lundi 4 septembre 2017

Dialogue autour d'Álvaro Mutis


J'ai terminé, hier matin, le derniers des romans de ce que j'appellerai “le cycle de Maqroll le Gabier”, lequel en compte sept et forme, en définitive, l'essentiel de l'œuvre en prose d'Álvaro Mutis. En réalité, ce cycle comporte une sorte de “tronc” composé de trois romans (dans l'ordre La Neige de l'amiral, Ilona vient avec la pluie et Un bel morir), auquel sont venues s'adjoindre quatre branches secondaires (mais non moins importantes) : La Dernière Escale du tramp steamer ; Écoute-moi, Amirbar ; Abdul Bashur, le rêveur de navires ; et enfin Le Rendez-Vous de Bergen ;  c'est ce dernier que j'ai terminé hier. Je ressens de cet achèvement une sorte de frustration mélancolique, tant l'envie est grande de voir se poursuivre indéfiniment cette longue errance que forment, pris dans leur ensemble, les romans de Mutis. La frustration s'augmente de ce que, depuis plusieurs jours, je suis taraudé par le désir d'écrire un long billet de blog sur cette expérience que je viens de faire, et bien sûr les livres qui l'ont engendrée, mais que je ne me décide pas à “y aller”, par une sorte de timidité qui me surprend un peu moi-même, un peu comme on hésite à se plonger dans un océan froid où l'on vient de risquer un ou deux orteils. Toutes les choses qui me semblent devoir être dites arrivent en ordre dispersé, et je suis presque persuadé que, malgré les efforts que je pourrais faire, elles resteraient rétives à toute composition un tant soit peu intelligible. En fait, disons-le : j'éprouve une telle envie de communiquer mon enthousiasme que j'ai peur, n'y parvenant pas, de déboucher sur le résultat inverse. En attendant que la situation se débloque, si elle doit se débloquer, je choisis de mettre ici le  himmel que j'ai envoyé avant-hier à  mon ami Carlos (mon passeur de littératures hispaniques…), suivi de la réponse qu'il m'a faite quelques heures plus tard. Voici donc :


Mon cher Carlos,

Comme il arrive souvent, c’est en relisant les « scolies » de Gómez Dávila (j’en ai marre de ces p… d’accents toniques qui m’obligent à passer sans arrêt au clavier espagnol !) que, ricochant d’un Colombien à un autre, j’ai eu envie d’aller voir du côté de chez Álvaro Mutis, que je n’avais jamais lu.

(Entracte : je me suis demandé durant quelques jours pourquoi, dans les années 70, tu ne m’avais jamais parlé de lui… avant de me rendre compte que, à cette époque, il n’avait encore écrit que de la poésie.)

Depuis une dizaine de jours, j’enfile ses brefs romans l’un derrière l’autre, je m’en gorge, m’en pourlèche avec de sourds grognements de plaisir. Et, du coup, je me demandais si, de ton côté, tu partageais ce mien enthousiasme pour les aventures et quêtes de Maqroll el Gabiero. 

Cette constellation de petits récits qui, en fait, ne sont que les différentes parties d’un seul et même roman beaucoup plus vaste, avec son tronc, ses branches principales et ses rameaux adventices, m’a fait penser, dans un genre évidemment tout différent, à un autre écrivain – français et vivant celui-là : Eugène Nicole, qui, depuis une trentaine d’années, publie lui aussi des textes relativement brefs mais qui, en réalité, ne font qu’alimenter et grossir son œuvre maîtresse, intitulée L’Œuvre des mers, dont le personnage principal est l’île de Saint-Pierre-et-Miquelon, et que je t’encourage vivement à lire si ce n’est déjà fait. 

Pour en revenir à Mutis, je trouve notamment ses portraits de femmes (il y en a un par roman, à peu près ; en tout cas un qui se détache nettement) particulièrement réussis, ce qui n’est finalement pas si fréquent chez ces messieurs les romanciers. Sans parler bien entendu de Maqroll lui-même, homme fuyant et lourd tout à la fois, poursuivant comme par lassitude intime des chimères qu’il sait dès le départ être des chimères. Les procédés de narration aussi sont d’une belle subtilité, et la langue – pour autant que j’en puisse juger par la traduction – apte à faire sentir aussi bien les variations de l’âme que les touffeurs et les froidures des différents climats rencontrés.

