mardi 13 février 2018

L'amour soudain

Aharon Appelfeld, 1932 – 2018

C'est un roman à deux personnages et à quelques fantômes. L'un de ceux-là est Ernest, un vieil écrivain plus ou moins “raté” qui, au premier paragraphe du livre – dont le titre est celui que j'ai donné à ce billet –, fête son soixante-dixième anniversaire devant le gâteau au fromage et décoré de fraises que vient de lui préparer Iréna, la jeune femme qui lui sert de gouvernante, de femme de ménage, de cuisinière, de confidente… C'est devant le même gâteau que, dans les dernières pages, alors que le cancer s'apprête à gagner la partie, Ernest célébrera son anniversaire suivant.

Ernest n'est pas un écrivain raté, d'ailleurs : c'est un écrivain profondément insatisfait (n'ayant quasiment rien publié), qui passe son temps à se cogner à des portes lourdement scellées, et qui le plus souvent déchire au petit matin ce qu'il a écrit la veille. Pourquoi Ernest n'arrive-t-il pas à écrire ? Appelfeld nous le dit : « Son écriture était prisonnière de sujets universels déconnectés du temps et du lieu, éloignés de sa vie. » C'est ce qui fait fuir ses fantômes, en l'absence de qui il est tout à fait vain d'écrire.

Les fantômes d'Iréna, eux, sont bien présents. Son père et sa mère morts viennent régulièrement lui rendre visite dans le petit appartement où elle vit seule, durant les heures qu'elle ne passe pas chez Ernest. Ils lui parlent, la conseillent, s'inquiètent pour elle, tandis que, chaque vendredi soir, elle allume des bougies pour eux et tente de les rassurer. Ernest, lui, ne voit jamais son père ni sa mère. Paie-t-il, par cette absence, le prix de l'abandon où il les a laissés, dans sa jeunesse, à cette époque violemment troublée où, membre très actif des jeunesses communistes de Bucovine, il pillait avec ses camarades les magasins des juifs “riches” pour aller ensuite distribuer le butin aux misérables, et incendiait les synagogues, ces temples d'une religion rétrograde opprimant le peuple ? L'auteur reste réservé sur le sujet…

C'est l'étrange amour naissant entre lui et Iréna qui lui donnera la clé de la seule porte qu'il est à même d'ouvrir et qu'il ne voyait pas. Pour faire jaillir la source claire et vive, ce n'est pas qu'il creusait au mauvais endroit, c'est qu'il ne descendait pas assez profond : pour retrouver ses parents et sa propre enfance européenne, Ernest l'Israélien doit commencer par ses grands-parents. Il doit retourner vers ces Carpates où il est né et a grandi pour que la mémoire revienne et que s'opère sa transmutation en mots. Et le miracle est double puisque, par la force de cet étrange amour qui lie maintenant l'écrivain malade avec celle qui le veille et le soigne, Iréna aussi s'incorporera à ces souvenirs, à la vie passée d'Ernest, elle franchira la distance à la fois spatiale et temporelle qui les séparent tous les deux des montagnes roumaines, à mesure qu'Ernest lui lit ce qui vient d'être écrit : « Elle ne sait pas toujours où il se trouve au même moment, ni quelle pensées ce lieu suscite en lui, mais elle devine la plupart du temps. Lorsqu'il lui raconte les montagnes des Carpates les paysages ne lui sont pas étrangers. Souvent elle a eu envie de lui dire : Ne t'inquiète pas, même si je n'ai pas été là-bas, je ne suis pas étrangère sur ces chemins. Tu m'as souvent emmenée là-bas. » 

Cette croyance un peu bizarre, cette “certitude onirique”, le plus troublant est qu'Ernest se met à la partager avec elle : « Il s'enfonce de plus en plus profondément dans les montagnes des Carpates. Il sait que ce qui lui a été révélé alors a sombré avec les années et est enfoui. Mais grâce à Iréna il possède la clé qui ouvre les lourdes portes. Parfois il lui semble qu'elle est de là-bas, qu'elle est l'une des petites-filles de Grand-mère, ou peut-être une arrière-petite-fille qui est restée quelques années auprès d'elle et a appris d'elle les lois et les traditions de l'adoration divine, et tous les détails qui s'y rattachent : comment et combien marcher, que dire et quand, à quel moment se taire et de quelle façon, quand prier en murmurant et quand à voix haute. »

À la toute fin du livre, alors que les métastases d'Ernest croissent aussi vite et aussi sûrement que son manuscrit s'épaissit, Iréna est parvenue à se persuader qu'il n'allait pas mourir, que tout allait continuer comme avant, pour peu qu'elle reste constamment auprès de lui. Et il est possible qu'elle ait raison.

