vendredi 17 février 2017

Le quatrième archer de la légion roumaine


Entre autres choses d'intérêt secondaire, la Roumanie produit essentiellement des écrivains français. Tout le monde connaît Ionesco et Cioran, beaucoup de gens ont au moins entendu parler de Mircea Eliade. Mais c'est là, si l'on veut, une trilogie d'impurs, dans la mesure où ils se sont également exprimés en roumain, voire en anglais pour le troisième nommé. Panaït Istrati, s'il est le moins connu de ces quatre mousquetaires des Carpates (langage de guide touristique à prétentions cultureuses), est, lui, d'une eau irréprochable, ayant écrit toute son œuvre dans la langue de Romain Rolland – nom qui n'arrive nullement ici par hasard. C'est, en outre et de loin, le plus attachant du groupe.

Littérairement pur, donc, Istrati est en revanche, pour l'état-civil des nations, né sous le signe de la plus improbable des bâtardises, sa blanchisseuse de mère s'étant laissé séduire – et plus, puisque affinités – par un contrebandier grec ; lequel s'empressera, neuf mois après la naissance de son rejeton, de disparaître de l'histoire en allant se faire tuer par des gardes-côtes. Panaït vient au monde le 11 août 1884, à Braila, charmant petit port danubien. C'est le début d'une vie d'errances, ponctuée de métiers divers et folkloriques, qui se terminera en 1935 sous les coups de la tuberculose. Je ne vais pas vous la raconter par le menu : Wiki est là pour ça. Retenons la chose capitale : durant la Première Guerre, alors qu'il se trouve dans un sanatorium suisse, il décide d'apprendre le français ; et c'est dans cette langue qu'il découvre l'œuvre de Romain Rolland, notamment Jean-Christophe, qui lui cause un véritable choc intellectuel. Au point que, trois ans seulement après avoir ouvert son premier dictionnaire franco-roumain, il se met à écrire en français, et reprend sa vie vagabonde à travers l'Europe et l'Orient méditerranéen. On le retrouve au nouvel an de 1921, à bout de dénuement et de désespoir, dans le parc Albert 1er de Nice, où il se tranche la gorge. Grâce à un passant particulièrement observateur, on le sauve de justesse ; ayant découvert dans sa poche la lettre qu'il a écrite juste avant son suicide à son maître en écriture Romain Rolland, on la lui fait parvenir : la carrière d'écrivain de Panaït Istrati est lancée.

Dans un premier temps, il va se faire beaucoup d'amis, notamment parmi les écrivains français de gauche, puisque lui-même ne cache nullement l'enthousiasme que lui inspire la toute jeune Union soviétique. Dans un second temps, il va se faire beaucoup d'ennemis, notamment parmi les écrivains français de gauche, les mêmes, quand il publiera en 1929 Vers l'autre flamme, violent réquisitoire contre la Russie de Staline, écrit après un long voyage à travers le pays, durant lequel il se sera lié avec Victor Serge et Boris Souvarine. C'est donc pauvre, rejeté et quasiment seul, limite lépreux, qu'il mourra, en 1935 et en Roumanie : c'est bien fait, ça lui apprendra à trahir la cause prolétarienne. Il aura tout de même eu le temps d'écrire ces récits, la plupart du temps autobiographiques, qui me tiennent rivé à ses livres depuis une semaine.

Normalement, c'est là que je devrais me mettre à en parler, de cette œuvre et des étonnantes figures qui la peuplent. Mais mon introduction est déjà bien longue, et je connais la patience du lecteur… Nous allons donc scinder ce billet en deux et reviendrons dans les jours prochains sur Adrien Zograffi, le double littéraire d'Istrati. Si, pour terminer – ou pour appâter, c'est selon –, on devait rapidement situer notre Roumain, on prononcerait probablement les noms des deux Jack américains, London et Kerouac, du Russe Gorki, du Norvégien Hamsun, voire du judéo-gréco-Suisse Albert Cohen. Mais ce serait encore trop peu et trop mal dire.

21 commentaires:

  1. Si Ionesco, Mircea Eliade et Cioran ont pu enchanter quelques périodes de mon adolescence, je suis au regret d'admettre que je n'ai jamais su franchir véritablement le seuil d'Istrati. Contrairement à votre admiration sans borne, j'éprouve une certaine réticence...
    Je me réjouis par contre de vos annonces concernant Jack Kerouac et l'immortel Albert Cohen (ah! *Belle du Seigneur")...

