble-t-il : il y a également une trentaine d'années nous dînions chez nos voisins quand, allez savoir pourquoi, la discussion bifurqua sur les menus tracas du quotidien, comme le rasage auquel sont contraints tous les matins les hommes qui ne veulent pas apparaître "négligés". C'est alors que les yeux dans les yeux monsieur me lance :
    - avez-vous remarqué que nous mettons toujours TROP de mousse à raser ?
    C'était vraiment con comme remarque.
    J'ai balbutié "heu...oui... peut-être...."
    N’empêche que cette observation est restée gravée dans mon esprit et me poursuit, me harcèle un matin sur deux. Je mets, nous mettons, vous mettez TROP de mousse bordel !
    C'est lassant...
    Au point que régulièrement je me laisse pousser la barbe.

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    1. Je compatis à votre calvaire mais ne puis le partager : n'ayant jamais utilisé autre chose que des rasoirs électriques, j'ignore tout des pièges diaboliques de la mousse…

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    2. Il en va de même pour la pâte dentifrice, tous les dentistes vous diront qu'une petite noix suffit, et que ce qui compte, c'est de frotter longtemps, avec ou sans pâte.

      Faites le calcul : avec toutes les économies que nous aurions tous pu faire en mousse à raser et pâte dentifrice, nous serions tous riches à un certain âge : plus besoin de retraites.

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    3. A cause de vous, j'ai pas mis suffisamment de mousse ce matin. ça me rappelle je ne sais plus quel album de Tintin, où quelqu'un demande au capitaine Haddock s'il dort avec la barbe sur ou sous les couvertures, ce qui le perturbe grandement...

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    4. A cause de vous, j'ai pas mis suffisamment de mousse ce matin.

      Mouarf !
      J'espère ne pas avoir déclenché une épidémie obsessionnelle !

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    5. Crème en tube de mon côté -petite déviance écologiste de ma part, mais c'est bien là le moindre de mes défauts-, depuis que j'ai abandonné l'aérosol, je n'ai plus l'impression d'en mettre plus qu'il n'en faut (impression partagée avec votre convive de l'époque.)

      Didier, je compatis pleinement.

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  6. C'est peut-être le syndrome de la tringlette ! Ça se soigne, non ?

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    1. D'après mes recherches, il n'existe aucun remède connu.

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  7. Ah, que voilà un beau texte ! Foutraque comme on se doit de les désirer ! Quel dommage que vous n'ayez pas poursuivi l'écriture d'un roman-fleuve à ce sujet. Proust s'en serait retourné au néant dont il n'est jamais réellement sorti.

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    1. Tu touches à mon Proust, tu l'épouses !

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    2. Ce pourrait être la devise de Pénélope !

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  8. Etre retardé exonére de la responsabilité alors qu'attardé manifeste la culpabilité du traînard. Donc la véritable question est de savoir si les crétins des Alpes le faisaient exprès ou non et, partant, si les hommes politiques sont retardés ou attardés.

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    1. Question corollaire : pourquoi passe-t-on systématiquement sous silence les crétins des Pyrénées ?

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    2. Loin d'être silencieux, le crétin des Pyrénées (en béarnais, le bayrou) est présent sur les antennes où ses discours apportent une note de gaité toujours bienvenue.

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    3. Une vérité que vous étiez seul à pouvoir rétablir !

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    4. Jacques Étienne3 février 2017 à 12:39

      Loin d'être silencieux, le crétin des Pyrénées (en béarnais, le bayrou) est présent sur les antennes où ses discours apportent une note de gaité toujours bienvenue.
      Didier Goux3 février 2017 à 14:18

      Une vérité que vous étiez seul à pouvoir rétablir !

      Voilà un dialogue gouleyant à souhait !

      Sinon, je n'ai pas très bien compris où vous vouliez en venir avec ce texte, Didier; et pourtant je ne suis pas originaire des Pyrénées ;)

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  9. Il n'y a plus ces affichettes pendues au plafond comme le petit cochon de la comptine, dans les nouvelles rames de métro.
    C'est digne d'un film de zombis, votre histoire.

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    1. J'étais moi-même assez zombi, dans cette décennie-là…

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  10. "Simenon"

    Et bien voilà exactement à qui j'ai pensé : Maigret.
    Cet employé de Lavoilette est le voisin de palier de Maigret, et son biographe, un nostalgique de Simenon.
    J'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire, une plongée dans le passé pour oublier le présent.
    Un style d'écriture, et hop ! Cela suffit à nous situer des années en arrière. Magiciens que sont les littéraires.
    Hélène dici

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    1. Du reste, Simenon avait la réputation d'un tringleur d'anthologie.

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  11. Jolie, votre histoire. Un petit côté Buzzati, peut-être ?

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    1. Tiens, il y a longtemps que je ne l'ai pas lu, celui-là ; il faudrait y retourner voir…

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  12. Magnifique ! Merci pour ce superbe texte.

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    1. En toute modestie, je pense avoir conférer, enfin, sa véritable noblesse à la tringle à rideau.

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    2. Son mystère insondable, plutôt.
      Et puis, rue de Patay, rue de Patay... mais alors vous devez avoir bien connu mon oncle Iacco Milkoff ?

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    3. Ma foi, le nom ne me dit rien, mais s'il y vivait entre 1976 et 1980, nous nous sommes sûrement croisés…

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    4. Je plaisantais bien sûr. Mais en effet, il est fort possible que vous vous soyez croisés. Nous ne le saurons jamais.

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    5. Rue de Patay ? Mais c'était mon secteur, quand j'exerçais dans le 13 ème, de 1966 à 1999 ! Si ça se trouve, vous avez été mon patient...ce qui expliquerait votre état actuel !

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    6. Non, je n'avais pas encore besoin de cardiologue, à l'époque (ni même de généraliste, d'ailleurs) ! De toute façon, comme je passais l'essentiel de mes journées à Neuilly, j'aurais probablement (comme il est advenu plus tard) choisi un spécialiste dans ces coins-là.

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  13. je pense que vous n’êtes pas le seul à vous être fait, si j'ose dire, caramboler par cette réclame, égaré il y a peu dans les beaux quartiers, le VIII ième si ma mémoire ne me joue des tours, j'ai remarqué que nombre de fenêtres n'avaient point de rideau. vous m’éclairez sur la cause de cette terrifiante épidémie, merci.

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