Le roman d'Appelfeld compte deux cents pages, découpées en cinquante-deux chapitres, fort brefs donc. Quant à son style, il ressemble beaucoup à celui que lui-même prête à son écrivain fictif : « Plus que jamais importe à Ernest que son écriture soit claire, ordonnée, sans quoi que ce soit de superflu, ni d'exagéré. Il efface une phrase lorsqu'elle comporte un soupçon de coquetterie ou d'enjolivement. […] L'écriture doit aller au fait, sans contorsion. Seuls les êtres à l'âme tourmentée ont une écriture sinueuse, brumeuse, il semble toujours qu'ils ont quelque chose à dissimuler. Une écriture juste doit être comme la chemise paysanne de Grand-père : en coton simple, sans ornement, confortable. Une fois, Grand-père lui a dit que dans la Torah il n'y avait pas un mot de trop, que chaque mot était compté, à sa place. […] À présent, il n'emploie que des mots à l'intérieur desquels on peut voir, des mots qui n'ont pas un double sens, que l'on peut poser comme une tranche de pain ou un pot de lait. »

Et je dis suffisamment de mal des traducteurs quand je le juge mérité pour ne pas signaler ici la très belle élégance dont a fait preuve Valérie Zenatti dans ce passage de l'hébreu au français. Je sens que je n'en ai pas fini encore, avec Aharon Appelfeld.

22 commentaires:

  1. Dites, les amis, vous savez qui lit systématiquement les commentaires de ce blog pour en faire des billets à la chaîne ? Le bon vieux Georges et son poteau Lafourcade. Inutile d'aller poster chez eux, on peut leur faire coucou d'ici, et avec un peu de chance ils vous répondront sur leur blog à eux en essayant d'être ironique et mordant.

    C'est grave dingue, quand même.

    Concernant le billet de notre hôte, un mot, par simple politesse : comment se fait-il que vous vous mettiez à lire des romans qui ne font que 200 pages ? Petite forme ?

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    1. Oui, ça m'a fait tout drôle…

      Cela dit, ce n'est pas tout à fait vrai car, dernièrement (mais vous ne pouviez pas le savoir), j'ai lu sept ou huit romans de Mauriac, qui n'écrit pas très long non plus.

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    2. Cela rappelle un peu les pratiques de Mildred à ses débuts...

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    3. Chic! on va pouvoir commenter les billets de Lafourcade,si Monsieur Goux le permet...
      Assumer sous son propre nom,dans l'univers de pacotille et de faux-semblant d'Internet,quelle drôle d'idée aussi...
      Comme si nous n'avions pas déjà bien assez à faire avec des pseudonymes de fantaisie pour assumer,par dessus le marché, des patronymes guignols,qui ne feront pas avancer le schmilblick d'un pouce!

      Vendémiaire.

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    4. Pour apparaître dans les commentaires de Lafourcade, une seule méthode : lui dire "merci".
      Juste "merci", sans rien d'autre. Là, ça passe. Et je n'invente rien : allez-y voir.

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    5. Je connaissais déjà le blog de Georges, mais votre commentaire me fait découvrir celui du sieur Lafourcade (où je ne vois d'ailleurs aucune trace de nos interventions, ce qui est un peu frustrant) avec son "Contre la fierté". C'est pas mal, quand même...

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    6. Mais oui, c'est très bien ce qu'il écrit, même si, peut-être, on aimerait un peu moins de roideur. C'est sûrement quelqu'un qui a beaucoup lu Renaud Camus, et je serais très mal placé pour le lui reprocher.

