dimanche 20 août 2017

C'est dimanche, on joue !


J'ai, au premier coup d'œil, reconnu huit des neuf écrivains de cette couverture ; mais le dernier, celui qui se trouve tout en bas de la colonne centrale, m'a résisté quelques heures. Je pense pourtant avoir fini par l'identifier. À votre tour, hypocrites lecteurs, mes semblables, mes frères, saurez-vous accrocher un nom à chacun de ces visages ? (Pour faire durer un peu le jeu, je ne publierai vos éventuelles réponses qu'en fin de journée.)

samedi 19 août 2017

La phtisie tue parfois très lentement



Victor Baillot avait vu le jour en l'an de disgrâce 1792, le 22 avril. Son âge a fait que, en 1815, il a été pris dans la dernière conscription de Napoléon, retour de l'île d'Elbe ; si bien qu'il se retrouve aussitôt à Waterloo. « Ah ! Waterloo. Il  en avait du monde, là. Et le canon tonnait dur. Les blés et les seigles étaient grands. Mais quand la cavalerie avait passé là-dessus, ça faisait de belles routes. J'ai tout vu et rien vu. J'y étais et c'est comme si j'y avais pas été. On s'est mis à se battre, je suis tombé […]. »

J'ai tout vu et rien vu. J'y étais et c'est comme si j'y avais pas été. On croirait relire, fortement résumé, le premier chapitre de la Chartreuse de Stendhal : Fabrice aussi “y était”, Fabrice non plus n'a rien vu. Toujours est-il que, blessé, Victor Baillot est fait prisonnier par les Anglais et envoyé sur les pontons. Lorsqu'il revient en France, il est aussitôt réformé, comme phtisique au dernier degré. Malgré cette tuberculose ancienne manière, Victor Baillot deviendra le dernier survivant recensé des armées napoléoniennes et ne consentira à mourir qu'au rivage de 1898, à l'âge de 106 ans, après avoir obtenu à l'arraché la croix de la Légion d'honneur, épinglée à son revers par le président Félix Faure entre deux turlutes steinheiliennes.

L'histoire de ce vétéran est contée par Guy Dupré dans Je dis nous, recueil des chroniques que ce précieux et discret écrivain a données à divers journaux entre 1952 et… 2005 ; celle qui nous occupe est de 1968, et n'est d'ailleurs pas un article mais une préface à la Chronique de la Grande Guerre de Maurice Barrès. Guy Dupré n'avait que 24 ans lorsqu'il a publié cet étrange et séduisant roman au titre non moins étrange et séduisant : Les Fiancées sont froides, salué notamment par André Breton et Julien Gracq, et que je vais m'empresser de relire dès que vous me laisserez un moment à moi.

Me penchant tout à l'heure sur le cas de Guy Dupré, j'ai eu la surprise de constater que, né en 1928, il était toujours de ce triste monde ; ce qui le met sur la bonne piste pour tenter d'égaler le record de Victor Baillot.

mercredi 16 août 2017

La longue marche des rhinocéros


Pendant ce temps, tout ce que nos pays en phase terminale comptent de joyeux progressistes s'est levé comme un seul homme pour s'alarmer du raz-de-marée nazi qui, dans une ville du sud des États-Unis, a tué… une personne. Ils sont tellement occupés, ces gentils nounours en guimauve, à reformer les cohortes sacrées pour aller combattre l'hydre, qu'ils n'ont plus une seconde à eux pour enregistrer les voitures qui, en France, foncent droit sur les devantures des cafés, en tuant un homme par-ci, une fillette par-là. Il est vrai que ces véhicules-là ne sont pas conduits par des gestapistes mais par de simples “déséquilibrés”, naturellement plus à plaindre qu'à blâmer. D'ailleurs, avec un minimum d'effort conceptuel, nos angéliques racaillolâtres, nos antifas clavioteurs devraient réussir à établir que si, chez nous, certains malheureux en sont réduits à foncer sur les terrasses de bistrots pare-choc en avant, c'est parce qu'ils ont été littéralement rendus fous de terreur par la remontée du nazisme américain : coup double gagnant. 