Bref, me voici devenu alvarophile, pour ne pas dire mutissolâtre…

Amitiés,

Didier

 (J'aurais pu aussi, dans ce message, souligner mieux en quoi le rapprochement entre Mutis et Nicole me semblait pertinent : par le rôle essentiel que joue la mer dans leurs œuvres respectives, même si ces rôles sont très éloignés l'un de l'autre. Alors que chez le Colombien, l'océan est une sorte d'écheveau de chemins que l'on ne peut s'empêcher de parcourir, tout en sachant qu'ils ne mèneront qu'à la désillusion et à la constatation que nos agitations humaines ne peuvent jamais servir à rien, chez le Français, il représente plutôt une sorte de cocon entourant l'île primordiale. J'aurais dû aussi dire à Carlos – surtout à lui qui a écrit un petit livre sur cet auteur – combien, souvent, Mutis me faisait penser à Cervantès, par cette façon qu'ils ont tous deux de solliciter les hasards sans que cela paraisse jamais artificiel ni forcé. Chez l'Espagnol, les personnages ne cessent de se retrouver “fortuitement” dans toutes les auberges perdues de la Manche, tandis que chez le Colombien, ce sont les ports du monde entier qui jouent ce rôle nodal.)


La réponse de Carlos :

Cher maître,

[… ] Mais revenons à ton sujet : Alvaro Mutis. Je partage totalement ton enthousiasme, je le relis toujours avec passion, c'est l'un des rares écrivains dont la lecture me donne immédiatement envie d'écrire; je ne sais pas exactement pourquoi, peut-être parce que tout paraît juste, élégant et simple, sa langue est magnifique. De plus j'admire sa façon de construire, récit après récit, une sorte de monde dans lequel une parole ou un objet d'un récit ne révèlent leur sens que dans un autre récit. Je suis impressionné par cette maîtrise et par le fait qu'il avait ce monde en tête, du moins sous forme embryonnaire, dès le début. Le personnage de Maqroll apparaît dès ses premiers poèmes en 1948. Tout le cycle romanesque est déjà suggéré, en esquisse, en germe dans ses poèmes. Je n'ai pas vérifié si c'est traduit, mais ce doit l'être, en espagnol le titre de l'œuvre poétique est : Summa de Maqroll el Gaviero, poesia, 1948-1997. 

L'homme Mutis était aussi  intéressant, je l'ai entendu parler de son œuvre et de l'écriture à la maison de l'Amérique latine à Paris, il y a plus de vingt ans. Il était élégant, intelligent, brillant; revendiquant son amitié avec Garcia Marquez et sa pensée réactionnaire; il se disait "d'ancien régime", opposé à notre époque gouvernée par la bureaucratie d'État, la technique, la science, le rationalisme, une époque qui conspire contre la personne, l'individu. Il ne croyait pas au progrès et craignait que la création finisse par disparaître. Les lectures de Maqroll me semblent représentatives de la pensée de l'auteur : Mémoires du Cardinal de Retz; Mémoires d'Outre-Tombe; Lettres et mémoires du Prince de Ligne; les œuvres d'Emile Gabory sur les guerres de Vendée; Georges Simenon, Balzac et Céline. Il a répondu à beaucoup d'interviews dans la presse espagnole et latino-américaine dans lesquels il exposait sa pensée réactionnaire et commentait son œuvre, ils sont tous d'une merveilleuse intelligence. […]

Amitiés

Carlos

Cela dit, je ne compte pas en rester là et espère trouver en moi assez de bribes d'intelligence pour écrire un billet qui rende justice au grand écrivain qu'est Mutis. Si je ne le fais pas, que je sois maudit jusqu'à la huitième génération et qu'on me prive des 77 vierges qui n'attendent que moi au paradis d'Allah.

20 commentaires:

  1. Encore un réactionnaire assumé ! Faites gaffe, avec de telles admirations on va finir par vous prendre, vous aussi, pour un homme de droite !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Impossible : j'ai ma carte de progressiste et je paie ma cotisation chaque année rubis sur l'ongle !

      Supprimer
    2. Si vous êtes progressiste, prouvez-le en nous parlant, plutôt que de ces auteurs d’une autre époque, de la vie littéraire française et de gauche, si riche de nouveautés et de péripéties enivrantes !

      Supprimer
    3. Ce qui est très reposant, dans le progressisme, c'est justement qu'on n'a rien à prouver : il suffit d'affirmer qu'on adhère à tout ce qui surgi et l'affaire et dans le sac.

      Supprimer
    4. Cela dit, je dois préciser que le côté "réactionnaire" de Mutis n'est pas l'aspect le plus frappant de son œuvre romanesque. À moins que l'on considère comme réactionnaire un solide pessimisme quant à la condition humaine.