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    7. J'ai essayé mille mercis,cent mille mercis,grazie mille même;j'ai beau laisser mon doigt sur la touche "merci",cela ne marche toujours pas.

      Vendémiaire.

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    8. C'est que "Merci" peut aussi signifier "Pitié !", et M. Lafourcade adore les archaïsmes...

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  2. Ce qui démontre, s'il était encore besoin que cela soit prouvé, que pour être un bon traducteur il faut être aussi un écrivain.

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    1. Ah mais, je dois avouer, à ma courte honte, que j'ignorais tout à fait que cette dame pût être écrivain !

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  3. Si vous me le permettez et en attendant que vos commentateurs se réveillent !

    L'anniversaire

    Mr. et Mrs. Polder ont quatre enfants : deux garçons et deux filles. Ou plutôt, une fille, deux garçons une fille. Ils ont quatre petits-enfants : trois garçons, une fille.
    Or aujourd'hui c'est l'anniversaire de Mr. Polder, il a soixante-dix ans. Mrs. Polder dit que le téléphone va sonner toute la journée. Elle aimerait bien qu'exceptionnellement aujourd'hui, Mr. Polder réponde lui-même aux appels puisqu'ils seront tous pour lui.
    Le lendemain, au petit déjeuner, Mr. Polder remarque qu'en dépit des prévisions de Mrs. Polder, le téléphone n'a sonné qu'une seule fois, et encore, après huit heures du soir.
    Mrs. Polder lui dit : "Oui je sais, mais ne t'inquiète pas, on va se venger. Nous non plus, nous ne leur téléphonerons pas pour leurs soixante-dix ans !"

    Les désarrois de Mrs.Polder 22 février 2006

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    1. En français Monsieur = M. et Madame = Mme .
      Ou bien je m'a trompu.

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    2. Je vous remercie pour l'attention vigilante que vous avez bien voulu accorder à ce texticule. Sans votre intervention il est clair que sa signification eût pu échapper à bon nombre de lecteurs de ce blog !

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    3. pierre est un ciron qui traque les traces d'une fourmi mais sa montagne accouche d'une souris.

      La schizophrénie me tient: je ne sais plus si je suis Vendémiaire,Pascal PERRIN ou Galatine...

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  4. Rien de précis n'arrivant sur le texte proposé, je me lance.
    Si je comprends qu'un écrivain - donc vous - puisse s'intéresser aux recommandations de style cités dans l'avant-dernier paragraphe, cela n'explique pas pourquoi vous vous intéressez tout à coup à Appelfeld. Je ne vous cacherai pas que votre : "Je sens que je n'en ai pas fini encore avec Aharon Appelfeld", m'a fait me poser encore la question : pourquoi ?
    Ah, autre chose, quand vous en aurez fini avec Appelfeld, passez donc à Isaac Bashevis Singer !

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    1. Je n'en ai pas fini avec Appelfeld, simplement parce que j'ai commandé deux autres romans de lui ! Pour sa découverte, j'ai déjà oublié. Peut-être par une phrase très élogieuse de Finkiekraut, quelque part ?

      Enfin, j'ai lu (et aimé) Singer.

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  5. Une fois qu'on a compris que le but est de montrer que l'hébreu n'est pas une langue morte, on peut éviter de perdre son temps avec des auteurs sans intérêt.
    Si par le plus grand des hasard, il y avait un diamant dans le charbon cela se saura bien assez vite...

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    1. Ç'a quelque chose de sympathique, presque d'attendrissant, cette obstination que vous mettez à correspondre à l'image que vous souhaitez qu'on ait de vous, et que personne, finalement, ne prend très au sérieux.

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    2. Ah mais je peux faire mieux, il suffit de demander.
      Mme Valérie Zenatti a écrit son livre en français et elle l'a traduit en hébreu. Elle s'est dit que puisque ses bouquins n'interessaient pas grand monde, autant bénéficier de la prime au judaïsme.
      Pas mal dans le style Grand Rabbin Bernheim, non ?

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  6. Pourtant, sii les mots de la Torah sont à leur place, il est traditionnellement admis qu'elle a plusieurs sens de lecture, et ses commentaires ont donné naissance au Talmud et à la Kabbalah.

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