Face à leurs envolées avortées de poules caquetantes, dont chaque paragraphe est une insulte à l'intelligence, on perd jusqu'à l'envie d'argumenter, par exemple en faisant remarquer que rien ne serait arrivé à Charlottesville si les pressions conjuguées des gauchistes décervelés et des noirs vociférants (on pourra sans dommage inverser les deux adjectifs) n'avaient conduit au déboulonnage de cet enstatué remarquable que fut le général Lee ; et si, d'autre part, ces mêmes gauchistes décerférants et vocivelés, ne s'étaient pas lancés dans une “contre-manifestation” qui n'était rien d'autre qu'une invitation pressante à la baston générale. À quoi bon discuter, objecter, contredire ? Affronter la bêtise à front de taureau armé de la simple muleta du verbe, voilà qui allait bien quand on était jeune. Aujourd'hui, les taureaux s'étant faits rhinocéros, il nous reste le rire qui finira bien par dissoudre leur corne ; et à passer loin d'eux pour éviter de marcher dans leurs bouses.

vendredi 11 août 2017

Fantômes de blog



C'est très intéressant, de relire, comme je le fais depuis quelques jours, les billets de blog que l'on s'est laissé aller à publier, entre 2013 et maintenant. D'abord parce qu'on se rend compte que neuf sur dix d'entre eux auraient gagné à n'être pas écrits. Mais, ça, je le savais déjà, depuis que j'avais passé au crible ceux de 2008 à 2013, pour composer En territoire ennemi. Le plus amusant est de balayer du regard les commentaires qui font suite à chacun d'entre eux : c'est une procession de fantômes. Certains de ces spectres jacassants sont encore là aujourd'hui : ils n'ont pas changé, ils disent les mêmes choses qu'alors ; comme, suppose-t-on, soi-même. Beaucoup ont disparu : on en regrette certains (Georges, Marchenoir…), on se félicite de la disparition d'autres, qui publiaient des tartines sous chaque billet, et dont on va oublier les noms : ceux-là, à les relire, sont aussi pesants et dormitifs qu'ils l'étaient à l'époque ; c'est leur malédiction personnelle, je suppose. Néanmoins, les uns comme les autres prennent place dans une sorte de temps incertain, dont on a la surprise de se retrouver un peu nostalgique. Et, pour ceux-là qui semblent évanouis, on se demande s'ils se sont simplement échappés dans un ailleurs ensoleillé (on n'y croit qu'à moitié, mais on le leur souhaite quand même), ou s'il leur est arrivé des choses plus pénibles et irrémédiables, dont personne ne nous aurait tenu au courant. En tout cas, à la relecture, leur silence est retentissant.

mercredi 9 août 2017

Les Guimbardes de Bordeaux


Les livres d'occasions recèlent parfois des surprises que n'offriront jamais les volumes neufs. J'ai reçu ce matin Les Guimbardes de Bordeaux, livre de Stephen Hecquet (nous reviendrons sur les deux, l'auteur et son ouvrage, dans les prochains jours, sans doute), publié par La Table Ronde en avril 1958. J'y découvris d'abord, entre les premières pages jaunies et odorantes, une feuille de papier pliée en deux, visiblement depuis longtemps si j'en juge par le soin qu'il m'a fallu pour l'ouvrir ; l'ensemble avait à peu près le format d'une carte d'anniversaire. Une fois dépliée, on y voyait, sur la page de droite, le dessin d'un jeune homme en uniforme : large béret incliné sur l'oreille droite, chemise à manches retroussées et ornée d'un insigne tricolore, pantalon large façon golf, chaussettes roulées sur de grosses chaussures noires : le jeune homme fait le salut militaire, dans un cadre lui aussi tricolore ; dessous, ces lettres : C.J.F.

Sur la page de gauche, deux lignes d'écriture. La première, à l'encre bleue : « En souvenir de nos “Chantiers” 1941. » La seconde est inscrite en rouge : « Fait le S. 25 avril 1959. » On croit comprendre qu'il s'agit d'un cadeau fait par un ancien membre des Chantiers de la Jeunesse française, créés en juillet 1940, à l'un de ses camarades de l'époque ; lequel camarade, scrupuleux, a inscrit au crayon à papier sur la dernière page du livre : « Lu du Jeudi 16 au Vendredi 24 avril 1959. » Si bien que, soudain, à cause de la discordance des dates, on ne sait plus trop qui est l'auteur du dessin et de l'envoi. Ce n'est pas tout. 

Entre les dernières pages sont intercalées trois coupures de journaux. La plus importante est aussi la plus ancienne : une pleine page de Rivarol, du 1er mai 1958, dans laquelle Lucien Rebatet dit tout le bien qu'il pense du livre que l'on tient entre les mains. La deuxième est un simple entrefilet, daté à la main du 6 mai 1960, d'un journal inconnu, qui annonce la mort de Stephen Hecquet, à l'âge de 40 ans. La troisième, enfin, est une sorte de portrait de l'écrivain, paru dans Carrefour le 24 janvier 1962 ; il n'est pas signé mais est présenté sous le titre de ce qui doit être une tribune régulière : Propos du magot solitaire.