      Supprimer
    5. Il me semble que c’est exactement ça : pour le “progressiste”, le doute est réactionnaire.

      Supprimer
    6. @Alain
      On en apprend de belles, et des meilleures, en suivant votre lien ! Je me demande comment j'ai pu vivre jusqu'à aujourd'hui sans savoir que Me Dupont-Moretti avait officialisé sa liaison avec une chanteuse plus ou moins canadienne ?

      Supprimer
  2. Vous n'êtes pas d'une grande constante en termes de taille de police de caractères.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ça me fait ça chaque fois que "j'importe" du texte d'ailleurs (document Word ou himmel). Et je ne sais absolument pas (évidemment…) comment unifier ce bouzin.

      Supprimer
    2. Il faut choisir ''coller en texte brut''.

      Supprimer
    3. Ca fonctionne sur PC, pas nécessairement sur Mac (et pas sur iPhone).

      Supprimer
    4. A priori, sur Mac, il faut coller le texte en utilisant la commande : SHIFT+ALT+CMD+V
      C'est très bien expliqué ici avec des images.

      Supprimer
  3. Il faudra quand même, un jour, que vous vous fendiez d'un billet pour expliquer ce qu'on entend par "réactionnaire",terme trop souvent confondu avec fasciste, raciste, d'extrême-droite, etc.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas la peine : il suffira de lire les aphorismes du dimanche, au fil des semaines…

      (Et que les imbéciles confondent le mot avec ce qu'il veulent : comme dirait un Québécois, j'en ai rien à câlisser.)

      Supprimer
    2. Pour faire simple le réac s'oppose a l'ensemble du monde moderne contrairement au gauchiste qui lui ne s'oppose que partiellement a lui (ex les inégalités entre riche et pauvres, occident vs reste du monde, la situation des femmes des homos ou de la jeunesse) cela veut donc dire que le gauchiste trouve le présent (et l'avenir qui se confond de plus en plus avec lui) génial a quelques exceptions près car comme dit le proverbe "qui ne dit mot consent" (et le gauchiste ne trouve rien a redire sut la plupart des inventions modernistes, meme les plus folles d'entre elles) Le gauchiste par exemple trouve que le divorce c'est très bien tout comme la généralisation du travail des femmes mais dans le meme temps chialera sur la misère des familles monoparentales ou encore sur la charge mentale que subit la femme moderne qui doit jongler entre ses gosses son boulot sa vie amoureuse et la tenue du foyer courses-cuisine-déco-ménage Tandis que le réactionnaire regarde le monde dans sa globalité, le gauchiste a une vision partielle donc partiale et biaisé de son environnement ce qui le pousse a chercher des boucs émissaires chaque fois que les choses ne vont pas dans son sens (la domination masculine, l'occident, les religions, le pape, l'extreme droite, la droite, l'argent, le racisme, la peur, le conservatisme, les traditions, les flics, les militaires, les riches, les beaufs, les paysans etc) L'incapacité de comprendre et d'apréhender le monde de manière raisonnable conduit justement a la déraison, au complotisme et a la méfiance généralisée (tout est de la faute de mon patron, voisin, conjoint, enfant, parent, entreprise, état, politiciens, banques, riches, juifs etc) Cela rend le vivre ensemble impossible dans le monde réel (il existe pourtant bel et bien dans la caboche des gauchistes mais hélas pour lui le monde réel s'évertue a le contredire quasi systématiquement)

      Supprimer
    3. Ne confondons pas gauchiste et progressiste. Quant au fait que le gauchiste ait une vision partielle, heu... Chacun peut évidemment dire ça de l'autre.

      Supprimer
  4. Cher monsieur Goux, ô grand prescripteur, d'accord, je suis à deux doigts de cliquer d'un doigt.

    Mais avant, une question me taraude que je dois poser : vous le lûtes en français, n'est-ce pas ? Alors, ma question : ce français de traduction est-il vraiment lisible ?

    (De votre réponse dépend ma prochaine action. Vous êtes face à une rude responsabilité.)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est plus que lisible : très belle langue… même en traduction.

      Mais, je vous en prie, suivez mon conseil et lisez les romans dans l'ordre, c'est-à-dire, en commençant par La Neige de l'amiral, puis Ilona vient avec la pluie et enfin Un bel morir. Et pareil pour les quatre autres, si, comme moi, vous devenez accro.

      Supprimer
  5. L'écrivain qui n'a pas soumis ses phrases à la torture y soumet son lecteur.

    J'aimerai bien relire tous les chapeaux qui ont égayés ce blog.

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.