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    1. Quant à moi, après l'avoir aimé dans ma jeunesse, je suis très largement revenu de Cohen, et notamment de sa Belle du Seigneur, parfaitement insupportable à mes yeux, désormais.

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    2. Les Niçois acceptent vos excuses. J’en profite pour signaler que la photo d’illustration est prise sur la promenade des Anglais juste en face du jardin Albert I°, seul horizon que pouvait contempler le personnage tournant le dos à la mer avant de tourner son regard vers le photographe. Et son âge en 1921 est compatible avec sa silhouette… La photo est-elle prise avant ou après son suicide raté ? Grave question pour moi qui ne suis pas très… littéraire.

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    3. Je ne sais pas du tout quand la photo a été prise…

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  2. Bigre ! Un Roumain mal né, avec un nom impossible, qui atterrit dans un sanatorium en Suisse, c'est pas courant et ça mérite qu'on s'y attarde.
    Je vous signale, à toutes fins utiles, qu'il n'y a pas de "parc Albert 1er" à Nice mais un "Jardin Albert 1er".

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    1. Mes plus plates excuses à tous les Niçois…

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  3. Petite question technique : Chez vous le libellé de l'adresse de votre est site se termine-t-il aussi par .ch ?
    http://didiergouxbis.blogspot.ch/

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    1. Dans la mesure où je vis en France et non en Suisse, il se termine, très banalement, par ".fr"…

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    2. Le libellé de l'adresse du site blogspot que vous consultez dépend du pays où vous vous trouvez. Par exemple, si je consulte mon propre blogue (injustement méconnu), son adresse se terminera par .be, tandis que si vous y échouez par hasard, l'adresse qui s'affichera en haut de votre écran se terminera par .ch, ou .fr, selon le pays où vous vous trouvez.

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    3. Eh bien, j'aurai au moins appris une chose aujourd'hui !

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    4. Quant à votre blog, je viens de l'installer dans ma colonne de gauche.

      (Mais, franchement, vous pourriez vous casser un peu le cervelet pour lui trouver un nom un peu moins débandant…)

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    5. Par exemple : Ghislain habite ici

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  4. Jamais lu, mais ayant aimé Kerouac, Hamsun et Gorki, je suis tentée. Jamais lu Cohen non plus d'aileurs

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  5. Et le mien de blog (un vrai blog suisse), vous y allez de temps à autre ?
    http://seuilcritique.blogspot.ch/

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    1. Je vais sans doute vous sembler brutal. Mais quand j'arrive sur un blog (et ce n'est pas ma première visite), dont la bannière dit : « Où l'on cultive l'art de se mouvoir à travers les dimensions conceptuelles comme le ninja sur le chemin des brouillards ... », eh bien j'ai tendance à me retirer sur la ponte des pieds, de façon à laisser le taulier se mouvoir sans moi à travers les dimensions conceptuelles… Ne le prenez pas mal…

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    2. Super, merci maître Goux !
      A prendre à la fois comme une sorte de conseil subliminal et comme une forme ambigue de publicité... restons optimiste.

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    3. A tête reposée, la défense monte à la barre.
      Ce modeste blog suisse n'a pas d'autre vocation que d'entrelacer actualité, philosophie et créativité dans de petites chroniques indisciplinées, au fil des envies et des lectures...

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  6. Il faudrait ajouter à votre légion roumaine les poètes Benjamin Fondane et Gherasim Luca.

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    1. Je les aurais probablement ajoutés si j'étais (comme le croient certains lecteurs crédules de ce blog) un homme cultivé. Or, si le nom de Fondane me dit très vaguement quelque chose, celui de Luca ne m'évoque rien du tout. Ce qui est normal, vu que je ne lis aucun poète, quelle que soit sa langue d'expression.

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  7. Et dire que vous aviez supprimé sitôt installé sur votre blog-roll, un blog que je vous avais recommandé, au prétexte, je crois, que j'avais été trop insistante ce qui, d'ailleurs, n'avait pas été le cas.
    Au risque, cette fois, de vous paraître insistante, je pense que vous devriez aller y faire un tour :

    http://cerclehernani.over-blog.fr/

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  8. J'ai gardé une longue gratitude à l'auteur des Chardons du Baragan, Présentation des Haïdoucs, Kyra-Kyralina, La Maison Thüringer, ... et à tous les récits qu'a laissés "Adrien Zograffi".

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