Lorsqu'on a mélancoliquement épilogué sur ces divers personnages, le connu et les autres, en se disant qu'ils doivent être tous morts depuis déjà un moment, que l'on a réveillé quelque chose qui n'aurait peut-être pas dû l'être, qu'on les a troublés dans leurs conciliabules d'ombres, on sent que l'on est désormais tenu de lire ce livre tombeau, et de le faire avec une certaine touche de gravité.

jeudi 3 août 2017

Hector Berlioz, antifestif et rebeyle


Réjouissants, ces Mémoires d'Hector Berlioz, pour quoi j'ai quitté hier Debussy. Je ne sais trop quelle image je me faisais de cet homme-là au travers de sa musique (que je n'écoute pas tous les jours), mais son humour continue à me surprendre et, donc, par son côté inattendu, à me ravir. Où je suis rendu – 200 pages sur 650 –, Berlioz n'a pas tout à fait 30 ans et se trouve pensionnaire de la Villa Médicis, où il s'ennuie fort. Du coup, son caractère, plutôt du genre bouillonnant, s'en ressent, et le débord menace à chaque page. Voici par exemple ce qu'écrit cet antifestif avant l'heure : « J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à m'irriter davantage.  Le charme qu'ils trouvaient aux joies du carnaval surtout m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome comme à Paris les jours gras !… fort gras, en effet ; gras de boue, gras de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de chevaux éreintés, d'imbéciles qui rient, de niais qui admirent, et d'oisifs qui s'ennuient. »

Trois paragraphes plus loin, Berlioz met en scène l'excitation du peuple roi (l'expression est soulignée par lui) à l'apparition des “élites” : on a l'impression de se trouver au bas des marches du palais cannois  des festivals, quand les gogos en short et leurs matrones en collants boudineux lèchent des yeux et des smartphones les saltimbanques empingouinés qui abordent les ondulations régulières du tapis écarlate. Cela donne ceci : 

« Mirate ! Mirate ! voilà l'ambassadeur d'Autriche !
– Non, c'est l'envoyé d'Angleterre !
– Voyez ses armes, une espèce d'aigle ! »

Cela continue dans ce ton durant quelques répliques de la même eau, et puis soudain :

« Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut avoir l'air grave ?
– C'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la fashion de quitter son poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de l'égout de la place Navone ; il médite en ce moment quelque nouveau chapitre pour son roman de Rouge et noir. »

Se doutant que nombre de ses lecteurs ignoreront à qui il vient de faire allusion, Berlioz précise en note : « M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le pseudonyme de Stendhal et les plus irritantes stupidités sur la musique, dont il croyait avoir le sentiment. »

Le “dogue à la chaîne” a tout de même trouvé le moyen de mordre.

mercredi 2 août 2017

Férocité de plume : Debussy aussi


Lecture très agréable que celle de Monsieur Croche. Dans ces chroniques publiées au début de son siècle, d'abord à la Revue blanche, puis au Gil Blas, puis encore ailleurs mais j'ai oublié où, Claude Debussy se montre armé d'une plume volontiers sarcastique et nanti d'un jugement pour le moins tranché. Le revers de la médaille est que l'ironie est tellement répandue entre ses paragraphes que, quand il fait des compliments à tel chef d'orchestre ou loue le morceau de tel compositeur, on se demande toujours à quel degré il faut prendre les lauriers qu'il distribue, au premier ou au second. 

Pour donner une idée de sa manière, voici ce qu'il dit d'un certain Émile Sauer dont, en mars 1903, le Concert Lamoureux vient de donner un concerto pour piano et orchestre : « Cet homme qui n'a pourtant pas l'air méchant a le concerto sans pitié ; par un artifice diabolique, il paraît devoir finir, mais il recommence des petites choses folles, pas gaies du tout, où, de temps en temps, intervient une valse infernale, pendant laquelle M. Émile Sauer projette des mains d'escamoteur, de façon à inquiéter les araignées mélomanes du plafond. Notez qu'il joue fort bien du piano, qu'il a une autorité incontestable sur les diverses façons de faire les gammes ; pourquoi se croit-il obligé d'écrire des concertos ? Est-ce la conséquence d'un vœu ? Ou bien est-il né comme cela ? » 

Par moment, on songe à Paul Léautaud, quand il revêtait l'habit  critique de Maurice Boissard, même si Debussy n'a tout de même pas son aisance de style ni son goût parfait en la matière.